La flemme qui est parfois un immense courage: « j’ai eu la flemme de mourir » … Ce furent les mots que choisit un jeune homme pour saluer les siens en sortant du coma en janvier 2015 -il y aura bientôt dix ans…
Et au philosophe qui le regardait re-naitre, lui qui l’avait pris dans ses bras nouveau-né, au philosophe George Didi-Huberman, ami de sa famille, qui travaille sur l’histoire de l’art et sur nos émotions, Simon Fieschi avait dit aussi, cerclé de perfusions de monitoring de trachéotomie de bandages: « Il ne faut pas se laisser abattre, comme on dit chez les Kennedy »…
Le philosophe s’était souvenu de cette élégance de Simon dans un texte pour la revue Lignes à l’automne 2015, que le Nouvel Obs avait repris, et qu’il republie sur son site, maintenant que Simon Fieschi finalement est mort jeudi de la semaine dernière… et que les mots qui lui furent consacrés, ses mots à lui aussi, prennent une lugubre et sarcastique beauté…
« Il y a eu un moment où j’ai vraiment cru que j’allais mourir. J’ai vu tous mes ancêtres défiler, des pirates de Saint-Malo, des Juifs polonais et des Corses taciturnes qui me maudissaient de mettre fin à leur lignée car je n’avais pas eu d’enfant. J’ai senti la partie la plus reptilienne de mon être qui me disait : « Tu n’as pas transmis tes gènes, ton existence n’a servi à rien. » Malgré mon désir conscient d’arrêter de vivre, je me souviendrai toujours de ma réaction animale, instinctive, de me cabrer de tout mon être contre la mort. »
Simon Fieschi avait écrit cela pour Charlie Hebdo dans un texte qui est en ligne lui aussi, texte merveilleux insoutenable et gai, paru il y a quatre ans dans l’hebdomadaire, illustré par Riss le patron du journal, titré ainsi, « Se réveiller dans un sarcophage »… Simon Fieschi y racontait comment, avant de leur raconter des blagues, il avait haï d’abord ceux qui venaient le voir… « Leurs mots ne servaient à rien, ils n’étaient pas dans mon corps, ils ne comprenaient pas. Avec le recul, c’est pas plus mal de ne pas avoir pu leur répondre quand ils me disaient leur bonheur que je sois en vie. Ils sont bien gentils d’être contents, mais ensuite ils vont boire un coup, rentrent chez eux, chient tout seuls, font l’amour et s’endorment sans souffrir. » Puis il avait compris qu’il pouvait en étant drôle consoler ses visiteurs, si eux ne le consolaient pas…
Simon Fieschi, webmaster de Charlie-Hebdo, avait été le premier sur lequel les frères Kouachi avaient tiré le 7 octobre 2015, ils ne l’avaient pas tué mais la balle qui avait traversé sa colonne vertébrale avait coupé son corps en deux… Il est finalement la dernière victime de l’attentat, et dans Libération, Coco, elle aussi revenue de la mort de Charlie, livre ce dessin, où dans un cadre, près de douze portraits de disparus souriant, deux mains en ajoutent un treizième… Simon Fieschi visage frais imberbe tendrement dessiné par la tendre Coco…
Il reste cela, le dessin de Coco et les doigts d’honneur que Simon ne pouvait faire lui-même empêché par les séquelles de l’attentat, mais que ses amis font à sa place, il reste l’enfant qui lui est né, l’immensité d’une vie courte, l’élégance dont se souvient Mathieu Suc dans Mediapart -qui avait vu au procès récent de Peter Cherif, cheville ouvrière de l’attentat contre de Charlie, Simon Fieschi s’avancert soutenu par ses béquilles vers Fatma, l’ancienne épouse du djihadiste, il l’avait remerciée pour son témoignage- et avait esquissé comme il pouvait une révérence…
Il reste sur le site du Monde des mots enluminures de l’écrivain Yannick Haenel, lui aussi plume de Charlie.
« Je lui disais souvent qu’il ressemblait à saint François d’Assise, ça le faisait rire ; il avait cette aura pensive des tourmentés, ce quelque chose d’étrangement absent qui attire la grâce. Qui, aujourd’hui, pense encore à voix haute ? Qui se donne la peine de choisir amoureusement ses mots avant de les prononcer ? Quelques poètes, quelques philosophes ; et lui qui – à sa manière lunaire –, était les deux. Je crois qu’il y a des êtres qui prennent sur eux le mal et le subissent tout entier pour nous l’épargner. J’ai toujours pressenti que Simon faisait ça. Il vivait son corps comme le lieu d’un combat entre la lumière et les ténèbres. Il aimait bien les citations, alors je lui avais envoyé celle-ci, du Livre de Job : « Dites-moi où habite la lumière et quel est le lieu des ténèbres. » Il m’a répondu, avec un aplomb malicieux : je crois que je sais. »
Il disait Simon Fieschi que Dieu existait, puisque Charlie en parlait, on souhaite à Dieu d’exister afin qu’il rencontre cette âme…
On parle encore de la peine…
Et j’ai pensé à lui, Fieschi, à ses mots sur son corps, lisant dans Sud-Ouest une jeune femme qui depuis une chute vit dans la douleur permanente comme une décharge électrique qui ne s’arrêterait jamais, victime du hasard et d’un mal rare l’algodystrophie, qu’elle veut nous faire connaitre pour qu’elle ne souffre plus.
J’ai pensé aussi à Simon Fieschi en lisant une autre mort cruelle née d’un fétichisme abject et imbécile, que nous dit la Dépêche, celle d’un motard, Joseph Pontroué, poignardé à mort à Tarbes dans un rassemblement, victime d’une rixe de bikers, le procès commence aujourd’hui.
J’ai pensé encoire à Simon Fieschi, et à la peine qu’il laisse lisant dans Paris-Normandie que hier à Rouen on a marché en souvenir de Owen, mort noyé ce mois-ci tombant dans la Seine en rentrant d’une boite de nuit, et donc la maman dit « faites attention et à vous et à votre entourage. »
Et sans doute ces morts n’ont rien d’héroïques de républicaines de symboliques, mais j’aime l’idée que Simon Fieschi dans mes mots ne parte pas seul, lui que son ami philosophe Georges Didi-Huberman appelait « un modeste petit homme ».
On parle aussi de sauvegarde dans mes journaux…
Sauvegarde dans le Parisien d’une oeuvre d’art que le vent la pluie lavent délavent menacent sur un mur d’Alfortville, une fresque de l’artiste Fernand Léger achevée par son épouse Nadia que des militants du beau ne se résolvent pas à voir disparaitre.
Dans la Montagne vous lisez Edgard Daval, expert en livres anciens à Saint- Pourçain-sur-Sioule, qui sauve de l’oubli des vieux papiers des vieux livres, qui vous feront millionnaire peut-êre à la chance d’une cave ou d’un grenier, mais rêver aussi, un jour d’un cageot de légumes, on lui a amené le journal de voyage de 1536 d’un pèlerin parti à Jérusalem, qui racontait les attaques de pirates subies sur le chemin… Allez lire, vous en rêverez…
Vous nous parlez enfin d’un écolier…
Qui avait du mal à émerger le matin et que ses parents réveillaient d’un bon Gene Vincent, un Presley, ou un Little Richard et là il se levait…
Et ces mêmes parents quand il avait 7-8 ans notre môme s’étaient fait convoquer à l’école car le mouflet avzit expliqué que plus tard il serait Keith Richards, des stones, était-ce inquiétant… Ensuite le môme à 10 ans, allait virer punk, la faute à la télé, un reportage les Sex Pistols qui passent, et là j’explose, dit-il aimable quinquagénaire à la voix de fumeur, décoré de bagouses de tatouages et de favoris, qui reçoit Ouest-France dans un bureau de cette maison ronde qu’il a décoré de cd et de collages, où pendent au plafond des vinyles, des vrais que l’on peit écouter et où il disserte sur la pureté éphémère du son des 78 tours qui n’étaient conçus que pour 150 écoutes, et c’est d’autant plus joli…
Ainsi nous dit, usant d’un mot délicat, notre Djubaka, qui est aussi Julien et Monsieur Djub quand il mixte. Je dis notre Djubaka bien qu’il n’appartient à personne mais enfin c’est à nous France Inter qu’il apporte son talent de programmateur musical, France Inter qu’il écoutant enfant car nous étions une station de musique au coeur d’une famille de fondus de musique dont le grand père bon plan, récupérait des 45 tours sur les bases américaines de l’OTAN où il réparait des coffres fort, et dont la grand mère récupérait des billets à l’Olympia car elle travaillait dans une banque en face de la salle mythique…
Jeune homme Djubaka avait monté un fanzine nommé « Vomi »… J’eusse aimé traiter ce journal à la revue de presse…
Il est Djubaka, est des jeunes gens dont on dit les apprentissages…
Alexis Lebrun du ping, champion d’europe qui inspire à l’Equipe ce titre, « si ce n’est ton frère c’est toi », et dont le Parisien me montre le corps délicatement potelé encore, infiniment humain, et qui a connu dans sa jeune vie les affres des blessures…
Tahar Rahim, dans une poignée de jour Aznavour dans nos salles et dont Vanity Fair et le site du Monde, superbes portraits qui datent déjà, racontent comment il sut si vite si tôt que le cinéma, être soi-même en prétendant être un autre, le sauverait…
Djubaka est lui-même de plusieurs vies à la fois. Il m’a fait penser lui aussi, car la musique est tout, à Simon Fieschi qui dans ses limbes apres l’attentat rêva d’un concert des Pink Floyd et d’un autre de James Brown pour lui tout seul. « Mon James Brown à moi était dessiné en noir et blanc par Gotlib. » Mâtin, quel rêve!