**Un ancien démineur du Groupe d’intervention de la gendarmerie nationale a déposé plainte pour « mise en danger d’autrui » après avoir alerté en vain sa hiérarchie et le parquet d’irrégularités dans le stockage et la destruction d’explosifs. L’ancien patron de l’unité, Laurent Phélip, a été entendu sous le statut de « témoin assisté ».**
« L’information doit rester en interne. Pas de trace écrite, pas de mail. Merci de relayer auprès de vos forces. » C’est pourtant par écrit, un message WhatsApp d’une sous-officier, que le chef du Groupement d’intervention de la gendarmerie nationale (GIGN) a prévenu ses troupes de l’arrestation en Espagne de trois membres de l’unité d’élite, le 8 novembre 2017, en possession « de nombreuses grenades à plâtre fumigènes, détonateurs, munitions ».
« Espérons que cela ne sorte pas encore dans la presse pour entacher l’unité », précise le commandement.
À leur retour, ils écopent d’une suspension de deux et trois mois, et sont écartés de l’unité. Ils reconnaissent avoir pioché dans le matériel du GIGN, dans l’objectif, prétendent-ils, d’animer au Portugal un camp d’entraînement privé – « un boot camp » à l’américaine.
Au sein de l’unité, l’affaire espagnole provoque un petit cataclysme, parce qu’elle prouve une circulation « sauvage » de l’armement. Le commandement ordonne le rappel en catastrophe de toutes les munitions de l’unité, soit 7 tonnes de matériel et de munitions, puis, après quelques mois de réflexion, la destruction partielle de ce stock, dans des conditions contestées. Du jamais-vu.
C’est une plainte pour « mise en danger d’autrui » déposée par un membre de la cellule « dépiégeage d’assaut » (CDA) de la force « appui opérationnel » du GIGN, le maréchal des logis-chef Matthieu D., qui révèle les faits à la justice. Un « article 40 » (obligation faite aux fonctionnaires de signaler les crimes et les délits) d’abord, en juin 2018, puis une plainte simple recueillie par l’inspection générale de la gendarmerie nationale (IGGN), en août 2018. Et enfin une plainte avec constitution de partie civile en juin 2019, qui provoque l’ouverture d’une information judiciaire, en octobre 2020.
À la suite de cette plainte, Laurent Phélip, l’ex-commandant du GIGN de 2017 à 2020, aujourd’hui directeur du commandement spécialisé pour la sécurité nucléaire (CoSSeN), a été entendu sous le statut de « témoin assisté » du chef de « mise en danger d’autrui par violation manifestement délibérée d’une obligation réglementaire de sécurité ou de prudence » par la juge d’instruction Sabine Khéris.
« Le parquet a classé sans suite la première plainte, et la juge d’instruction n’a pas mis en examen mon client », souligne Me Thibault de Montbrial, l’avocat de Laurent Phélip, qui n’a pas souhaité s’exprimer.
La juge n’a, il est vrai, même pas procédé à l’audition du plaignant, et elle a fait savoir à ses avocats, courant décembre, qu’elle envisageait la clôture de l’instruction sans l’interroger.
Pourtant, Matthieu D., qui a fait l’objet d’une mutation d’office deux mois après ses déclarations à l’IGGN, a bien des choses à dire. Gendarme sorti de l’école de sous-officiers en 2008, entré au GIGN en 2013, le démineur a signalé très tôt à sa hiérarchie des anomalies et des incidents dans le stockage des munitions au sein de l’unité.
Au sein de la cellule dépiégeage d’assaut, d’abord. En mars 2016, il avertit déjà sa hiérarchie des conditions aléatoires du stockage des munitions dans le local de sa cellule « prévu pour servir de bureau ». « Nous ne sommes pas en mesure de stocker provisoirement et en toute sécurité les engins explosifs qui nous sont confiés, expose-t-il. Nous ne possédons aucune ouverture permettant de ventiler le local ou de minimiser l’effet de surpression s’il devait y avoir une explosion. »
Et la mise en danger ne semble pas faire de doute : le bureau des démineurs regorge d’explosifs, et même de mines antipersonnel qui sont stockées dans des armoires (voir notre photo ci-dessous). « Si un incident avait lieu dans les locaux, cela entraînerait des lésions graves et irréversibles sur les personnels », prévient le sous-officier, qui souligne que les véhicules de la cellule « ne sont pas adaptés » non plus au transport d’explosifs ou de détonateurs.
Alors que Matthieu D. tente de faire un état des lieux de l’armement stocké, l’un de ses camarades est victime de l’explosion accidentelle d’une grenade offensive (OF), sur le terrain d’entraînement de Mondésir à Guillerval, en novembre 2016, alors qu’il fait « des tests de chronométrage sur des bouchons allumeurs ». N. a pris quatre munitions « en bon état » apparent. Mais l’une de ces grenades explose instantanément. N. a la main en lambeaux.
« Soit la poudre présente dans le retard a subi une altération et a entraîné un allumage instantané, soit il n’y avait pas de retard pyrotechnique et cela a entraîné la mise à feu immédiate de la munition », résume le sous-officier présent lors de l’incident. Le défaut provient de la munition elle-même ou de ses conditions de stockage. Or, selon l’enquête, il s’avère impossible d’établir « une traçabilité sur le stockage » de cette grenade au sein du GIGN.
En 2017, Matthieu D. découvre que « des soutes à explosifs et munitions diverses » sont installées dans des bâtiments de bureaux. D’autres « ne sont même pas dans l’unité », mais dans un bâtiment du Groupement blindé de la gendarmerie mobile (GBGM), où « les rayons de sécurité ne sont pas respectés ». « Les explosifs (pour des contraintes opérationnelles) sont stockés dans chaque cellule ou véhicule concernés, mais aucune personne formée dans le domaine des explosifs ne contrôle ce stockage », relève-t-il.
Lorsque le dépiégeur pose des questions, on lui répond que l’unité a obtenu une dérogation de l’inspecteur de l’armement pour les poudres et explosifs (IPE) du ministère de la défense.
Parfois j’ai envie de m’abonner à Mediapart, puis ensuite je lis leur article et je me dis qu’en fait j’aurais préféré ne pas savoir pour garder un peu foi en certaine unité “d’élite”…
PS : les autres médias devraient vraiment en prendre de la graine.
Tout est résumé dès le début :
>« L’information doit rester en interne. **Pas de trace écrite, pas de mail. Merci de relayer auprès de vos forces.**» C’est pourtant par écrit, un **message WhatsApp d’une sous-officier**, que le chef du Groupement d’intervention de la gendarmerie nationale (GIGN) a prévenu ses troupes de **l’arrestation en Espagne de trois membres de l’unité d’élite**, le 8 novembre 2017, en possession « **de nombreuses grenades à plâtre fumigènes, détonateurs, munitions** ».
Y’a genre… rien qui va là.
Je ne comprends pas trop pourquoi le GIGN stocke des mines antipersonnelles, à quel moment ils pourraient en avoir l’utilité ?
Respect au lanceur d’alerte sinon.
A tous les coups tu perds.
Tu signales et tu fais une croix sur ta carrière.
Tu te tais, et si ça pète c’est toi le responsable.
Question : faire “tout” sauter, c’est aussi un moyen de régler le problème d’inventaire non ?
“Oui, oui tout était là et tout a sauté. Y a plus rien qui traîne, circulez”.
> À la suite de cette plainte, Laurent Phélip, l’ex-commandant du GIGN de 2017 à 2020, aujourd’hui directeur du commandement spécialisé pour la sécurité nucléaire (CoSSeN),
6 comments
**Un ancien démineur du Groupe d’intervention de la gendarmerie nationale a déposé plainte pour « mise en danger d’autrui » après avoir alerté en vain sa hiérarchie et le parquet d’irrégularités dans le stockage et la destruction d’explosifs. L’ancien patron de l’unité, Laurent Phélip, a été entendu sous le statut de « témoin assisté ».**
« L’information doit rester en interne. Pas de trace écrite, pas de mail. Merci de relayer auprès de vos forces. » C’est pourtant par écrit, un message WhatsApp d’une sous-officier, que le chef du Groupement d’intervention de la gendarmerie nationale (GIGN) a prévenu ses troupes de l’arrestation en Espagne de trois membres de l’unité d’élite, le 8 novembre 2017, en possession « de nombreuses grenades à plâtre fumigènes, détonateurs, munitions ».
« Espérons que cela ne sorte pas encore dans la presse pour entacher l’unité », précise le commandement.
Le secret a été bien gardé, puisque [seul un article du Monde mentionnera l’épisode](https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/02/22/charlie-hebdo-bataclan-trebes-enquete-sur-le-gign-ses-rates-ses-etats-d-ame_5426790_3224.html), un an et demi plus tard. N’ayant pas expliqué clairement le but de leur voyage, deux des trois militaires, dont un chef de groupe de la Force sécurité-protection, sont restés détenus trois mois en Espagne, le troisième ayant été remis en liberté après sa garde à vue.
À leur retour, ils écopent d’une suspension de deux et trois mois, et sont écartés de l’unité. Ils reconnaissent avoir pioché dans le matériel du GIGN, dans l’objectif, prétendent-ils, d’animer au Portugal un camp d’entraînement privé – « un boot camp » à l’américaine.
Au sein de l’unité, l’affaire espagnole provoque un petit cataclysme, parce qu’elle prouve une circulation « sauvage » de l’armement. Le commandement ordonne le rappel en catastrophe de toutes les munitions de l’unité, soit 7 tonnes de matériel et de munitions, puis, après quelques mois de réflexion, la destruction partielle de ce stock, dans des conditions contestées. Du jamais-vu.
C’est une plainte pour « mise en danger d’autrui » déposée par un membre de la cellule « dépiégeage d’assaut » (CDA) de la force « appui opérationnel » du GIGN, le maréchal des logis-chef Matthieu D., qui révèle les faits à la justice. Un « article 40 » (obligation faite aux fonctionnaires de signaler les crimes et les délits) d’abord, en juin 2018, puis une plainte simple recueillie par l’inspection générale de la gendarmerie nationale (IGGN), en août 2018. Et enfin une plainte avec constitution de partie civile en juin 2019, qui provoque l’ouverture d’une information judiciaire, en octobre 2020.
[À gauche, une salle de stockage de munitions non réglementaire utilisée par le GIGN. © Photos Sébastien Calvet](https://static.mediapart.fr/files/2022/01/10/20220108-img-gign-stockage-chapo.jpg)
À la suite de cette plainte, Laurent Phélip, l’ex-commandant du GIGN de 2017 à 2020, aujourd’hui directeur du commandement spécialisé pour la sécurité nucléaire (CoSSeN), a été entendu sous le statut de « témoin assisté » du chef de « mise en danger d’autrui par violation manifestement délibérée d’une obligation réglementaire de sécurité ou de prudence » par la juge d’instruction Sabine Khéris.
« Le parquet a classé sans suite la première plainte, et la juge d’instruction n’a pas mis en examen mon client », souligne Me Thibault de Montbrial, l’avocat de Laurent Phélip, qui n’a pas souhaité s’exprimer.
La juge n’a, il est vrai, même pas procédé à l’audition du plaignant, et elle a fait savoir à ses avocats, courant décembre, qu’elle envisageait la clôture de l’instruction sans l’interroger.
Pourtant, Matthieu D., qui a fait l’objet d’une mutation d’office deux mois après ses déclarations à l’IGGN, a bien des choses à dire. Gendarme sorti de l’école de sous-officiers en 2008, entré au GIGN en 2013, le démineur a signalé très tôt à sa hiérarchie des anomalies et des incidents dans le stockage des munitions au sein de l’unité.
Au sein de la cellule dépiégeage d’assaut, d’abord. En mars 2016, il avertit déjà sa hiérarchie des conditions aléatoires du stockage des munitions dans le local de sa cellule « prévu pour servir de bureau ». « Nous ne sommes pas en mesure de stocker provisoirement et en toute sécurité les engins explosifs qui nous sont confiés, expose-t-il. Nous ne possédons aucune ouverture permettant de ventiler le local ou de minimiser l’effet de surpression s’il devait y avoir une explosion. »
Et la mise en danger ne semble pas faire de doute : le bureau des démineurs regorge d’explosifs, et même de mines antipersonnel qui sont stockées dans des armoires (voir notre photo ci-dessous). « Si un incident avait lieu dans les locaux, cela entraînerait des lésions graves et irréversibles sur les personnels », prévient le sous-officier, qui souligne que les véhicules de la cellule « ne sont pas adaptés » non plus au transport d’explosifs ou de détonateurs.
[Sur des étagères de la cellule « dépiégeage d’assaut » du GIGN, des mines antipersonnel et des grenades. © Documents Mediapart](https://static.mediapart.fr/files/2022/01/10/20220108-img-gign-stockage-7.jpg)
Alors que Matthieu D. tente de faire un état des lieux de l’armement stocké, l’un de ses camarades est victime de l’explosion accidentelle d’une grenade offensive (OF), sur le terrain d’entraînement de Mondésir à Guillerval, en novembre 2016, alors qu’il fait « des tests de chronométrage sur des bouchons allumeurs ». N. a pris quatre munitions « en bon état » apparent. Mais l’une de ces grenades explose instantanément. N. a la main en lambeaux.
« Soit la poudre présente dans le retard a subi une altération et a entraîné un allumage instantané, soit il n’y avait pas de retard pyrotechnique et cela a entraîné la mise à feu immédiate de la munition », résume le sous-officier présent lors de l’incident. Le défaut provient de la munition elle-même ou de ses conditions de stockage. Or, selon l’enquête, il s’avère impossible d’établir « une traçabilité sur le stockage » de cette grenade au sein du GIGN.
En 2017, Matthieu D. découvre que « des soutes à explosifs et munitions diverses » sont installées dans des bâtiments de bureaux. D’autres « ne sont même pas dans l’unité », mais dans un bâtiment du Groupement blindé de la gendarmerie mobile (GBGM), où « les rayons de sécurité ne sont pas respectés ». « Les explosifs (pour des contraintes opérationnelles) sont stockés dans chaque cellule ou véhicule concernés, mais aucune personne formée dans le domaine des explosifs ne contrôle ce stockage », relève-t-il.
Lorsque le dépiégeur pose des questions, on lui répond que l’unité a obtenu une dérogation de l’inspecteur de l’armement pour les poudres et explosifs (IPE) du ministère de la défense.
Parfois j’ai envie de m’abonner à Mediapart, puis ensuite je lis leur article et je me dis qu’en fait j’aurais préféré ne pas savoir pour garder un peu foi en certaine unité “d’élite”…
PS : les autres médias devraient vraiment en prendre de la graine.
Tout est résumé dès le début :
>« L’information doit rester en interne. **Pas de trace écrite, pas de mail. Merci de relayer auprès de vos forces.**» C’est pourtant par écrit, un **message WhatsApp d’une sous-officier**, que le chef du Groupement d’intervention de la gendarmerie nationale (GIGN) a prévenu ses troupes de **l’arrestation en Espagne de trois membres de l’unité d’élite**, le 8 novembre 2017, en possession « **de nombreuses grenades à plâtre fumigènes, détonateurs, munitions** ».
Y’a genre… rien qui va là.
Je ne comprends pas trop pourquoi le GIGN stocke des mines antipersonnelles, à quel moment ils pourraient en avoir l’utilité ?
Respect au lanceur d’alerte sinon.
A tous les coups tu perds.
Tu signales et tu fais une croix sur ta carrière.
Tu te tais, et si ça pète c’est toi le responsable.
Question : faire “tout” sauter, c’est aussi un moyen de régler le problème d’inventaire non ?
“Oui, oui tout était là et tout a sauté. Y a plus rien qui traîne, circulez”.
> À la suite de cette plainte, Laurent Phélip, l’ex-commandant du GIGN de 2017 à 2020, aujourd’hui directeur du commandement spécialisé pour la sécurité nucléaire (CoSSeN),
Il n’y a que moi à qui cela fait peur ?