Mai Watanabe, la dernière geisha de Fukushima

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  1. Elle commence par étaler une poudre blanche sur son visage. À partir de là, Mai Watanabe se transforme. Depuis quinze ans, elle façonne le personnage de Mai-chan. Se retournant, elle attrape une boîte sur une étagère à portée de main et en sort un rouge à lèvres écarlate. La touche finale. « Celui-ci a une bonne résistance au liquide et ne marque pas trop sur les verres », lance-t-elle en rangeant l’étui noir.

    Comme une chorégraphie mille fois répétée, elle sort de sa chambre et descend doucement les escaliers de l’okiya (la maison où vit et travaille une geisha, NDLR) pour entrer dans la pièce des kimonos. Sur deux étagères, kimonos, obi – la ceinture de fils de soie tressés qui maintient l’habit – et accessoires se battent pour rester en place dans un équilibre précaire. Mai et Michiyo, sa mère, possèdent plus de trois cents kimonos, impressionnante collection reflétant l’héritage de l’okiya où trois générations ont travaillé.

    Mai Watanabe enfile un kimono noir qui appartenait à sa grand-mère et inspecte son allure. Ses pieds recouverts de chaussettes blanches font craquer le parquet patiné. Sa mère qui l’a rejointe porte un kimono plus sobre. Mai, 33 ans, et sa mère Michiyo, 70 ans, sont attendues pour une soirée privée dans un restaurant d’Aizuwakamatsu, dans la région de Fukushima.

    Mai Watanabe est l’une des dernières « héritières » dans la région de ce métier plein de mystère et de fantasmes… Geisha. Difficile de définir ce terme car il ne correspond à rien d’équivalent en Occident. Le mot signifie littéralement « personne qui pratique les arts », en l’occurrence les arts traditionnels japonais – la musique, le chant, la danse mais aussi la conversation. On peut le traduire imparfaitement par « artiste ». Il évoque les vieux quartiers de l’ancienne capitale du Japon, Kyoto, avec ses élégantes maisons de thé où les geishas vivaient autrefois recluses. Mais cette culture s’est étendue du nord au sud de l’archipel, notamment à Fukushima, dès la période Edo, entre le début du XVIIe siècle et la moitié du XIXe. Loin de l’ambiance élitiste et guindée de Kyoto, les geishas de la région ont la réputation d’être accessibles et de vivre au cœur de la société et non en parallèle.

    → À LIRE. [Au Japon, la bataille pour les noms distincts au sein du couple](https://www.la-croix.com/Monde/Asie-et-Oceanie/Au-Japon-bataille-noms-distincts-sein-couple-2018-02-02-1200910738)

    Ce soir, c’est un ami de longue date de Michiyo, nommé Haga-san, qui a fait appel aux deux geigis, une façon plus courante de dire geisha. Elles assureront une soirée d’affaire, typique au Japon, avec un dîner dans une pièce de tatami de l’hôtel Mangero, restaurant traditionnel que les deux femmes connaissent bien. Elles connaissent aussi depuis toujours Mari, la fille du propriétaire de l’établissement, avec qui elles attendent la venue des convives. Michiyo, la mère de Mai, vient travailler ici depuis des décennies. À partir des années 1970, les geishas ont quitté Higashiyama Onsen, un village de sources thermales sur les hauteurs, pour travailler en ville.

    Haga-san a invité le PDG de la plus grande chaîne de parapharmacie de l’archipel pour un dîner officiel. Il sait que les deux femmes peuvent être un atout et contribuer à développer ses bons rapports avec ce client important.

    Deux taxis noirs s’avancent lentement. Mai fait signe de la tête aux chauffeurs qu’elle a appris à connaître et considère presque comme ses collègues. Elle fait glisser ses doigts le long du tissu noir, sort une montre à gousset de ses plis, vérifie d’un regard que la trotteuse continue sa course, puis la remet en place. Son obi lui sert de porte-objets. Elle attrape une petite boîte contenant ses petits autocollants « carte de visite » sur lesquels seul son nom est inscrit. Les geishas ne donnent que rarement un moyen direct de les contacter, car toute prise de rendez-vous doit se faire par le bureau de l’association. Mais sait-on jamais, l’accueil de l’inattendu est de rigueur dans le métier.

    Deux hommes descendent des taxis. « Irasshaimase ! » (« Bienvenue »), Mari les invite à la suivre. Mère et fille ferment la marche en silence. Mai fait glisser la porte de papier de riz qui referme la pièce, isolant ainsi les invités qui pourraient déjà commencer à parler affaires. Ce geste indique également que, pour les deux femmes, le travail commence.

    Il est inhabituel de voir deux générations de geigis au sein d’une okiya. Un dicton japonais dit même qu’« il est rare que naisse une fille au sein d’une maison de geishas ». En règle générale, la transmission de ce métier se fait plutôt par « adoption ». Par conséquent, les trois générations de geigis (grand-mère, mère et fille) font de Hana no Ya, l’okiya fondée par la grand-mère de Mai, une maison reconnue dans tout le pays.

    **Faire un enfant « toute seule »**

    Michiyo était déjà une geisha remarquée lorsqu’elle est tombée enceinte de Mai. Elle a triché jusqu’au dernier moment pour cacher sa grossesse. Comme il n’y a que de profil que les rondeurs de la future maman pouvaient être devinées, Michiyo faisait tout son possible pour rester de face. Lorsqu’elle dansait avec les autres geishas, elle tournait rapidement pour revenir à une position où le kimono pouvait cacher son ventre.

    Ce petit jeu ne manquait pas de provoquer les reproches de la part des autres geigis qui lui demandaient de respecter le rythme. Quand elles ont appris que Michiyo était enceinte, une tontine fut organisée : Michiyo serait une mère célibataire et ses consœurs allaient prendre soin d’elle. Le père de Mai était déjà marié et, à cette époque, avoir une concubine était normal. « J’ai toujours eu de bonnes relations avec mon père, confie Mai, mais j’ai grandi entourée de femmes. Je n’ai pas eu besoin de lui. »

    **« Être geisha et mariée n’est pas compatible »**

    Si l’absence d’homme à la maison a renforcé le sentiment d’indépendance de Mai dans une société encore très patriarcale, pour son petit frère Takahiro, cela a été plus dur à vivre. Être mère célibataire à son tour ne poserait pas de problème à Mai : « Être geisha et mariée n’est pas interdit, mais il y a un choix de carrière à faire et ce n’est pas compatible, qui plus est dans une société où la femme est la gardienne du temple familial et seule responsable des enfants. »

    Pour concilier ce métier avec la maternité, les one-san, les « sœurs » dans le métier ont toutes le même conseil : faire un enfant « toute seule ». Et pour Mai, elle le sent, « le moment sera bientôt venu », elle a acquis l’expérience et la notoriété qui la mettront en sécurité. Il est peu commun, pour une femme, d’avoir autant d’indépendance au Japon. Ici, « être femme au foyer est encore la meilleure carrière pour une fille », reconnaît Mai. Dans une société classée au 115e rang sur 148 pays en 2020 par le Forum économique mondial en termes d’égalité de genre, Mai n’hésite pas à qualifier sa culture de « machiste ».

  2. Triste de voir cet art séculaire, car c’est un art, disparaitre…pendant que la prostitution et la pornographie fleurissent.

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