Les enfants perdus de l’« Algérie française », par Nedjib Sidi Moussa (Le Monde diplomatique, mars 2022)

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  1. Quand l’Organisation armée secrète semait la terreur

    **Les enfants perdus de l’« Algérie française »**

    Soixante ans après la conclusion des accords d’Évian, qui conduisirent à l’indépendance de l’Algérie, le souvenir des attentats perpétrés par l’Organisation armée secrète (OAS) s’est estompé. Pourtant, cette violence d’extrême droite fut responsable de centaines de tués et d’importantes destructions, sur les territoires algérien et métropolitain.

    Créée à Madrid, au début de l’année 1961, par une poignée d’activistes « Algérie française », dont les anciens leaders étudiants Pierre Lagaillarde et Jean-Jacques Susini, l’Organisation armée secrète (OAS) a marqué au fer rouge la fin d’un conflit de décolonisation en tentant d’en modifier le cours, par le biais d’un terrorisme aveugle ou d’assassinats ciblés, ou encore en pratiquant une politique de la terre brûlée, poussée à son paroxysme à la veille de l’indépendance algérienne. Cette fuite en avant a été symbolisée par l’attentat au port d’Alger, le 2 mai 1962, qui fit une centaine de morts, ou par l’incendie de la bibliothèque universitaire de cette même ville, le 7 juin (400 000 ouvrages détruits ou endommagés sur 600 000, l’établissement n’ayant rouvert qu’en 1968).

    Selon les sources, les actions de l’OAS ont causé la mort de 1 600 à 2 400 personnes, dont une écrasante majorité de « musulmans », comme on disait alors. Parmi ces victimes : l’enseignant et écrivain Mouloud Feraoun, exécuté le 15 mars 1962 avec ses collègues à Ben Aknoun, sur les hauteurs d’Alger. La veille, ce dernier notait dans son journal : « [Dans la ville], c’est la terreur. Les gens circulent tout de même et ceux qui doivent gagner leur vie ou simplement faire leurs commissions (…) sortent sans trop savoir s’ils vont revenir ou tomber dans la rue (1). » D’autres personnalités furent visées, comme le socialiste William Lévy, assassiné le 20 novembre 1961 dans le quartier populaire de Bab El-Oued, et le communiste Lucien Rieth, tué le 12 février 1962 à Oran.

    Si, pour des raisons évidentes, la colonie algérienne constitue son terrain d’action prioritaire, l’OAS étend dès juin 1961 ses activités à la métropole, suivant en cela le Front de libération nationale (FLN), qui avait, trois ans plus tôt, pris la décision de porter la guerre en France. Ce simple fait rappelle toute l’ambivalence des rapports entretenus durant ce conflit entre partisans de causes distinctes, mais enclins à employer des moyens similaires au nom de légitimités inconciliables. Ainsi, un activiste « Algérie française » pouvait écrire au sujet des combattants indépendantistes de l’Armée de libération nationale (ALN) : « J’ai pour eux une certaine forme de respect, le respect que l’on doit à celui qui met sa peau au bout de ses actes, qui souffre du froid et de la faim (…). Ce loup maigre était de ma race, c’était presque mon frère (2). »

    Pour la métropole, le bilan de l’OAS se chiffre à 71 morts et 394 blessés (3), parmi lesquels Alfred Locussol — communiste et pied-noir natif de Carnot (El-Abadia aujourd’hui) —, décédé le 5 janvier 1962 des suites d’un attentat perpétré l’avant-veille à Alençon ; Delphine Renard, une fillette grièvement blessée aux yeux lors d’une attaque visant l’appartement parisien du ministre des affaires culturelles André Malraux, le 7 février ; ou encore les trois morts et quarante-sept blessés provoqués par l’explosion d’une voiture stationnée devant la salle où devait se tenir le congrès du Mouvement de la paix, le 10 mars, à Issy-les-Moulineaux. À cette occasion, le ministre de l’intérieur Roger Frey dénonce, dans une allocution télévisée, la volonté « de s’emparer du pouvoir par des méthodes que le régime hitlérien n’aurait certes pas désavouées ».

    Dans cette conjoncture de peur extrême, entretenue par les rumeurs d’attentats ou d’attaques factieuses, la lutte contre l’OAS — et, par extension, contre le fascisme — devient la priorité chez les intellectuels et les militants de gauche, malgré des divergences notables. Ainsi, en janvier 1962, selon La Nouvelle Critique, revue du Parti communiste français, « le but des démocrates doit être d’empêcher les fascistes de tenter un nouveau coup de force, de leur ôter toute possibilité de déclencher la guerre civile », en faisant pression sur le pouvoir gaulliste et en appuyant le mot d’ordre de paix en Algérie. Pour leur part, les trotskistes de La Vérité des travailleurs soulignent la nécessité d’un front uni des organisations ouvrières pour tendre la main aux indépendantistes : « Dans la lutte contre l’OAS, le prolétariat français doit s’unir à la force fraternelle du FLN qui vient de décider une lutte vigoureuse contre l’organisation fasciste. »

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