“Procès des attentats du 13-Novembre : au Bataclan, retour d’entre les morts”

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  1. **Procès des attentats du 13-Novembre : au Bataclan, retour d’entre les morts**

    Depuis le 6 octobre, une centaine de rescapés ont reconstitué devant la cour d’assises les minutes qui les ont fait basculer de la légèreté à la terreur.

    Par Pascale Robert-Diard et Henri Seckel
    Publié aujourd’hui à 06h44, mis à jour à 09h48

    Mille quatre cent quatre-vingt-dix-huit promesses de bonheur convergent vendredi 13 novembre 2015 vers le Bataclan. « J’avais passé un bon vendredi. J’avais fait la sieste avant notre sortie en amoureux. On venait de se pacser. » (Cédric) « C’était une belle journée, il y avait un concert et quand il y a un concert, c’est toujours une belle journée. On était cinq à se retrouver. » (Richard) « J’avais réussi à convaincre mes amis que c’était un très bon groupe. La veille, l’un d’eux m’a offert une place. » (Benjamin) « C’était mon 799e concert. » (Cédric) « J’ai convaincu mon compagnon de m’accompagner. On a fait trois heures de route depuis l’Yonne. C’était la première fois que je venais dans cette salle mythique. Tout respirait la passion du rock. J’avais vraiment l’impression que c’était “the place to be”. » (Carole) « C’était ma première sortie depuis la naissance de notre fille qui avait 3 mois. » (Claire) « Je venais d’avoir 30 ans, j’avais demandé ma petite amie en mariage, on a fêté nos fiançailles quelques jours avant le concert, j’avais pris deux places, elle est fan de rock’n’roll. » « On avait confié les enfants à ma mère et on s’était donné l’autorisation de sortir sans limites. » (Annaïg) « Je venais d’Haguenau [Bas-Rhin], c’était mon premier concert à Paris. » (Thomas) « C’était pour moi un week-end concert. Après Eagles of Death Metal, j’allais voir Deftones dans la même salle le lendemain. » (Sébastien) « Je regardais les visages autour de moi, tout le monde était heureux. » (Clarisse)

    Bonheur encore, dans la première gorgée de bière que l’on sirote au bar, dans la fiole de whisky qu’on a passée en douce et qui se vide trop vite, dans les visages d’habitués que l’on salue, dans les corps qui bougent et dansent, les plaisanteries qui fusent, le tee-shirt ou les goodies qu’on achète au « merch ». Dans la place que l’on rejoint – « notre emplacement favori, dans la fosse », « sur la travée de droite, un peu à l’écart », « au balcon », « dans la fosse, côté droit, comme d’habitude, à chaque concert, c’est notre lieu », « juste derrière la barrière, au premier rang, parce que je suis un peu limité au niveau vertical ».

    La salle est pleine à craquer. « Et la fameuse chanson est arrivée. »

    Un claquement sec et métallique, ce n’est pas dans la partition de Kiss the Devil. « C’est qui le connard qui vient avec des pétards à un concert ? », se dit Agathe. Tom se réjouit : « C’est super rock’n’roll ici. » D’autres imaginent « un jack de guitare qui s’est débranché », « une ampoule qui éclate », « un problème d’enceinte », « de la pyrotechnie faisant partie du spectacle », ou « un morceau du balcon qui tombe », comme Anne-Laure, qui songe à « la catastrophe de Furiani [l’effondrement d’une tribune pendant un match de foot, à Bastia, en 1992] ».

    Trois hommes armés de kalachnikov sont entrés. « Une mise en scène de mauvais goût, une mauvaise idée après l’attentat contre Charlie », veut croire Caroline. « Un fou à l’américaine », se dit Sébastien. « Un extrémiste chrétien, espère Alix. Le chanteur fait souvent des références sur scène, peut-être que ça n’a pas plu. »

    Les musiciens sont les premiers à comprendre et quittent la scène. « Le groupe, on aurait dit un sketch de Benny Hill. Ils partent d’un côté de la scène, de l’autre. »

    **« Je ne comprends pas »**

    Premières rafales. « La fosse se couche comme un champ de blé » sous les yeux de Benjamin, « comme un jeu de dominos » devant ceux de Carole. Amandine plonge au sol. « Je me suis retrouvée directement dans une mare de sang chaud. Je ne comprenais pas comment, en si peu de temps, il pouvait y avoir autant de sang par terre. » Cédric essaie de « fusionner avec le sol ». Thibault aperçoit une jeune femme, « la dernière à être debout dans la fosse. Elle a l’air soucieuse de ne toucher personne en se couchant ». Et il la voit « tomber d’un coup ». Matthieu a reçu plusieurs balles, mais s’occupe d’un autre blessé grave à côté de lui : « Je lui dis de se coller contre moi pour perdre moins de sang et avoir chaud. Il mordait mon t-shirt de douleur. »

    Pascal est grand, il se sent « un peu à découvert, avec un monsieur costaud derrière [lui] en tee-shirt blanc ». Il a soudain une « sensation de chaud » sur sa main. « C’était la personne qui était derrière moi. Il avait pris une balle. » « Fais la morte », chuchote le mari de Maureen. Elle ferme les yeux. « La jeune femme qui était à côté de moi me tombe dessus. J’entends son souffle. Je ne comprends pas ce qui se passe. Un liquide se met à couler sur le sol au niveau de mon visage. Je ne sais pas ce que c’est. Quasiment juste après, je sens le bois du sol vibrer. Les tirs reprennent juste au-dessus de ma tête. »

    Les terroristes avancent, les rafales cessent, remplacées par des tirs au coup par coup. « C’est comme la roulette russe. On attend notre tour. Ça sent l’alcool, le soufre, le sang et l’odeur de la terreur », dit Sébastien. « On dirait un jeu d’enfant sadique qui joue à plouf-plouf », se souvient Shaili. Elle pense en même temps aux paroles d’une chanson des Eagles of Death Metal : « Don’t speak, don’t move. Even whisper. »

    Pierre-Sylvain entend quelqu’un crier : « Mais arrêtez, pourquoi vous faites ça ? » Et la réponse du terroriste : « Qu’est-ce que tu veux toi, ? » « Et puis, il a épaulé et il a tiré. »

    Sandrine se souvient d’un coup de l’église d’Oradour-sur-Glane. « Je me suis dit que c’était ça, qu’on allait tous y passer. » Richard essaie de changer de place entre les rafales. « C’est à ce moment-là que j’ai pris une balle dans la jambe. Je ne pouvais plus bouger. Il y avait du sang partout, des plaies béantes tout autour de moi. A côté de moi, il y avait un couple contre la rambarde. Ils s’aimaient. Ils se sont retrouvés dos à dos sans pouvoir se parler. Elle avait une énorme blessure à l’épaule et suffoquait. Je me sentais incapable de l’aider. »

    Les terroristes parlent de François Hollande, de la Syrie. Sophie se demande : « Est-ce que moi, je pourrais seulement placer la Syrie sur une carte ? » Helen ne comprend rien. « Moi je suis pas là pour la Syrie, je suis là pour être avec Nick, l’amour de ma vie. » Nick qui est atteint d’une balle, plus grave que celle qui touche Helen.

    « Nick, tu es touché ?

    – Oui, au ventre.

    – Moi aussi, aux cuisses.

    – Je ne peux plus respirer… Je vais mourir ce soir, Helen.

    – Mais non, tu vas pas mourir. Réveille-toi, réveille-toi. »

    Nick meurt dans les bras d’Helen. Elle regarde l’heure, il est 22 h 23.

    A côté de Jérôme, un terroriste recharge son arme. « Ça fait schlack, schlack, clac clac. » Et tout autour, le silence. « C’était, c’était comme dans une cathédrale. Incroyable. Un silence absolu. Alors qu’il y avait des personnes qui souffraient, qui agonisaient. »

    **Pensées absurdes**

    Alix est couchée près de son compagnon. « Ça n’allait pas très fort entre nous mais je lui ai dit : “je t’aime”, je ne sais pas s’il m’a entendue. Je le sentais calme et impuissant. Il s’est mis à me caresser le bas du dos. Je me suis dit qu’on allait mourir ensemble. J’étais résignée. » Les balles sifflent. « Pourvu qu’elles soient pour quelqu’un d’autre, se dit-elle. J’ai eu quelque chose d’inhumain. » Un homme à côté d’elle est touché. « Il commençait à s’agiter. il parlait beaucoup, beaucoup. Il risquait d’attirer l’attention sur nous. Moi, quand j’entends ce gars, je pense juste qu’il va attirer l’attention sur nous. Alors je lui ai dit : “ta gueule, bouge pas, tu restes allongé”, plusieurs fois. J’ai même envisagé de l’assommer. Après, il s’est calmé. »

    Romain est allongé près de Claire, son épouse. Il se répète : « Il ne faut pas qu’elle meure. C’est la mère de notre fils. Elle ne doit pas mourir. Moi, je suis que le père. » Sophie cache comme elle peut ses bras tatoués de partout. « J’avais peur qu’ils attirent l’attention. A côté de moi, il y avait un garçon que j’ai vu mourir. On l’a utilisé pour le mettre sur nous, comme un sac à dos, pour éviter de prendre une balle. Au début du concert, on avait blagué, j’avais failli tomber, on s’était dit que ce serait dommage que je me casse la jambe. »

    Julien se décide à ouvrir les yeux. Son regard croise celui d’un terroriste. « Il me met en joue. J’accepte. Je suis en paix avec moi-même. Mon seul regret est pour celle qui a accepté deux jours plus tôt qu’on s’installe enfin ensemble. » La balle part. « C’est la personne allongée contre moi qui a été touchée. »

    Des pensées absurdes traversent l’esprit d’Anne-Laure : « Merde, je peux pas mourir maintenant, je viens d’acheter un appartement. » Celui de Thibault : « Je me dis que je suis heureux de ne pas avoir d’enfant, mais j’ai aussi pensé que j’avais un truc à rendre le lundi pour le travail. » De Muriel : « Le concert de U2 dimanche soir, ce sera sans moi. » D’Edith : « Il n’y a plus de lait dans le frigo et je n’ai pas payé la facture de cantine de ma fille. » De Sébastien : « Je me revois petit enfant dans les prés, bercé par le vent, heureux, insouciant. »

    La mort est partout, chacun anticipe la sienne. Clarisse s’interroge : « Est-ce que ça va faire mal ? Combien de temps s’écoule avant de perdre connaissance ? Comment c’est quand on est vraiment mort ? Peut-être que je le suis déjà ? J’inspecte mon corps, c’est irréel. Je me demande même si je me suis levée ce matin. » Sébastien réfléchit : « Peut-être qu’une balle dans le dos, c’est moins douloureux. » Rémi regarde à côté de lui sa femme qui ne respire plus. « J’ai envie de leur dire : “Finissez le travail.” Je n’ai plus envie de ressentir ce que je ressens en ce moment. »

  2. Erf c’est dur.

    Jusque là je m’en étais tenu aux récits des journaux.
    C’est la première fois que je lis les témoignages des survivants…

    C’est difficile à lire…. Comment on peut en arriver à faire ça…

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