En Haute-Loire, au « pays des Justes » : la rumeur et les cendres

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  1. Saint-Jeures (Haute-Loire).– Il y a toutes sortes de feux qui peuvent embraser un village. Celui qui brûle dans la nuit du 24 novembre 2021 dans la petite bourgade de Saint-Jeures, 900 âmes, perchée à plus de 1 000 mètres d’altitude aux portes du Haut-Lignon, pas loin du Puy-en-Velay, personne ne l’a vu ni entendu.

    Noémie et son conjoint se souviennent pourtant bien de cette nuit-là. Toute une soirée à se relayer pour s’occuper de leur enfant malade. Le gros chien patou de la famille, posté dehors, n’a pas aboyé. Alors, quand il a vu les flammes danser près du mur de la cuisine, le conjoint de Noémie a pensé à la réverbération de leur poêle à bois. Pas à la possibilité que le terrain du voisin soit en feu. Il devait être cinq heures passées.

    À quelques mètres de là, Denis, 65 ans, ouvrier mécanique à la retraite, levé aux aurores, est interpellé par l’éclat blanc-bleu d’un gyrophare. Il pense à tort aux lumières du chasse-neige. Ce sont en fait les pompiers qui interviennent.

    Les outils, l’Algeco et le véhicule de chantier de son voisin Yassine F., 38 ans, père de trois enfants et engagé dans les travaux de terrassement de sa future maison, viennent de partir en fumée. Denis, furieux, prend son téléphone pour annoncer la mauvaise nouvelle à ce jeune voisin qui réside à Lyon avec sa famille en attendant la fin des travaux : « Les fumiers, ils ont mis le feu à ton chantier. »

    « Ils » ? Qui ? Denis n’en sait rien, ou préfère ne pas accuser à tort.

    Trois mois après l’incendie, en cette fin du mois de janvier, sa colère reste intacte. Car rien n’a bougé à Saint-Jeures. Les épaves calcinées sont toujours à la même place. L’enquête des gendarmes semble au point mort. Et l’omerta règne au village. Seule nouveauté : des affiches du groupuscule identitaire Les Nationalistes, vantant la « France du travail et des familles » contre « l’immigration », ont fait leur apparition sur les transformateurs du bourg, avant d’être rapidement arrachées.

    Denis fulmine : « On ne sait peut-être pas qui a mis le feu mais on sait qui a allumé la mèche. » « La mèche », c’est la rumeur, ce feu qui brûle dans un murmure et qui a embrasé le village bien avant l’incendie.

    Tout a basculé à la mi-novembre, quand Yassine, un chef d’entreprise d’une trentaine d’années habitant à Lyon, commence les travaux de sa nouvelle maison. Le terrain, 11 000 mètres carrés tout en labours, a été trouvé sur une annonce en ligne deux ans plus tôt. Une énorme surface à la sortie de Saint-Jeures, qui donne en plein sur les sucs, ces mini-volcans éteints qui se dressent comme des petites montagnes de sucre glace en hiver.

    Saint-Jeures, ses petites maisons traditionnelles toutes en pierres et toits de lauzes postées sur le chemin de Compostelle, c’est une carte postale, un véritable coup de cœur pour Yassine et sa femme. C’est là que le couple veut construire sa villa, pour inviter toute la famille élargie et finir ses jours.

    C’est « le projet d’une vie » pour Yassine, fils d’un immigré algérien de Vesoul qui, lancé tôt dans la vie active, a rapidement explosé le plafond de verre, bien avant d’atteindre ses 20 ans. Propriétaire de plusieurs entreprises avec sa femme, son amour d’enfance, Yassine voit grand, très grand même, avec une surface de plancher de plus de 1 000 mètres carrés, et une coupole en verre.

    Mais tout est à faire : raccordement à l’eau, électricité, balisage du terrain, etc. Le trentenaire ne veut pas perdre de temps, le chantier est considérable : il y a les dix chambres, le garage pour ses voitures de collection, sa Maserati et son 4×4, une salle de prière privée, la piscine intérieure, une salle de conférence aussi, pour le télétravail.

    Il a visité le terrain à toutes les saisons depuis qu’il en est tombé amoureux, il sait donc que l’hiver est rude. S’il veut que ses filles scolarisées dans un établissement catholique de Lyon puissent intégrer l’école locale à la rentrée prochaine, il faut aller vite. Comme beaucoup de monde, il décide, pour débuter ses travaux, de ne pas attendre les deux mois de carence durant lesquels un tiers peut s’opposer au permis – le sien lui a été délivré, en mairie, le 31 octobre.

    Quand il commence le chantier le 10 novembre, il est loin de s’imaginer que les plans de sa future maison ont déjà fait le tour du village et qu’ils sont scrutés à la loupe. Pour certain·es villageois·es, l’association d’idées est vite faite : musulman + coupole + salle de prière, Yassine cache quelque chose de grave.

    La rumeur est tenace et Yassine ne va pas s’en défaire. Au bar-tabac du bourg, les on-dit se transmettent. Dans les communes avoisinantes, au club de gym, au bar, à la boulangerie, on parle d’une « école coranique », de cette piscine qui pourrait servir aux « ablutions », d’une « mosquée » clandestine qui attirerait les fidèles de toute la région.

    On ironise même en sous-main sur « la mosquée à Dédé ». « Dédé », le maire, André Dubœuf. Sans étiquette, l’ancien entraîneur emblématique de l’équipe de foot de Saint-Jeures se remet de son infarctus arrivé à l’été quand il assiste, aux premières loges, à l’explosion de la rumeur. Mais il laisse dire. Il a pourtant matière à réfuter : lui-même, qui reconnaît avoir été gagné par le doute, avait discrètement saisi la sous-préfecture pour s’assurer en amont de la régularité des finances de ce futur résident musulman.

    « On m’a dit que c’est quelqu’un qui n’est pas fiché S, qu’il a une quinzaine d’entreprises, confirme-t-il auprès de Mediapart, dans son bureau à la mairie. On a reçu deux fois les renseignements généraux, tout était dans les clous. »

    Yassine ne sait rien des démarches du maire, des quolibets à son sujet et des fantasmes autour de son projet. Il garde encore une haute idée du village. Saint-Jeures, c’est « la montagne-refuge », la terre des « Justes », un plateau paysan pétri de christianisme social, qui a accueilli toutes sortes de populations persécutées, des protestants aux juifs, en passant par les républicains espagnols. Plusieurs milliers de juifs ont été sauvés des griffes de Vichy, dont de nombreux enfants, grâce aux gens du coin.

    Le 9 novembre, un jour avant le début du chantier de la maison, l’ambassade d’Israël délivrait d’ailleurs à titre posthume, dans la salle polyvalente de Saint-Jeures, à quelques mètres du terrain de Yassine, la médaille des justes parmi les nations à une habitante du village ayant caché des juifs.

    Une terre solidaire. Yassine s’accroche à cette image d’Épinal. Au début des travaux, des enfants d’un paysan du coin viennent lui donner main-forte. On lui prête également des outils agricoles. Denis, l’ouvrier mécanicien à la retraite qui connaît les meilleurs coins aux champignons du plateau, parle déjà au nouvel arrivant de tout lui apprendre. Il est permis de rêver. Yassine pense à la pendaison de crémaillère qu’il organisera une fois les travaux finis, à ces chèvres naines qu’il compte installer sur le terrain pour faire plaisir à ses deux filles.

    En dehors de ce voisinage direct, la rumeur prend forme. « Il y avait des allées et venues incessantes, se souvient la voisine Noémie. Tout le monde s’arrêtait devant son terrain. Et alors que Yassine était en train de travailler à côté, on venait me voir, moi, pour me demander : “Vous savez ce qui se passe chez votre voisin ?” C’était du délire. »

    La mairie, de son côté, est inondée de coups de fil et de courriers. La fronde est menée en sous-main par deux figures historiques du village, Jo et son grand frère, Michel. Petits-fils de l’ancien maire vichyste de Saint-Jeures, également descendants d’un seigneur local, les deux frères possèdent des bois et de jolies maisons typiques, dont une inscrite à l’inventaire des monuments historiques.

    Jo et Michel, tous les deux à la retraite, ont aussi le bras long. Ils connaissent bien le maire du village, « Dédé », ce sont de vieux camarades de vestiaire, mais ils sont surtout très impliqués dans les associations de préservation du patrimoine local, ce qui leur donne accès à un carnet d’adresses de notables locaux.

    Ensemble, ils démarchent à tout-va pour faire capoter le projet de Yassine. Ils sont les plus actifs mais pas pour autant les premiers concernés : Jo habite un petit hameau reculé à plus de deux kilomètres du terrain de Yassine ; quant à Michel, il n’habite plus la commune à l’année.

    Malgré tout, l’implication est totale, et ils arrivent à rallier des propriétaires de résidences secondaires à leur mouvement. Ils lancent une pétition, chargent un neveu notaire de leur dégoter un ami avocat pour déposer un recours, lèvent des fonds. Mails, coups de fil, courriers, le démarchage est offensif. « J’ai contacté environ 200 personnes », se félicite Michel auprès de Mediapart.

    Contrairement à ce qu’ils aiment en dire, l’affaire n’est pas urbanistique. On ne craint pas juste une « verrue » immobilière ou un « Taj Mahal du plus mauvais goût » dans le village, comme le révèlent les courriers. À écouter Michel, Jo et beaucoup d’autres, c’est bien l’intention du futur propriétaire qui pose question. Et tout semble louche pour les deux frères : la taille de la future maison, le choix de s’installer dans le village, et même la sympathie de Yassine envers le voisinage. « C’est quelqu’un de très habile, qui a très bien pu endormir ses voisins », craint Michel.

    Son petit frère, Jo, qui se revendique électeur socialiste mais affirme que « Zemmour dit tout haut ce que tout le monde pense », acquiesce : « Ces gens-là savent bien faire les gentils, mais on sait comment ça marche », lance-t-il, attablé dans la grande salle à manger de sa maison traditionnelle au fond du hameau. Sur le fond, tout est envisageable, explique Jo : « implication d’un homme politique en haut lieu », « un organisme qui finance derrière »… Les suspicions sont sans fin, selon cette idée qu’« on peut tout s’imaginer puisqu’on ne sait presque rien ».

  2. Merci op pour l’article.
    C’est terrible et scandaleux comme histoire mais ça ne me surprend pas ayant grandi dans un village situé dans un département assez rural et très versé sur le christianisme.
    Dans les petits coins comme ça, quand vous ne rentrez pas dans le moule d’une manière ou d’une autre aux yeux de certains habitants (que ce soit à cause de votre religion, votre sexualité, d’un trouble psy et cie), que vous ne correspondez juste pas à l’image de l’être humain « normal » que se font ces personnes, ça peut vite devenir l’enfer car beaucoup de monde parle dans votre dos (médecins, notaires et cie inclus), beaucoup ont des théories sur qui vous êtes, ce que vous faites ; certains critiquent, vous crachent dessus mais vous font de beaux sourires quand vous les croisez.
    Ça peut-être extrêmement douloureux à vivre, sans compter les ennuis que ça peut apporter comme c’est le cas pour ce monsieur.

  3. Pkoi préciser que ses filles sont scolarisées dans un école catho ? Et pas plutôt une école privé ?

  4. r/france : non mais de toute façon l’islamophobie ca existe pas, les gens ont pas peur d’une religion ou des gens appartenant à une religion.

    La Haute-Loire : on fait brûler un chantier parce qu’on a peur que Yassine soit en train de construire une mosquée.

    Y a bien que des redditeurs parisiens qui ont pas vécu à la campagne (je suis né et j’ai grandi en Haute-Loire, je connais bien) pour dire que l’islamophobie n’est pas un réel concept bien présent dans certaines parties de la France.

  5. > Sollicitée par Mediapart, Éliane Wauquiez se dérobe désormais, expliquant qu’elle « habite en Ardèche » et qu’elle n’a rien à dire sur le sujet.

    La classe d’assumer ses actes. On peut dire ce qu’on veut mais au moins les deux bras cassés fils de collabo ils jouent pas du violon pour faire genre de pas y avoir touché.

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