L’Algérie est un acteur majeur du Maghreb et un partenaire important de l’OTAN et de l’Union européenne (UE). Néanmoins, des défis de taille se posent dans ses relations avec la communauté euro-atlantique
Les points communs et les différences ont été abordés au cours d’une visite conjointe d’une délégation de l’Assemblée parlementaire de l’OTAN à Alger du 4 au 6 novembre 2024. Les réunions se sont tenues dans un contexte marqué par les conflits en Europe et au Moyen Orient, et à un moment où l’OTAN s’emploie à redéfinir son approche vis-à-vis du voisinage méridional. Tout au long de la visite, les pourparlers ont porté sur des questions majeures, parmi lesquelles la migration irrégulière, la lutte contre le terrorisme, la sécurité énergétique, la sécurité et la stabilité dans le Moyen-Orient élargi, ainsi que d’autres défis sécuritaires et économiques communs.
La délégation était composée de membres du groupe spécial Méditerranée et Moyen Orient (GSM) présidé par Fernando Guttierez (Espagne), de membres de la sous-commission sur les partenariats de l’OTAN (PCNP) présidée par le vice-président de l’AP-OTAN Marcos Perestrello De Vasconcellos (Portugal), et de membres de la sous-commission sur la résilience et la sécurité civile (CDSRCS) dirigée par Javier Maroto (Espagne). Au total, elle était constituée de 28 parlementaires issus de 13 pays de l’Alliance.
Focus sur l’approche révisée de l’OTAN vis-à-vis du voisinage méridional
Bien que le renforcement de la posture de dissuasion et de défense de l’OTAN sur le flanc est et le soutien à l’Ukraine dans la défense légitime de son territoire contre l’agression russe restent leurs préoccupations majeures, les gouvernements alliés ne peuvent ignorer les événements au sud et doivent maintenir une approche à 360 degrés en matière de sécurité. En début d’année, un groupe d’experts indépendants nommés par le secrétaire général de l’OTAN a publié un rapport concernant le processus de réflexion global et approfondi de l’OTAN sur le voisinage méridional. Ce rapport souligne que la sécurité de l’Alliance est étroitement liée à celle des régions de l’Afrique du nord, du Moyen-Orient et du Sahel.
L’intérêt que portent les Alliés pour les régions du sud intervient à un moment critique. Alors que la guerre qui sévit actuellement à Gaza et au Liban attire l’attention sur cette région, on assiste à un changement de dynamique sous-jacent qui entraîne un niveau accru de déstabilisation, notamment au Sahel. Dans ce contexte, l’Algérie est un partenaire important pour l’Alliance, en particulier en vue de promouvoir la stabilité dans les régions d’Afrique du nord et de la Méditerranée. Les réunions importantes qui se sont tenues avec des hauts représentants du pays, dont le président algérien Abdelmadjid Tebboune, le chef de l’état major de l’Armée nationale populaire d’Algérie Saïd Chengriha, et le ministre des affaires étrangères Ahmed Attaf, ont souligné l’importance que les officiels algériens ont attachée à la visite de la délégation.
Dans chacune de ces réunions, les membres de la délégation ont mis l’accent sur les intérêts communs des pays de l’Alliance et de l’Algérie ainsi que sur la nécessité de travailler plus étroitement sur des questions comme la lutte contre le terrorisme, la sécurité énergétique et alimentaire, et la migration irrégulière. Lors d’une réunion avec les parlementaires algériens, Fernando Gutierrez a fait remarquer que l’objectif de cette visite était de connaître les priorités de l’Algérie en matière de politique étrangère et de sécurité et d’identifier les défis majeurs auxquels le pays fait face. M. Gutierrez a également affirmé que « l’Assemblée parlementaire de l’OTAN apprécie le partenariat qu’elle a noué avec l’Algérie et son parlement, et qu’aujourd’hui le dialogue n’a jamais été aussi important au vu des nombreux défis sécuritaires, diplomatiques et économiques que nous rencontrons tous dans la région de la Méditerranée et au-delà ». M. Perestrello De Vasconcellos s’est fait l’écho de ces commentaires en ajoutant que cette visite a permis aux parlementaires de l’OTAN et à leurs homologues algériens de se réunir en tant que représentants de « pays voisins séparés par la mer Méditerranée, mais aussi en tant que partenaires unis par un ensemble complexe de défis communs ».
Les défis communs de l’Algérie et des gouvernements alliés
Dans le cadre des pourparlers tenus à l’ambassade d’Italie à Alger et co organisés par l’ambassade du Portugal – ces deux ambassades ont actuellement le statut de point de contact de l’OTAN en Algérie – les membres de la délégation ont rencontré les ambassadeurs de ces pays membres de l’OTAN ainsi que des représentants d’organisations internationales, dont la Banque mondiale, l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) et l’Union européenne. Les échanges ont porté sur les grands défis sécuritaires et économiques de l’Algérie, sur la coopération durable entre l’Algérie et les Alliés et, plus globalement, sur les relations Algérie-OTAN.
Les membres de la délégation ont appris que l’économie algérienne se portait relativement bien, malgré la nécessité d’opérer une diversification de sa production pour réduire la dépendance énergétique de l’Algérie. L’énergie représente 20 % du produit intérieur brut (PIB) national, mais génère 90 % des recettes d’exportation, ce qui rend l’économie algérienne trop dépendante d’un secteur d’activité marqué par d’importantes fluctuations des cours mondiaux. Une baisse durable des prix mondiaux de l’énergie mettrait en péril les dépenses considérables consenties par l’Algérie dans des programmes sociaux.
Mohammed Arkab, ministre de l’énergie et des mines d’Algérie, a expliqué à la délégation que l’Algérie était un fournisseur de gaz de longue date de l’Europe et qu’elle s’efforçait de renforcer ce partenariat par l’établissement de gazoducs et le développement d’un secteur de l’hydrogène durable. Il a laissé entendre que la protection des infrastructures énergétiques critiques était un objectif commun à l’Algérie et aux pays membres de l’OTAN. Une telle protection est essentielle car ces infrastructures permettent d’acheminer l’énergie algérienne vers les marchés européens qui en ont tant besoin. Le ministre s’est félicité de l’actuelle coopération énergétique avec les Alliés tels que le Portugal, l’Espagne et l’Italie, tout en soulignant la nécessité de développer des partenariats énergétiques avec la République tchèque, l’Allemagne et la Slovénie. Le ministre Arkbab a également fait remarquer que l’Algérie était un pays riche en minerais, et qu’elle était disposée à exporter cette ressource dont ont besoin des secteurs économiques très dynamiques, mais que des investissements de plus grande ampleur étaient nécessaires pour développer ces gisements.
Le changement climatique est un autre enjeu commun à l’Algérie et aux gouvernements alliés. L’Algérie est confrontée à de sérieux défis liés au changement climatique, dont les conséquences sont toujours plus concrètes sur les plans économique, environnemental, social, public, sanitaire et sécuritaire, en particulier dans la région du Sahel, de plus en plus déstabilisée par ces phénomènes.
Dans le contexte de la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine, les pays d’Afrique du Nord, parmi lesquels l’Algérie, font face à une insécurité alimentaire accrue et à des tensions inflationnistes. La Russie et l’Ukraine, deux des principaux exportateurs mondiaux de céréales, produisent la majeure partie des céréales consommées en Afrique du nord. La perturbation de cet approvisionnement provoquée par le blocus et les actions agressives de la Russie, conjuguée à l’augmentation consécutive des coûts mondiaux liés à l’énergie et au transport, a entraîné une forte hausse des prix des denrées alimentaires, une situation qui pèse sur le budget des ménages. Comme ses voisins, l’Algérie fait face à ces défis et est confrontée à l’augmentation des prix des denrées de base et des importations agricoles. Cette situation a accentué l’inflation et les pressions sur la sécurité alimentaire.
Javier Maroto, chef adjoint de la délégation, a rappelé les nombreux défis des gouvernements alliés et de l’Afrique du nord. Il a également souligné la nécessité d’établir une coopération pour lutter contre le terrorisme, renforcer la sécurité énergétique et faire face au changement climatique et à l’aggravation de ses effets. Il a déclaré aux dirigeants algériens que « ces défis nécessitaient de faire preuve de cohésion ».
Coopération antiterroriste et perception des menace
Durant un échange de point de vue avec Brahim Merad, ministre de l’intérieur, des collectivités locales et de l’aménagement du territoire d’Algérie, il a été rappelé aux membres de la délégation que l’Algérie a été confrontée à un grave défi terroriste dans les années 1990 mais qu’elle était parvenue à le relever. Brahim Merad a déclaré qu’aujourd’hui les Algériens vivent dans un environnement beaucoup plus sûr, malgré les préoccupations liées à la situation au Sahel. Il a expliqué que l’instabilité dans cette région a déclenché d’importants mouvements de population. Son ministère travaille en étroite collaboration avec l’Organisation internationale pour les migrations pour relever ces défis et apporter une aide humanitaire aux personnes qui en ont le plus besoin. Brahim Merad a rappelé que l’Algérie, en tant que membre fondateur de l’Union africaine (AU), se voit comme un acteur clé sur le continent africain. L’Algérie est très attachée à la collaboration qu’elle entretient avec la plupart de ses voisins. Ensemble, ils entendent construire les bases de la paix et de la stabilité, malgré d’importantes divergences d’orientation parmi les membres de l’UA.
Lors des réunions avec les responsables algériens, les membres de la délégation ont souligné l’importance de la coopération Algérie-OTAN en matière de lutte contre le terrorisme. Comme l’ont rappelé les Alliés à de nombreuses reprises, le terrorisme constitue la menace asymétrique la plus directe pour la sécurité des citoyens de l’OTAN – un fait qui a été solennellement évoqué avant la visite, alors que la Türkiye venait d’être la cible, sur son territoire, d’une attaque terroriste visant le siège de Turkish Aerospace Industries (TUSAS) à Ankara.
Pour mieux connaître les points de vue des régions en matière de lutte contre le terrorisme et la manière dont les menaces actuelles sont perçues, la délégation s’est rendue au Centre africain d’études et de recherche sur le terrorisme (CAERT). Les intervenants ont informé la délégation de l’évolution de leur dialogue stratégique avec l’OTAN et des actions menées par le CAERT pour identifier les lacunes et les faiblesses des pays et y remédier par un renforcement des capacités de lutte contre le terrorisme sur le continent.
Perspectives algériennes sur la sécurité régionale et l’instabilité au Sahel
Au cours d’une réunion, Salah Goudjil, président du Conseil de la nation d’Algérie, a fait un tour d’horizon des graves défis sécuritaires et humanitaires auxquels l’Algérie est confrontée le long des 7 000 kilomètres de frontière qu’elle partage avec sept pays. M. Goudjil a évoqué les antécédents historiques des conflits actuels le long de ces frontières et au sein des pays voisins, en mentionnant que la lutte de l’Algérie pour son indépendance a influencé ses perspectives et ses politiques. Salah Goudjil a également fait savoir que l’Algérie, de par sa géographie, a nécessairement une vocation à la fois africaine et méditerranéenne.
M. Goudjil et Ibrahim Boughali, président de l’Assemblée populaire nationale d’Algérie, ont également exprimé leur inquiétude quant à la situation sécuritaire au Sahel. Ils ont affirmé que l’instabilité permanente était à l’origine de divers problèmes, dont la migration de masse, le trafic d’armes et de stupéfiants, et la montée des tensions transfrontalières.
Le coup d’état militaire au Sahel et la présence d’entreprises militaires et de sécurité privées (EMSP) russes telles que le groupe Wagner (désormais connu sous le nom d’Africa Corps) pour soutenir ces régimes sont très déstabilisateurs et ont exacerbé les tensions le long des frontières est et sud de l’Algérie.
Cette instabilité est l’un des principaux facteurs de la migration de masse dans la région, un défi qui concerne l’Algérie et les Alliés. Les préoccupations quant à la stabilité de ces zones frontalières sont également à l’origine de l’augmentation sensible des dépenses militaires de l’Algérie. Celles-ci représentent 9 % du PIB national. En plus d’investir dans son armée, le gouvernement algérien coopère avec ses partenaires internationaux pour mieux protéger ses frontières.
Les présidents des deux chambres du Parlement ont fait savoir que les acteurs externes opérant dans ces pays n’ont fait qu’amplifier les problèmes de sécurité régionale. Ils ont souligné que, de par son histoire, l’Algérie a pour responsabilité de soutenir le droit à l’autodétermination et à la souveraineté des pays du Sahel et des Palestiniens au Moyen Orient.
Dans le cadre de leur visite du Mécanisme de l’Union africaine pour la coopération policière (AFRIPOL), les membres de la délégation ont obtenu des informations sur la coopération transfrontalière visant à surmonter les défis sécuritaires. Les intervenants ont souligné les efforts de l’institution pour établir des relations efficaces entre les autorités policières nationales d’Afrique et, plus largement, avec la communauté internationale des forces de l’ordre. Comme les membres de la délégation ont pu l’apprendre, AFRIPOL aide les nations africaines à renforcer l’état de droit, le professionnalisme des forces de police et leur capacité à lutter efficacement contre les groupes criminels comme les terroristes, les trafiquants de drogue et les cybercriminels.
Le rôle déstabilisateur de la Russie dans le voisinage méridional et l’adoption du rapport GSM
À l’ambassade d’Italie à Alger, les membres ont évoqué et adopté le rapport 2024 GSM, intitulé Le rôle déstabilisateur de la Russie dans le voisinage méridional de l’OTAN rédigé par Theo Francken (Belgique), vice-président de l’AP-OTAN et rapporteur du GSM. Dans sa présentation, M. Francken a souligné la façon dont le Kremlin utilise les leviers militaires et économiques pour développer des partenariats et propager une instabilité sur le flanc sud de l’Alliance.
Pour réagir aux actions de la Russie, les Alliés doivent rester vigilants face aux menaces émanant du sud, renforcer leur coopération avec les partenaires du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord pour proposer des alternatives viables à l’influence de Moscou et prendre des mesures concrètes pour empêcher les partenaires de la Russie d’approvisionner cette dernière en matériel pour sa guerre d’agression contre l’Ukraine. À cette fin, M. Francken a appelé de ses vœux des sanctions de plus grande envergure et plus faciles à faire appliquer à l’encontre de l’Iran afin de dissuader le pays de jouer un rôle sur le champ de bataille européen. Les sanctions doivent également être renforcées en matière d’énergie – une source de revenu majeure pour le Kremlin. M. Francken a fait remarquer que les Alliés se devaient de gérer le flux incontrôlé de migration irrégulière vers l’Europe. La situation actuelle n’est pas tenable et crée un vide stratégique que des acteurs malveillants, comme le Kremlin, ne manqueront pas d’exploiter pour affaiblir notre sécurité.
Les membres de la délégation ont élu Rachid Temal (France) vice-président du GSM. Les mandats du président du GSM Fernando Gutierrez (Espagne), des vice-présidents du GSM Giangiacomo Calovini (Italie) et Utku Çakirözer (Türkiye), et de Theo Francken ont tous été reconduits.
Photos de la visite, avec l’aimable autorisation du Parlement algérien et de l’ambassade d’Italie en Algérie.