« J’étais pétrifiée, j’étais sûre de mourir. J’ai fait la planche et j’ai attendu que ça passe », a affirmé la réalisatrice Lyne Charlebois durant la première journée d’audience de la poursuite civile intentée contre le fondateur de Juste pour rire. « Quand je suis rentrée chez moi, j’ai dit à mon chum : “Je viens de me faire violer par Gilbert Rozon.” »

Publié à 11 h 49

Mis à jour à 17 h 58

Quatre ans après avoir été acquitté des accusations de viol et d’attentat à la pudeur portées contre lui par Annick Charette, Gilbert Rozon fait de nouveau face à la justice. L’ex-magnat de l’humour devra se défendre contre neuf poursuites civiles individuelles pour des accusations d’agression sexuelle et de viol.

Gilbert Rozon est arrivé discrètement au palais de justice de Montréal, lundi, évitant les journalistes et photographes qui faisaient le pied de grue devant l’édifice de la rue Saint-Antoine. Juste avant d’entrer dans la salle d’audience, il s’est dit « serein » face à ce superprocès présidé par la juge Chantal Tremblay.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

Gilbert Rozon est arrivé discrètement au palais de justice de Montréal, évitant les journalistes et photographes qui faisaient le pied de grue devant l’édifice de la rue Saint-Antoine.

La photographe et réalisatrice du film Borderline, qui avait 24 ans au moment des faits allégués, a détaillé sa rencontre avec M. Rozon, en 1982, dans les locaux de Juste pour rire, pour offrir ses services de photographe pour La Grande Virée, l’ancêtre du festival Juste pour rire. Lyne Charlebois lui aurait alors montré son portfolio.

« Il m’a invitée à prendre un verre le soir même pour discuter d’un contrat, a raconté la cinéaste. Il devait venir me chercher chez moi. Il est arrivé un peu plus tôt, j’étais un peu décontenancée. Je l’ai invité à manger à la maison, avec mon chum, Alain Dugas, puis on est partis. Mais avant, il m’a demandé si on pouvait s’arrêter chez lui pour qu’il puisse changer sa chemise. »

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

La photographe et réalisatrice Lyne Charlebois (à droite), l’une des victimes alléguées de Gilbert Rozon, lundi

Mme Charlebois a ensuite enchaîné : « On est montés chez lui, je me suis assise sur son sofa, mais il a mis de la musique, il a allumé un joint et il n’a jamais changé sa chemise. »

La suite des évènements est plus floue.

Je ne me souviens pas des détails. Entre le sofa et le lit, il y a un blanc, je n’ai pas de souvenirs. J’ai eu la peur de ma vie. Je me souviens juste qu’il m’a pris par la main, qu’il m’a amenée dans sa chambre et qu’il m’a pénétrée. Je me souviens de m’être dit : “Comment un homme qui vient de rencontrer mon chum peut faire ça ? Il est malade !”

Lyne Charlebois, photographe et réalisatrice

Lyne Charlebois a raconté avoir publié son histoire sur Facebook et fait une déposition à la police en 2017, dans la foulée du mouvement #metoo.

« Je me suis sentie suspecte, a-t-elle dit. La police ne m’a même pas demandé les coordonnées de mon conjoint de l’époque, Alain Dugas. » Selon son témoignage, après avoir raconté l’incident à une amie procureure, le policier en question l’a rappelée pour s’excuser et pour prendre les coordonnées de son ex-conjoint.

Révolte et colère

Après ces évènements, Lyne Charlebois a ressenti de la révolte et de la colère, a-t-elle indiqué. « De la colère envers moi-même, a-t-elle précisé, parce que je me suis sentie niaiseuse et stupide de n’avoir rien fait, mais de la colère envers les autres aussi, en particulier les hommes. Toute ma notion de l’amour a changé, surtout l’amour que je pouvais avoir pour moi-même. »

Lyne Charlebois a également parlé de ses problèmes de consommation, de ses nombreuses thérapies et de ses pertes de contrats, notamment avec le Groupe Juste pour rire, pour justifier les dommages de 1,7 million de dollars qu’elle réclame.

En contre-interrogatoire, la défense menée par Me Mélanie Morin a fait ressortir les nombreux trous de mémoire de Mme Charlebois.

Qui l’a mise en contact avec Gilbert Rozon ? À quel moment s’est-elle séparée de son conjoint de l’époque ? Comment se fait-il que son ex-conjoint ne se souvienne pas d’avoir soupé avec M. Rozon ? Savait-elle que La Grande Virée n’avait pas lieu à Montréal cette année-là ?

Dans l’interrogatoire au préalable, M. Rozon a prétendu que la rencontre devait avoir lieu chez lui. Comment se fait-il qu’elle n’ait pas ce souvenir-là ?

Gilbert Rozon a aussi confirmé avoir eu une relation sexuelle avec Mme Charlebois, mais qu’il s’agissait d’une relation consensuelle. Il a même précisé avoir fumé son joint avec elle, ce que la photographe et réalisatrice n’a pas nié, lundi.

Dans sa déclaration d’ouverture, l’avocate de la défense a indiqué que M. Rozon était « faussement accusé » de ces crimes sexuels. « Il admet avoir eu trois relations consentantes, dont celle avec Mme Charlebois, mais il nie tout le reste. »

« On cherchait notre Weinstein du Québec », a poursuivi Me Morin, en faisant référence au producteur américain de cinéma, reconnu coupable de nombreuses agressions sexuelles.

Le contre-interrogatoire de Lyne Charlebois, dont les quatre frères et sœurs étaient présents, doit se poursuivre mardi.

Demande de remise rejetée

Le procès de Gilbert Rozon a bien failli être reporté, lundi. Ses avocats ont plaidé que les nouvelles dispositions du Code civil du projet de loi 73, adopté le 4 décembre dernier, qui prévoient notamment une « présomption de non-pertinence de la preuve basée sur les mythes et les préjugés » en matière de violence sexuelle, portaient préjudice à leur client.

Me Laurent Debrun, qui représente également le fondateur de Juste pour rire, a fait valoir que l’adoption de la nouvelle disposition du Code civil « portait atteinte aux droits substantiels » de son client, et encore qu’elle « bâillonnait et ligotait la défense ».

L’avocat de M. Rozon a demandé que le procès soit reporté d’au moins deux semaines pour que la juge Tremblay puisse se pencher sur la question.

Mais après avoir entendu les arguments des défenderesses et du procureur général, la juge Chantal Tremblay a estimé que la demande tardive de M. Rozon était injustifiée. Les objections des avocats de M. Rozon pourront toutefois être entendues jeudi.

Au cours des prochains mois, neuf femmes témoigneront tour à tour dans un seul procès — une demande faite par M. Rozon. Elles tenteront de faire « la preuve de faits similaires » ou d’un modus operandi de l’homme d’affaires pour des gestes posés au cours des 40 dernières années.

Au total, 43 jours d’audience sont prévus, ce qui devrait nous mener au mois de mars 2025. Gilbert Rozon témoignera une seule fois, à la suite des neuf femmes, qui réclament près de 14 millions.

Outre Lyne Charlebois, les autres femmes qui accusent M. Rozon sont Annick Charette, Patricia Tulasne, Anne-Marie Charette, Sophie Moreau, Danie Frenette, Guylaine Courcelles, Marylena Sicari et Martine Roy. Toutes étaient présentes lundi.