**L’agence, qui joue un rôle humanitaire crucial dans la bande de Gaza, a été lâchée par un grand nombre de ses donateurs après qu’Israël a accusé, sans preuves à ce stade, douze de ses membres d’avoir participé à l’attaque du 7 octobre.**

Y survivra-t-elle ? Sous le coup, depuis la fin du mois de janvier, de graves accusations d’Israël, qui affirme que douze de ses employés à Gaza ont participé à l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023, l’UNRWA, l’agence des Nations unies chargée des réfugiés palestiniens, est plongée dans une *« crise existentielle »*, selon son directeur, Philippe Lazzarini.

Ce dernier n’a reçu aucun rapport officiel des autorités israéliennes détaillant la nature des actes présumés des employés incriminés. Seuls leurs noms lui ont été transmis, le 18 janvier. Selon des fuites orchestrées dans la presse, sept des suspects se seraient infiltrés en Israël lors du massacre. Deux d’entre eux ont été tués.

Une enquête est menée par l’ONU. Mais la réputation de l’UNRWA est déjà atteinte. Les mesures prises par cette dernière – licencier le personnel mis en cause plutôt que le suspendre dans l’attente des résultats de l’investigation – n’ont pas empêché une déflagration majeure. Seize pays donateurs ont suspendu leur financement, dont les Etats-Unis, le principal bailleur de l’agence.

## Un symbole politique

Depuis, d’autres allégations israéliennes ont fait surface, alimentant la thèse d’une collusion entre le Hamas et l’UNRWA. Celle-ci a notamment été accusée d’avoir eu connaissance de l’existence d’un tunnel du Hamas construit sous son bureau central à Gaza. M. Lazzarini a démenti.

Entre Israël et l’UNRWA, les relations sont, de longue date, houleuses. L’agence est vue comme trop locale − 99 % de son personnel de 30 000 membres, dont 13 000 à Gaza, est palestinien − et trop militante. Elle est accusée de maintenir les bénéficiaires de ses services dans leur identité de réfugié, d’entretenir le souvenir de la Nakba, la tragédie fondatrice de 1948, lorsque 700 000 Palestiniens ont été chassés de leur terre par l’Etat naissant d’Israël, et de faire obstacle, ce faisant, à la paix. Cela n’a pas empêché l’armée israélienne de défendre, longtemps, son rôle de stabilisateur social dans les territoires palestiniens, du fait des services (éducation, santé…) qu’elle prodigue.

Au fil des ans, l’UNRWA, qui est active aussi en Syrie, en Jordanie et au Liban, les principaux pays hôtes des réfugiés, est devenue, pour les Palestiniens et les Israéliens, un symbole politique : la garante du « droit au retour » des réfugiés, consacré par la résolution 194 de l’ONU. Il s’agit pourtant d’une projection erronée, de part et d’autre, la défense du droit au retour ne faisant pas partie du mandat de l’organisation, qui consiste à soutenir les exilés palestiniens jusqu’à une résolution politique du conflit.

## « Attaques contre les manuels scolaires »

La création de l’agence, en 1949, répondait à *« une demande explicite des Etats-Unis, pour soulager Israël du poids des réfugiés : être une alternative à la résolution 194 et mettre l’accent sur l’intégration des Palestiniens dans les pays hôtes »*, explique Lex Takkenberg, un ancien cadre de l’UNRWA, qui y a passé trente ans, jusqu’en 2019. L’agence et l’Etat hébreu entretiennent d’abord peu de relations. Mais, poursuit-il, *« tout au début de la guerre de 1967, les autorités israéliennes ont approché le directeur de l’UNRWA en lui demandant que l’agence continue ses opérations »* dans ce qui allait devenir les territoires occupés : Gaza, Jérusalem-Est, la Cisjordanie. *« Autrement, le sort des réfugiés aurait été de leur ressort »*, ajoute-t-il.

Dès lors, les tensions commencent. Après 1967 surgissent *« les premières attaques contre les manuels scolaires, qui se poursuivent jusqu’à ce jour »*, note Lex Takkenberg. Ces ouvrages sont rituellement taxés d’incitation à la haine ou d’antisémitisme. *« Lorsque j’étais en poste, il y avait des polémiques récurrentes sur ce sujet. Certains passages des manuels pouvaient être inadéquats. Ce fil a par la suite été tiré pour dénigrer l’UNRWA de façon systématique »*, estime Mario Carrera, qui a dirigé le bureau de la coopération suisse dans les territoires palestiniens, dans les années 2000.

L’agence n’a aucun rôle dans la conception des ouvrages utilisés dans ses écoles. Ceux-ci sont conçus sous la supervision des gouvernements des pays hôtes des réfugiés, soit l’Autorité palestienne en Cisjordanie et à Gaza. L’organisation les passe au peigne fin, produit des documents complémentaires et encourage ses enseignants à développer une approche critique sur les points qui contreviennent aux standards de l’ONU *« L’UNRWA n’est pas en mesure de concilier les récits israélien et palestinien, et n’a pas le mandat pour le faire »*, affirme l’agence**.**

Dès 1982, lors de l’invasion du Liban par Israël, l’UNRWA se retrouve accusée d’être infiltrée par les mouvements palestiniens. Il ne s’agit pas, à cette époque, du Hamas, mais des fedayins (combattants) de l’Organisation pour la libération de la Palestine. Pour contrer ces manœuvres, l’agence se dote, après la première Intifada, d’observateurs internationaux, chargés de garantir la neutralité de ses employés locaux.

Dans les années 2000, l’inquiétude des bailleurs se concentre sur la gestion de l’UNRWA, *« une grande boutique, à la lourde bureaucratie »*, dit M. Carrera. Ces critiques débouchent sur des réformes organisationnelles. A la suite de la guerre de Gaza de 2014, un code de conduite sur les réseaux sociaux est établi, auquel tous les employés doivent se conformer. En 2018, sous les applaudissements du gouvernement israélien de Benyamin Nétanyahou, l’administration Trump coupe les financements américains de l’agence, l’accusant d’être orientée. Ils seront rétablis par Joe Biden, au début de son mandat, en 2021.

## Inspections trimestrielles

Pour couper court aux soupçons, l’agence s’est mise à partager chaque année la liste de ses employés à Gaza avec les autorités israéliennes. Depuis le début du mandat de M. Lazzarini, en 2020 et jusqu’au mois de janvier, l’Etat hébreu n’avait signalé aucun profil suspect. Des inspections trimestrielles des locaux gazaouis ont également été instaurées. Mais, aux yeux des responsables israéliens et de leurs partisans, ces mesures visant à préserver l’indépendance de l’UNRWA ne sont jamais suffisantes. A partir de 2019, *« les attaques israéliennes contre l’UNRWA se sont intensifiées et sont devenues plus politiques*, estime une source humanitaire qui a requis l’anonymat. *La crédibilité même de l’agence a été visée »*.

Ces attaques ont connu un succès indéniable, favorisées par la droitisation de la scène politique européenne. Ainsi, en Suisse, *« avant même la crise, le Parlement a voté de justesse la contribution financière à l’UNRWA*, remarque M. Carrera. *Il n’y a eu aucune marque de soutien à Philippe Lazzarini* \[il a la double nationalité suisse et italienne\]*. Des ONG qui font du lobbying contre l’UNRWA, comme UN Watch* \[basée à Genève\], *ont l’oreille de la droite souverainiste* *»*.

## « Une façon de cibler l’ONU »

Les coups qu’Israël assène aujourd’hui à l’organisation onusienne obéissent à des logiques diverses mais concordantes. Pour l’extrême droite, il s’agit de démanteler le principal fournisseur et logisticien de l’aide internationale à Gaza. Incarnation de ce camp, le ministre des finances, Bezalel Smotrich, a ordonné aux douanes israéliennes de cesser de collaborer avec l’agence. M. Smotrich use sans le moindre scrupule de l’arme de la faim, au nom d’un double objectif : le nettoyage ethnique de l’enclave et sa recolonisation.

La droite et une partie du centre israélien entendent pour leur part saisir une occasion de renvoyer l’UNRWA dans les oubliettes de l’histoire et, avec elle, la question irrésolue des réfugiés palestiniens, sans passer par des négociations politiques et par la création d’un Etat palestinien. Structure quasi étatique, l’agence des Nations unies est frappée comme toutes les institutions civiles de Gaza – police, mairies, ministères – que l’armée a méthodiquement pilonnées.

Pour Lex Takkenberg, *« attaquer l’UNRWA constitue aussi une façon de cibler l’ONU »*, gardienne des principes du droit international, dont Israël s’est toujours méfié. Sans rétablissement de ses financements, l’agence est menacée de devenir une coquille vide. A l’heure actuelle, aucune autre organisation onusienne n’est en mesure de prendre sa relève.

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[Laure Stephan(Beyrouth, Amman, envoyée spéciale \[avec Louis Imbert\])](https://www.lemonde.fr/international/article/2024/03/03/l-unrwa-l-agence-de-l-onu-dans-le-viseur-d-israel_6219820_3210.html)

by FrenchSalade

1 comment
  1. “Sans preuve à ce stade”, waouh, le monde et leur propagande pro Hamas j’imagine que le QG du Hamas qui a été retrouvé sous le siège de l’agence UNRWA n’est pas une preuve à leurs yeux de la collaboration de l’organe de l’ONU unrwa avec les terroristes.

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