Luc Rouban, politiste : « La généralisation du vote RN traduit un malaise social qui dépasse la question du racisme »

by atbd

14 comments
  1. Luc Rouban est directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique et travaille au Centre de recherches politiques de Sciences Po. Ses travaux portent sur la sociologie des élites, l’évolution de la démocratie représentative et de la vie politique. Il a publié La Vraie Victoire du RN (Presses de Sciences Po, 2022).

    **Ces élections ont-elles redessiné la sociologie du vote pour le Rassemblement national ?**

    Il y a globalement une généralisation sociologique du vote pour le Rassemblement national (RN). A part quelques grandes villes, le parti arrive partout en tête. Extension qui touche les classes moyennes et supérieures, cadres compris : cette généralisation traduit un malaise social profond, qui dépasse largement la question de la xénophobie et du racisme, qui caractérisait le Front national.

    **Peut-on distinguer des facteurs communs du vote RN au sein de catégories de population si diverses ?**

    Le premier ressort du vote est un sentiment de déclin social aux multiples facteurs : la sensation qu’un diplôme n’assure plus la mobilisation sociale d’autrefois ; la perte de valeur sur le marché du travail ; un déclin perceptible jusqu’au sein de la cellule familiale, avec le sentiment de vivre moins bien que la génération au-dessus et la crainte que ce soit encore pire pour celle d’en dessous. Tous ces phénomènes de dégradation du rapport au travail ou à la mobilité traduisent un scepticisme à l’égard du modèle méritocratique républicain.

    Le deuxième ressort du vote RN est, selon moi, une demande d’autorité, non pas au sens d’un autoritarisme à la tête du pays, mais d’un retour de la proximité et de l’efficacité de l’appareil de l’Etat dans l’exercice de ses missions. Justice, sécurité, santé, transports, réseaux routiers : la confiance des Français a baissé non pas dans les services publics en tant que tels, mais dans la capacité des structures étatiques à changer la réalité quotidienne. Emmanuel Macron symbolise, à ce titre, l’échec de celui qui se présentait, en 2017, comme un libéral efficace, un manageur.

    **Catégorie socioprofessionnelle, âge, diplôme, lieu d’habitation : le vote RN est-il débarrassé de tout déterminisme ?**

    La sociologie du vote RN ne repose plus sur une structuration en matière de classes ou de catégories socioprofessionnelles, mais sur une structuration en matière de classement subjectif de l’individu dans la société. L’électeur ne se définit plus en fonction des groupes définis par l’Institut national de la statistique et des études économiques, mais selon une représentation de sa propre situation, de sa dynamique sociale. Le vote RN relève à ce titre moins d’un « mécontentement » ou d’une « colère », comme on le résume parfois, mais d’une analyse négative de sa propre trajectoire, que la personne se sente méprisée, pas assez reconnue, ou qu’elle s’estime victime d’une précarisation généralisée, d’un manque de visibilité sur l’avenir.

    **Traditionnellement réfractaires au RN, les retraités auraient porté la liste de Jordan Bardella en tête, avec 29 % de leurs suffrages (selon une enquête Ipsos). Le RN a-t-il brisé un « plafond de verre » générationnel ?**

    Au sentiment partagé par d’autres classes d’âge d’un déclin des services publics et d’une vulnérabilité croissante face aux risques (économiques, sociaux, environnementaux) s’ajoute, chez les retraités, un phénomène générationnel de nostalgie d’un Etat puissant doté d’une capacité d’action, et d’effondrement de certains mythes, comme celui d’une Union européenne évacuant tout risque de guerre. En quête de protection, les personnes les plus âgées se tournent vers une offre alternative aux Républicains ou au macronisme, jugés incapables de les prémunir contre une dégradation généralisée de leur environnement.

    **Écartez-vous, donc, le moindre ressort raciste et xénophobe dans le vote RN ?**

    Il existe assurément un noyau dur d’électeurs RN xénophobes et racistes, adeptes d’une lecture différentialiste de la société, d’une hiérarchie par essence entre les individus. Mais la question de l’immigration ne relève pas uniquement du terrain identitaire, mais aussi de la propre situation sociale des votants. Des personnes pour lesquelles l’immigration est symptomatique d’un déclin social, d’une mise en concurrence déloyale sur le terrain professionnel ou dans l’accès aux services publics.

    *Corentin Lesueur*

  2. > Le vote RN relève à ce titre moins d’un « mécontentement » ou d’une « colère », comme on le résume parfois, mais d’une analyse négative de sa propre trajectoire, que la personne se sente méprisée, pas assez reconnue, ou qu’elle s’estime victime d’une précarisation généralisée, d’un manque de visibilité sur l’avenir.

    Très intéressant. Cette dynamique me rappelle le vote Trump.

  3. AH! On sent qu’on s’approche de quelque chose là. Traiter tous les électeurs / sympathisants RN de Nazi fascistes (comme l’ont fait une bonne partie des influenceurs de tout genres c’était assez drôle d’ailleurs) c’est peut être pas la solution.

    On a vu le résultat de la stratégie de stigmatisation sur l’électorat de Trump ça n’a pas réglé le problème.

  4. Les gens qui ne sont rien en ont aussi peut être marre de se faire ruisseler dessus.

  5. Le malaise social, le déclassement nourrit la question du racisme, il ne la dépasse pas.

    Ce sont les politiques libérales et de désindustrialisation, la recherche du profit et de la marchandisation de tout contre le bien commun qui ont conduit en grande partie à la situation mais le RN tape avant tout et surtout sur les étrangers. Et leurs électeurs acquiescent.

    1ere phrase de la profession de foi
    >Alors que l’Europe de Macron aggrave chaque
    jour la submersion migratoire, la crise de l’inflation
    et le mépris du peuple, notre pays est à l’heure
    des choix.

    2 premiers points du programme de la profession de foi
    >L’ARRÊT DE LA SUBMERSION MIGRATOIRE
    par le contrôle de nos frontières et l’expulsion des clandestins.

    >VOTRE SÉCURITÉ ET NOS VALEURS DE CIVILISATION
    par la tolérance zéro, l’expulsion des délinquants et des islamistes étrangers.

  6. Je suis assez d’accord avec lui. Si le RN fait un carton chez les ouvriers et chez les employés, c’est que la gauche a raté quelque chose.
    Il y a une différence majeure entre se comporter en défenseurs des travailleurs et en diva des universités.

    Et donner la priorité au second choix nous met le nez dans notre merde.

  7. C’est pas faux. Je rajouterai que ceux qui votent RN sont surtout anti-immigration, que le néo-liberalisme européen jette dans les bras du RN les ouvriers et les plus fragiles, et que le RN apparait comme moins va t’en guerre que les autres. Même si en vrai, Macron gouverne avec le RN et sa police, et que Marine continuera sa politique, façon Méloni.

  8. Ça montre surtout une inculture politique crasse.

    Je parle même pas d’être d’accord ou pas avec les idées du RN, mais les votes des députés RN, qui sont publics et facilement consultables, montrent que ce qu’ils font est l’exact inverse de ce qu’ils disent faire.

    Voter pour le RN est un vote idiot, en plus d’être un vote foncièrement raciste, CMV.

  9. Mais bordel, c’est evident. C’est so 2010 de voir les voteurs RN comme des vieux reacs racistes. De nombreux pays d’avantage submergé par l’immigration que la France ont une gauche qui veut reduire l’immigration. Je pense notamment au royaume-uni, au danemark, la Suede…. Il est evident que l’immigration **incontrollé** est un probleme, que l’on soit de gauche ou de droite. Le mot clé etant **incontrollé**

  10. Qu’il y ait un sentiment de déclassement et un malaise social, on est d’accord. Mais le vote RN indique une volonté de réduire ce déclassement et ce malaise en discriminant les personnes étrangères ou perçues comme telle et en faisant de sa blanchité un avantage.

    C’est bien du racisme. Les gens qui votent pour le RN espèrent une amélioration de leurs conditions de vie du fait de l’exploitation accrue des personnes étrangères.

    Le RN n’a même plus besoin de se dire raciste, tout le monde le sait et c’est intégré.

    Le problème du eux contre nous c’est les définitions de eux et nous. Les électeurs du RN pensent que le nous est constitué d’un peuple blanc et francais de souche contre tous les autres. Et que faisant parti de ce peuple blanc ils pourront profiter d’avantages refusés aux autres.

    Ils vont vite s’apercevoir que les intérêts des dirigeants très blancs du RN ne s’alignent pas sur les intérêts des ouvriers, employés même s’ils sont tout aussi blancs.

    Le Brexit et ses conséquences désastreuses pour les anglais fait que l’on parle plus trop de sortie de l’Europe, peut être que regarder ce qui se passe en Italie ou en Hongrie va réveiller certain sur les intentions du RN et les conséquences pour les gens blancs ou non.

  11. Intéressant, mais tout aussi évident.

    Les néolibéraux amènent la misère, qui fait le lit du RN qui sait capitaliser sur la colère, et hop, le tour est joué.

    Ce fameux Macron barrage du RN quand même, j’ai jamais rien vu de plus fendard.

  12. Enième thread de takes éclatées de contrariens, à base de “j’me suis fait traité de facho par un mec en ligne du coup j’me suis radicalisé” et autres analyses du vote ouvrier que la gauche répète déjà en boucle depuis 30 ans, comme si c’était une découverte – heureusement que le RN est la pour faire la critique de la mondialisation, sinon qui d’autre !

  13. Ça dépasse de beaucoup le racisme. C’est d’ailleurs pour ça que ce parti d’extrême-droite, les medias d’extrême-droite et les influenceurs d’extrême-droite ne parlent que très rarement des questions identitaires, de l’islamisation de la France, de préférence nationale ou de remplacement des populations. Il suffit d’ailleurs de regarder CNEWS une journée pour voir qu’il n’est ici absolument pas question de racisme [:>](https://i.imgur.com/uDnAbSy.jpeg)

    Le macronisme, tout le monde l’a subit donc à un moment va falloir aller plus loin que “ouin c’est à cause du déclin des services publics et de la fragilité sociale” ou pire, l’excuse du vote anti-système. La composante xénophobe qui se retrouve dans tous les discours du RN est dans le meilleur des cas ignorée volontairement par des gens qu’elle ne dérange pas. Et c’est suffisant pour en faire des racistes.

  14. Voter RN sans avoir à minima un tropisme anti-immigré, c’est de la fiction.

    Il y a des degrés bien sûr: entre le ratonneur énervé et le “gentil droitard” qui fait des blagues sur les bougnoules, je veux bien faire un discernement, ne serait-ce que sur le plan juridique.

    On peut aussi dire qu’il y a des gens qui ne considèrent pas la question des étrangers comme prioritaire dans leur choix du RN, oui, c’est tout à fait vrai.

    Mais purger comme ça toute la vision xénophobe qui est l’ADN de ce parti, pour pleurnicher sur les pauvres gens qui n’ont que leur SUV ou leur pavillon de banlieue pour pleurer, c’est absolument consternant.

    Il n’y a aucun scrupule à avoir, il faut le dire: voter RN, c’est voter pour l’exclusion de catégories entières de gens, non pas seulement pour ce qu’ils font de mal, mais pour ce qu’ils *sont de mal*.

Leave a Reply