« Avec le RN, les gens s’entendent dire que les choses vont s’améliorer sans qu’ils n’aient rien à changer »

by GuyDebordel

12 comments
  1. Le philosophe Michel Feher publie « Producteurs et parasites ». Il y décrit la façon dont l’extrême droite propose une version morale et racialisée de la lutte des classes, selon une vision du monde qualifiée de « producériste ». Il éclaire ainsi les difficultés stratégiques de la gauche. 

    [Fabien Escalona](https://www.mediapart.fr/biographie/fabien-escalona) et [Youmni Kezzouf](https://www.mediapart.fr/biographie/youmni-kezzouf-0)

    7 septembre 2024 à 18h52

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    QuelQuel est l’imaginaire des 10,5 millions de personnes qui ont mis un bulletin du Rassemblement national (RN) dans l’urne au premier tour des élections législatives anticipées ? Pour dépasser les clichés réduisant cet électorat à des victimes de la mondialisation aveuglées par leur colère, le philosophe Michel Feher se penche, dans *Producteurs et parasites. L’imaginaire si désirable du Rassemblement national* (La Découverte), sur ce qui fait l’attractivité propre du discours du parti lepéniste. 

    Si la question du racisme a été affrontée par Félicien Faury [dans un précédent ouvrage](https://www.mediapart.fr/journal/politique/010524/dans-l-electorat-du-rn-le-racisme-s-articule-des-experiences-de-classes) beaucoup commenté, Michel Feher l’intègre dans la description plus large d’un logiciel « producériste ».

    Sous ce terme encore barbare en France, le chercheur désigne une dichotomie entre de bons producteurs méritants, qu’ils soient du côté salarial ou patronal, et des parasites qui viennent s’arroger indûment le fruit de leur travail. La gauche, défend-il dans cet entretien, s’illusionnerait à en offrir une version progressiste. Plus dérangeant : elle devrait ouvrir les yeux sur son caractère structurellement minoritaire. 

    **Mediapart : Votre livre s’inscrit dans une suite de travaux qui insistent sur l’attractivité propre de l’offre politique du RN. Pensez-vous que la gauche et une partie de la recherche aient été naïves en la matière ?**

    **Michel Feher :** J’y vois moins de la naïveté qu’une forme de culpabilité. Les fabricants de sens commun se délectent depuis longtemps de l’idée qu’il y a un peuple qui vote pour l’extrême droite. Il y a eu deux moments à cet égard.

    Dans un premier temps, à l’époque où on essayait encore de vendre la mondialisation heureuse, des analyses ont été produites sur le « gaucho-lepénisme », avec l’idée que les retardataires avaient changé de débouché politique, mais étaient restés les mêmes. La gauche répliquait alors qu’il ne s’agissait pas vraiment de son peuple à elle, mais de gens modestes qui votaient déjà à droite auparavant.

    Dans un deuxième temps, lorsque la mondialisation est devenue moins vendable, les fabricants de sens commun ont affirmé qu’il fallait développer de l’empathie vis-à-vis des « oubliés » de cette mondialisation, victimes des délocalisations, mais aussi de l’immigration de masse, des minorités qui ne s’intègrent pas et du mépris des intellectuels qualifiés de communautaristes ou de wokistes. Cette fois, la gauche a réagi en concédant qu’il s’agissait bien d’un peuple populaire, mais qu’il se trompait de colère et qu’il devrait la diriger vers les classes dominantes plutôt que vers les immigrés ou les assistés.

    Ceux qui étaient oubliés dans l’affaire, c’étaient les gens qui votaient pour le RN ! Parce que quand même, il faut des gens pour mettre ce bulletin dans l’urne. La pudeur de la gauche a longtemps consisté à ne pas en parler, en imputant toujours la faute à d’autres : la droite qui légitime ses thèses, les médias orientés, etc. Or il me semble qu’on vote moins pour des intérêts que pour aussi une vision du monde dans laquelle on se reconnaît, et surtout pour une vision de la place qu’on a soi-même dans ce monde.

    Il y a déjà eu de remarquables enquêtes sociologiques sur la « demande » du RN, confirmant que son électorat adhère aux grands thèmes du programme. Moi qui ne suis pas sociologue, j’ai effectué un travail du côté de l’offre, en me demandant d’où venait l’imaginaire du RN, comment il fonctionnait et pourquoi il pose des dilemmes difficilement surmontables, à la droite comme à la gauche.

  2. J’aime pas copier coller des articles entier comme ça, j’ai toujours quelques scrupules, mais quand ça concerne la lutte contre le RN je crois la fin justifie les moyens.

    Je trouve cet entretien intéressant, car il met les mots sur ce qu’on peut sentir quand on vit dans des milieux où on est confronté à des gens qui votent RN, qui déploient leurs façons de penser. Ce truc du parti des “producteurs travailleurs”, contre les élites financières et intellectuelles “payées à rien à faire” d’un côté, de l’autre des parasites ou plutôt ils parlent des “assistés et des cassos” (parce que y a une dimension raciale, mais tous les blancs en marge pour eux c’est des parasites aussi) ; bah c’est vraiment ce que j’ai pu entendre.

    Clairement à gauche faut arrêter de croire que le discours de redistribution des richesses va les détourner du RN (en tout cas tel qu’il est formulé actuellement) : pour eux ça veut dire en donner toujours plus aux “parasites du bas” alors que eux, les vertueux qui bossent et produisent des vrais trucs (pas comme des powerpoint ou des articles “scientifiques”, ça c’est des trucs de citadins de ses morts qui vit sur nos productions hein) bah on leur donnera rien. Le truc du “rendre l’argent au français” (pour eux ça veut dire retour à leur porte monnaie, pas les caisses de l’Etat) montre bien qu’ils sont totalement contre la redistribution qu’on peut s’imaginer à gauche, même si elle leur serait favorable matériellement, car pour eux ça serait injustice que les “parasites du bas” soient encore aidés.

  3. Incroyable de faire des livres pour des trucs qu’on peut glaner en 5 min de discussion avec tonton Dédé (je dis pas ça parce qu’on est Samedi et que j’ai été manger en famille)

  4. Article super intéressant. J’ai appris un nouveau mot aujourd’hui, le producerisme. Et je trouve qu’il qualifie bien la pensée des électeurs RN.

    Merci pour le partage

  5. Article extrêmement intéressant. Cela explique très bien la percée qu’a fait le RN dans toutes les classes sociales, et egalement les plus jeunes qui n’ayant quasiment aucun capital car jeunes ne dépendent que de leur travail. Si ce dernier ne paye pas (ce qui est bien souvent le cas maintenant), on peut donc tombe donc très facilement dans cette logique de producerisme.
    Et effectivement, en demandant uniquement une augmentation du smic, la gauche tape a côté car perçu comme un avantage pour les “assistés” tandis que y a rien pour les autres.
    Par contre ça demande la baisse de la TVA sur le carburant, parce que le carburant c’est pour aller bosser.
    L’auteur a tapé dans le mille je pense.

  6. L’extrême étant par nature la pute du capitale et de la bourgeoisie, votre quotidien de classe moyenne et populaire ne vas certainement pas s’arranger mais au moins l’ensemble des minorités auront une vue encore plus merdique donc ça compense.

  7. Article très intéressant ! Je ne sais pas si ça peut se suffire à soi-même, sans avoir besoin d’explications additionnelles. Mais ça me semble en tout cas très juste, pour au moins une partie de l’attrait du RN

  8. Excellent article qui met le mot sur pas mal de choses intéressantes.

    J’aime pas mal le passage sur le fait qu’être de gauche c’est “exigeant” aujourd’hui (être à la fois pour la lutte des classes, écolo, féministe et anti-raciste) parce que c’est un truc qu’on rencontre souvent quand on parle aux gens de voter pour un parti de gauche. Y’a souvent au moins un de ses points qui bloquent et qui empêchent l’adhésion.

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