**Au procès des attentats du 13-Novembre, une semaine avec les morts du Bataclan
Entre le 20 et le 26 octobre, près de la moitié des 90 personnes tuées ont été honorées par leurs proches à la barre. L’exercice est habituel aux assises, mais le nombre de victimes du Bataclan lui a donné des proportions inédites.**
Par Henri Seckel
Publié aujourd’hui à 10h22, mis à jour à 17h59
Cela a parfois ressemblé à un enterrement sans fin. Certains sont venus à la barre tout en noir. Certains ont relu le discours qu’ils avaient lu au cimetière il y a six ans. Beaucoup ont pleuré. Pendant ce temps, le portrait des défunts, en vie et souriants, occupait l’écran géant derrière la cour. Raphaël posant comme James Bond. Thomas, une pinte de bière à la main. Anne et Pierre-Yves sur un bateau. Valentin dans sa robe de jeune avocat. Lola en robe d’été. Quentin en nœud papillon. Emmanuel poussant ses deux enfants dans une brouette.
Il s’agissait de donner un visage et un peu de chair à ceux qui n’étaient jusqu’alors que des carrés ou des points sur les plans du Bataclan, de raconter la vie d’un enfant, d’une sœur, d’un conjoint, d’une cousine disparus, de dire qu’on les aime et qu’on ne les oublie pas. On a entendu l’hommage d’une fille de 13 ans – elle en avait 7 en 2015 – à son père, et celui d’un grand-père de 77 ans à sa petite-fille morte quand elle en avait 17.
L’exercice est habituel aux assises, mais le nombre de victimes du Bataclan lui a donné des proportions inédites. Près de la moitié des 90 personnes tuées dans l’attaque de la salle de concert ont été honorées par leurs proches pendant cinq jours, du mercredi 20 au mardi 26 octobre, à raison d’une quinzaine de dépositions par jour. Soixante-quinze nuances d’oraison funèbre.
« Nos angoisses, nos doutes, nos fêlures sont de l’ordre de l’intime, et l’intime ne se partage pas, me semble-t-il », a dit un père ayant perdu son fils. Certains l’ont partagé en longueur. Le président de la cour, Jean-Louis Périès, n’a interrompu personne, même quand on s’éloignait franchement du Bataclan. Les parties civiles ont été nombreuses à le remercier pour cette écoute totale.
**Attente interminable**
Les rescapés avaient décrit l’enfer du Bataclan vu de l’intérieur. Les proches des disparus ont raconté la catastrophe vécue depuis l’autre bout de Paris, de la France, ou du monde – des gens sont venus d’Angleterre, d’Espagne, d’Algérie, ou du Chili pour honorer la mémoire d’un mort. Comme pour les rescapés, chaque récit se ressemble, et chaque récit est unique. Soixante-quinze nuances d’une soirée qui s’enfonce dans l’obscurité au fil des minutes et des SMS dans le vide.
22 h 22, Zahra écrit à sa sœur Hélène : « Coucou, tout va bien, vous êtes chez vous ? » Pas de réponse. « Vous êtes où ? », demande Nadine à son fils Valentin à 22 h 39. Pas de réponse. 22 h 53 : « Donnez-nous des nouvelles. » Pas de réponse. Christiane recommande à sa fille Cécile de prendre ses précautions. Pas de réponse. « Elle est peut-être loin de son portable. » Jocelyne tente aussi de se rassurer, son fils Nicolas ne fait pas signe : « Si je n’ai pas de nouvelles de la police, c’est qu’il doit être vivant. » Hacène, au contraire, s’inquiète : « Connaissant Thomas, s’il n’avait rien eu, il aurait trouvé un moyen pour donner des nouvelles. » « Coucou papa, tu as vu ce qui se passe ? », écrit Nino, 15 ans, à son père. Pas de réponse. « J’ai eu un pressentiment horrible, je me rappelais avoir vu des places de concert la semaine d’avant chez lui. »
Marc et Myriam dînent à la maison avec des amis. « A 22 heures, notre fille appelle de Berlin pour prévenir qu’il se passe quelque chose à Paris, notamment au Bataclan. Trois minutes après, notre deuxième fille nous prévient que notre fils Mathieu est au Bataclan. » Aurore, elle, sait son mari, Emmanuel, et son fils Wilfried au concert. Wilfried finit par l’appeler : « Maman, je suis là, j’ai été libéré !
– Et papa ?
– Il a dû sortir. »
« J’ai pensé : “Papa ne serait jamais parti sans toi.” »
A 21 h 47, Chloé reçoit un appel de Mayeul, son conjoint, seul au concert. « A l’autre bout du fil, il y avait des explosions et des cris, il m’a dit qu’il était blessé, qu’il allait mourir, donc il voulait me dire qu’il m’aimait. J’ai demandé si c’était une blague. Et puis il y a eu un gros bruit, comme si son téléphone tombait, puis un long silence. J’ai eu la sensation que mon cœur s’arrêtait de battre. »
Soixante-quinze nuances d’attente interminable, d’angoisse grandissante, d’espoir déçu. Vincent appelle sa sœur Cécile : « La boîte vocale de la personne que vous essayez de joindre est pleine. » Le numéro d’urgence aussi est saturé. « Je pète un plomb. Je colle une patate contre la porte de la cuisine, je passe au travers. » Hélène se rend au Bataclan à la recherche de son époux, Quentin. Maurice et Jean-François, à Metz, prennent la route pour Paris à 23 heures quand ils apprennent que Marie et Mathias, la fille du premier et le fils du second, sont dans la salle. Olivier se rend chez son fils Valentin, injoignable, pour toquer à la porte : « On ne sait jamais, il est peut-être déjà rentré chez lui hagard, hébété. »
**Espoir pulvérisé**
Comme beaucoup, Aurore, Nadine et Jean scrutent les chaînes d’info, attendant d’apercevoir, même allongé sur un brancard, le conjoint, le fils ou la fille qui ne répondent plus. Aurore croit reconnaître Emmanuel à l’écran : « A un moment, on voit un homme qui a à peu près la même gestuelle et qui aide des gens. Ça lui ressemblait, d’aider les gens. Donc on s’est dit : “C’est lui, il est vivant”. »
Combien de fausses joies comme celle-là dans la nuit du 13-Novembre et la journée du 14 ? Christian cherche son fils : « La Pitié-Salpêtrière pense reconnaître Franck et nous demande de venir identifier un blessé. C’est une erreur. » « Sur Facebook, une amie de Lola la signale “en sécurité” », raconte sa cousine Juliette, qui appelle. Là aussi, « c’est une erreur ». Vers 5 heures du matin, Aurélie, mère d’un garçon de 3 ans et enceinte de cinq mois, reçoit un coup de téléphone d’un numéro masqué. « Quelqu’un au bout du fil me dit que Matthieu est en vie, qu’il n’a aucune égratignure et qu’il va rentrer. » Les heures passent, son compagnon ne rentre pas, Aurélie appelle le numéro vert : « Si on vous a dit qu’il était en vie, alors il est en vie. On a dû l’emmener au 36 pour prendre sa déposition. Il va rentrer. »
Beaucoup font le tour – par téléphone ou en personne – des hôpitaux de Paris. Hacène, à la recherche de son fils Thomas, reçoit la même réponse partout : « Ce nom n’est pas sur la liste des blessés et des morts. » La liste se met à jour trop lentement, alors l’espoir demeure. Stéphane, qui a perdu son fils Hugo, soupire à la barre : « L’espoir est un poison puissant. »
L’espoir, soudain, est pulvérisé pour Hélène : « Ma mère me dit calmement : “On l’a trouvé.” Je ne comprends pas. “Il est à l’institut médico-légal.” Je ne comprends toujours pas. Je demande s’il est mort. Elle hoche la tête pour me dire oui. Ma mère vient de m’annoncer la mort de mon mari à la veille de ses 30 ans. » Jocelyne : « J’ai appris le décès de mon fils Nicolas dans le tramway, entre la porte de Charenton et la porte de Vincennes. Ma belle-fille m’a dit : “Nicolas est mort.” J’aurais voulu crier, me rouler par terre, mais j’étais dans un tramway, il y avait plein de monde. »
Les amis d’Aurélie se sont rendus à l’Ecole militaire, où l’on actualise tous les quarts d’heure la liste des morts et des blessés. Le nom de Matthieu apparaît du mauvais côté du tableau, ils préviennent le père d’Aurélie, qui s’avance vers sa chambre. « J’entends craquer le parquet et je sais à la lenteur de son pas que c’est le tocsin qui commence à sonner. Il s’assoit sur mon lit et je comprends. Je lui demande s’il est mort et il n’a plus qu’à dire oui. Matthieu est mort. Matthieu est mort. Matthieu est mort… Je pense qu’il va falloir le dire beaucoup pour le comprendre vraiment. En réalité, c’est mon corps qui comprend en premier. Je me mets à vomir et à vomir encore. »
**Rayon de lumière**
Il faut affronter les questions des enfants. Corinne a laissé son fils de 6 ans profiter d’un anniversaire avec des copains avant de lui expliquer que Nicolas ne reviendra pas : « Je vois le regard affolé, perdu, de mon fils qui dit : “Mais alors je verrai plus jamais mon papa ?” Il fond en larmes, et il conclut : “J’ai plus de papa.” En deux phrases, il avait résumé la situation. La réalité de cet attentat, c’est aussi ça, de nombreux jeunes orphelins qui doivent apprendre à grandir sans père. » Les enfants de Caroline demandent : « Pourquoi mon papa ? Pourquoi le méchant a tué papa ? Pourquoi tu l’as laissé partir ? » Ils lui disent qu’elle aurait dû « mettre du miel dans les cheveux du méchant pour que ça colle ».
Il faut affronter l’atmosphère « irrespirable de souffrance » de l’institut médico-légal où l’on a cinq minutes pour reconnaître un corps et se recueillir derrière une vitre, « encaisser les hurlements » des familles qui, dans les pièces voisines, découvrent leur défunt. Stéphane a été accueilli par une dame aux yeux rougis : « Je devrais pas vous le dire, mais vous avez de la chance, vous allez voir Hugo. Parfois je n’ai pu montrer qu’une main ou un bras. » « Hugo semble dormir. J’ai pensé au Dormeur du val : il avait deux trous au côté droit. »
> Aurore, elle, sait son mari, Emmanuel, et son fils Wilfried au concert. Wilfried finit par l’appeler : « Maman, je suis là, j’ai été libéré !
> – Et papa ?
> – Il a dû sortir. »
> « J’ai pensé : “Papa ne serait jamais parti sans toi.” »
🙁
Merci pour le partage.
Chaque ligne, chaque témoignage est bouleversant.
Les familles sont édifiantes de courage et d’abnégation.
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**Au procès des attentats du 13-Novembre, une semaine avec les morts du Bataclan
Entre le 20 et le 26 octobre, près de la moitié des 90 personnes tuées ont été honorées par leurs proches à la barre. L’exercice est habituel aux assises, mais le nombre de victimes du Bataclan lui a donné des proportions inédites.**
Par Henri Seckel
Publié aujourd’hui à 10h22, mis à jour à 17h59
Cela a parfois ressemblé à un enterrement sans fin. Certains sont venus à la barre tout en noir. Certains ont relu le discours qu’ils avaient lu au cimetière il y a six ans. Beaucoup ont pleuré. Pendant ce temps, le portrait des défunts, en vie et souriants, occupait l’écran géant derrière la cour. Raphaël posant comme James Bond. Thomas, une pinte de bière à la main. Anne et Pierre-Yves sur un bateau. Valentin dans sa robe de jeune avocat. Lola en robe d’été. Quentin en nœud papillon. Emmanuel poussant ses deux enfants dans une brouette.
Il s’agissait de donner un visage et un peu de chair à ceux qui n’étaient jusqu’alors que des carrés ou des points sur les plans du Bataclan, de raconter la vie d’un enfant, d’une sœur, d’un conjoint, d’une cousine disparus, de dire qu’on les aime et qu’on ne les oublie pas. On a entendu l’hommage d’une fille de 13 ans – elle en avait 7 en 2015 – à son père, et celui d’un grand-père de 77 ans à sa petite-fille morte quand elle en avait 17.
L’exercice est habituel aux assises, mais le nombre de victimes du Bataclan lui a donné des proportions inédites. Près de la moitié des 90 personnes tuées dans l’attaque de la salle de concert ont été honorées par leurs proches pendant cinq jours, du mercredi 20 au mardi 26 octobre, à raison d’une quinzaine de dépositions par jour. Soixante-quinze nuances d’oraison funèbre.
« Nos angoisses, nos doutes, nos fêlures sont de l’ordre de l’intime, et l’intime ne se partage pas, me semble-t-il », a dit un père ayant perdu son fils. Certains l’ont partagé en longueur. Le président de la cour, Jean-Louis Périès, n’a interrompu personne, même quand on s’éloignait franchement du Bataclan. Les parties civiles ont été nombreuses à le remercier pour cette écoute totale.
**Attente interminable**
Les rescapés avaient décrit l’enfer du Bataclan vu de l’intérieur. Les proches des disparus ont raconté la catastrophe vécue depuis l’autre bout de Paris, de la France, ou du monde – des gens sont venus d’Angleterre, d’Espagne, d’Algérie, ou du Chili pour honorer la mémoire d’un mort. Comme pour les rescapés, chaque récit se ressemble, et chaque récit est unique. Soixante-quinze nuances d’une soirée qui s’enfonce dans l’obscurité au fil des minutes et des SMS dans le vide.
22 h 22, Zahra écrit à sa sœur Hélène : « Coucou, tout va bien, vous êtes chez vous ? » Pas de réponse. « Vous êtes où ? », demande Nadine à son fils Valentin à 22 h 39. Pas de réponse. 22 h 53 : « Donnez-nous des nouvelles. » Pas de réponse. Christiane recommande à sa fille Cécile de prendre ses précautions. Pas de réponse. « Elle est peut-être loin de son portable. » Jocelyne tente aussi de se rassurer, son fils Nicolas ne fait pas signe : « Si je n’ai pas de nouvelles de la police, c’est qu’il doit être vivant. » Hacène, au contraire, s’inquiète : « Connaissant Thomas, s’il n’avait rien eu, il aurait trouvé un moyen pour donner des nouvelles. » « Coucou papa, tu as vu ce qui se passe ? », écrit Nino, 15 ans, à son père. Pas de réponse. « J’ai eu un pressentiment horrible, je me rappelais avoir vu des places de concert la semaine d’avant chez lui. »
Marc et Myriam dînent à la maison avec des amis. « A 22 heures, notre fille appelle de Berlin pour prévenir qu’il se passe quelque chose à Paris, notamment au Bataclan. Trois minutes après, notre deuxième fille nous prévient que notre fils Mathieu est au Bataclan. » Aurore, elle, sait son mari, Emmanuel, et son fils Wilfried au concert. Wilfried finit par l’appeler : « Maman, je suis là, j’ai été libéré !
– Et papa ?
– Il a dû sortir. »
« J’ai pensé : “Papa ne serait jamais parti sans toi.” »
A 21 h 47, Chloé reçoit un appel de Mayeul, son conjoint, seul au concert. « A l’autre bout du fil, il y avait des explosions et des cris, il m’a dit qu’il était blessé, qu’il allait mourir, donc il voulait me dire qu’il m’aimait. J’ai demandé si c’était une blague. Et puis il y a eu un gros bruit, comme si son téléphone tombait, puis un long silence. J’ai eu la sensation que mon cœur s’arrêtait de battre. »
Soixante-quinze nuances d’attente interminable, d’angoisse grandissante, d’espoir déçu. Vincent appelle sa sœur Cécile : « La boîte vocale de la personne que vous essayez de joindre est pleine. » Le numéro d’urgence aussi est saturé. « Je pète un plomb. Je colle une patate contre la porte de la cuisine, je passe au travers. » Hélène se rend au Bataclan à la recherche de son époux, Quentin. Maurice et Jean-François, à Metz, prennent la route pour Paris à 23 heures quand ils apprennent que Marie et Mathias, la fille du premier et le fils du second, sont dans la salle. Olivier se rend chez son fils Valentin, injoignable, pour toquer à la porte : « On ne sait jamais, il est peut-être déjà rentré chez lui hagard, hébété. »
**Espoir pulvérisé**
Comme beaucoup, Aurore, Nadine et Jean scrutent les chaînes d’info, attendant d’apercevoir, même allongé sur un brancard, le conjoint, le fils ou la fille qui ne répondent plus. Aurore croit reconnaître Emmanuel à l’écran : « A un moment, on voit un homme qui a à peu près la même gestuelle et qui aide des gens. Ça lui ressemblait, d’aider les gens. Donc on s’est dit : “C’est lui, il est vivant”. »
Combien de fausses joies comme celle-là dans la nuit du 13-Novembre et la journée du 14 ? Christian cherche son fils : « La Pitié-Salpêtrière pense reconnaître Franck et nous demande de venir identifier un blessé. C’est une erreur. » « Sur Facebook, une amie de Lola la signale “en sécurité” », raconte sa cousine Juliette, qui appelle. Là aussi, « c’est une erreur ». Vers 5 heures du matin, Aurélie, mère d’un garçon de 3 ans et enceinte de cinq mois, reçoit un coup de téléphone d’un numéro masqué. « Quelqu’un au bout du fil me dit que Matthieu est en vie, qu’il n’a aucune égratignure et qu’il va rentrer. » Les heures passent, son compagnon ne rentre pas, Aurélie appelle le numéro vert : « Si on vous a dit qu’il était en vie, alors il est en vie. On a dû l’emmener au 36 pour prendre sa déposition. Il va rentrer. »
Beaucoup font le tour – par téléphone ou en personne – des hôpitaux de Paris. Hacène, à la recherche de son fils Thomas, reçoit la même réponse partout : « Ce nom n’est pas sur la liste des blessés et des morts. » La liste se met à jour trop lentement, alors l’espoir demeure. Stéphane, qui a perdu son fils Hugo, soupire à la barre : « L’espoir est un poison puissant. »
L’espoir, soudain, est pulvérisé pour Hélène : « Ma mère me dit calmement : “On l’a trouvé.” Je ne comprends pas. “Il est à l’institut médico-légal.” Je ne comprends toujours pas. Je demande s’il est mort. Elle hoche la tête pour me dire oui. Ma mère vient de m’annoncer la mort de mon mari à la veille de ses 30 ans. » Jocelyne : « J’ai appris le décès de mon fils Nicolas dans le tramway, entre la porte de Charenton et la porte de Vincennes. Ma belle-fille m’a dit : “Nicolas est mort.” J’aurais voulu crier, me rouler par terre, mais j’étais dans un tramway, il y avait plein de monde. »
Les amis d’Aurélie se sont rendus à l’Ecole militaire, où l’on actualise tous les quarts d’heure la liste des morts et des blessés. Le nom de Matthieu apparaît du mauvais côté du tableau, ils préviennent le père d’Aurélie, qui s’avance vers sa chambre. « J’entends craquer le parquet et je sais à la lenteur de son pas que c’est le tocsin qui commence à sonner. Il s’assoit sur mon lit et je comprends. Je lui demande s’il est mort et il n’a plus qu’à dire oui. Matthieu est mort. Matthieu est mort. Matthieu est mort… Je pense qu’il va falloir le dire beaucoup pour le comprendre vraiment. En réalité, c’est mon corps qui comprend en premier. Je me mets à vomir et à vomir encore. »
**Rayon de lumière**
Il faut affronter les questions des enfants. Corinne a laissé son fils de 6 ans profiter d’un anniversaire avec des copains avant de lui expliquer que Nicolas ne reviendra pas : « Je vois le regard affolé, perdu, de mon fils qui dit : “Mais alors je verrai plus jamais mon papa ?” Il fond en larmes, et il conclut : “J’ai plus de papa.” En deux phrases, il avait résumé la situation. La réalité de cet attentat, c’est aussi ça, de nombreux jeunes orphelins qui doivent apprendre à grandir sans père. » Les enfants de Caroline demandent : « Pourquoi mon papa ? Pourquoi le méchant a tué papa ? Pourquoi tu l’as laissé partir ? » Ils lui disent qu’elle aurait dû « mettre du miel dans les cheveux du méchant pour que ça colle ».
Il faut affronter l’atmosphère « irrespirable de souffrance » de l’institut médico-légal où l’on a cinq minutes pour reconnaître un corps et se recueillir derrière une vitre, « encaisser les hurlements » des familles qui, dans les pièces voisines, découvrent leur défunt. Stéphane a été accueilli par une dame aux yeux rougis : « Je devrais pas vous le dire, mais vous avez de la chance, vous allez voir Hugo. Parfois je n’ai pu montrer qu’une main ou un bras. » « Hugo semble dormir. J’ai pensé au Dormeur du val : il avait deux trous au côté droit. »
> Aurore, elle, sait son mari, Emmanuel, et son fils Wilfried au concert. Wilfried finit par l’appeler : « Maman, je suis là, j’ai été libéré !
> – Et papa ?
> – Il a dû sortir. »
> « J’ai pensé : “Papa ne serait jamais parti sans toi.” »
🙁
Merci pour le partage.
Chaque ligne, chaque témoignage est bouleversant.
Les familles sont édifiantes de courage et d’abnégation.