Le baby-foot ne figurait pas parmi les disciplines disputées aux Jeux olympiques de Paris 2024, mais il n’empêche que le Luxembourg est une puissance dans ce sport. La championne du monde en titre est Ângela Costa, une Portugaise originaire de Covilhã. Elle travaille dans une maison de retraite et joue pendant son temps libre.

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Oubliez donc les tavernes typiques du Portugal, avec du vin tiré d’un tonneau et de la sciure sur le sol, les hommes fatigués agglutinés autour d’un comptoir en marbre, disposant des cure-dents en cercle sur des soucoupes de snacks, discutant de pénalités douteuses en buvant du vin rouge, pendant que le temps s’arrête.

Oubliez les foires, les fêtes populaires, les associations récréatives, les clubs de quartier, tous ces lieux perdus, certains déjà perdus dans les mémoires d’autres temps, quand ces lieux étaient comme le centre du monde, le point de rencontre, le lieu habituel. Effacez de votre mémoire ce bruit métallique, ces coups de tonnerre qui jaillissaient du terrain de jeu.

À l’époque, les joueurs étaient peut-être en plomb, leur disposition sur le terrain ne se traduisait peut-être pas par une véritable tactique de football, mais, comme au football, ceux qui combinaient force et technique l’emportaient presque toujours.  © PHOTO: Valter Vinagre

Car au fil du temps, ce jeu a perdu sa popularité, autrefois mondiale, même s’il n’est pas encore reconnu comme une pièce de musée. Il a traversé les régimes, les générations, les campagnes, les villes et leurs banlieues, et même les guerres. Pendant des décennies, le baby-foot a été comme une panacée sociale, l’un des opiums que les gens consommaient quand il n’y avait pas grand-chose d’autre.

Un miroir du football et de la société

En tant que jeu, il est grégaire, il attire et encourage la socialisation. C’est peut-être pour cela qu’il perdure, dans ce monde globalisé, avec des gadgets et des applications pour tout et n’importe quoi, dans l’illusion des réseaux sociaux et l’immense technologie de la solitude. C’est peut-être son secret.

On dit souvent que le football est le miroir de la société. Le foosball était un miroir des deux, brisant la sorcellerie du sport autoproclamé «roi» à la racine, puisque le football, à l’exception des gardiens de but et d’une ou deux «mains de Dieu», se joue avec les pieds et que le foosball se joue avec les mains. Le baby-foot désigne à la fois le jeu et le système mécanique qui lui a donné son nom. Ce n’est pas seulement un jeu. C’est bien plus que cela.

Au Portugal, c’est un sport, mais il n’est pas encore considéré comme tel parce qu’il n’a pas encore le statut de sport d’utilité publique. C’est une lutte aussi ancienne que la stigmatisation, qui est plutôt auto-immune, selon laquelle il s’agit d’un «jeu de café», quelque chose pour les amateurs.

Le baby-foot, une invention d’origine espagnole popularisée par le Che

L’inventeur du baby-foot, selon les légendes et les brevets, est né en Galice, dans un endroit si éloigné de tout (même de La Corogne, sa capitale) que les Romains l’ont appelé «Finisterre», pour marquer l’endroit où la terre cédait aux redoutables bas-fonds de la Costa da Morte, où tant d’hommes ont trouvé leur tombe.

C’est à «Finisterre» que naquit, en mai 1919, Alejandro Campos Ramirez, que l’on surnommera à jamais Alejandro Finisterre, bien qu’il n’y ait vécu que jusqu’à l’âge de 11 ans. Sa fibre républicaine, héritage familial, le portera tout au long de sa vie, une longue vie tournée vers le monde.

Alejandro était poète, anarchiste et, lorsque la nécessité éveillait l’ingéniosité, plus encore avec les battements d’un cœur passionné, inventeur. S’inspirant des tables de ping-pong présentes dans les environs, il dessina les plans d’un baby-foot, avec des éléments en bois et en métal, où l’on pourrait vivre les émotions du jeu sans avoir à courir après un ballon.

Ainsi, avec l’aide indispensable de son ami charpentier, naît le «futbolín», prototype de ce qui deviendra le baby-foot, grand succès auprès des guérilleros libertaires blessés. Son travail est terminé, mais le voyage du baby-foot ne fait que commencer. Ernesto Che Guevara s’y est essayé avec plaisir et a contribué à le populariser.

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Alejandro Campos Ramirez avec son invention. © PHOTO: DR

De Covilhã à Luxembourg: les champions du monde portugais

Il faut rappeler que de nos jours, en matière de baby-foot de compétition, même dans des conditions inégales, le Portugal est réputé. Et le Luxembourg l’est donc par procuration, en grande partie grâce aux joueurs portugais qui y ont émigré. Et ce grâce aux performances des joueurs luso-luxembourgeois, au premier rang desquels Yannick Correia, le plus célèbre, qui a remporté le championnat du monde individuel en 2009 et le championnat du monde par équipe en 2013.

En 2014, les joueurs luso-luxembourgeois tels que Yannick Correia, Steve Dias (capitaine et entraîneur), Christophe Dias, Fábio Ferreira et Bruno Gonçalves (champion d’Europe), constituant la majorité de l’effectif du Grand-Duché, ont mené l’équipe luxembourgeoise au titre mondial, qu’elle a de nouveau remporté en 2015. Yannick Correia, quadruple champion du monde, représente les couleurs du Portugal depuis 2023.

Sans surprise la dernière coqueluche mondiale du baby-foot est également portugaise. Ângela Costa a récemment été couronnée championne du monde à Paris lors d’une finale en cinq parties, qu’elle a remportée sur toute la ligne. Âgée de 33 ans, elle travaille dans une résidence pour personnes âgées à Covilhã, sa ville natale. Pendant son temps libre, elle est toujours près d’une table de baby-foot. Nous sommes allés à sa rencontre au centre de formation et d’éducation AMFMCB (Associação de Matraquilhos e Futebol de Mesa do Distrito de Castelo Branco) à Quinta do Sangrinhal, Covilhã.

Ângela Costa, 33 ans, est championne du monde de baby-foot. © PHOTO: Valter Vinagre

Elle nous a accueillis en compagnie d’António Garra, président de l’Association de Foosball et de Football de Table, qui est aussi son beau-père et grand promoteur de ce sport. C’est grâce à son amour du jeu que ce centre de baby-foot performant existe, avec des tables spéciales qui sont rarement utilisées en compétition au Portugal, mais qui sont indispensables dans les compétitions internationales.

Les baby-foot portugais donnent aux joueurs portugais un style et une technique qui leur sont propres et auxquels nos adversaires internationaux, ne sont pas habitués.

Ângela Costa

«Il existe différents types de table», explique Ângela. «Les tables internationales officielles sont la Leonard (table allemande), la Robert Sport (table italienne), la Garlando (table italienne), la Tornado (table américaine), la Bonzini (table française) et la Two Legs (table espagnole). La table traditionnelle portugaise n’est pas reconnue par la fédération internationale.»

Toutes les tables où se déroulent les compétitions internationales ont donc en commun d’être très différentes de la table portugaise, dans la tradition du bois et du plomb. Est-ce un inconvénient? «Ça dépend.» En d’autres termes: «les baby-foot portugais donnent aux joueurs portugais un style et une technique qui leur sont propres et auxquels nos adversaires internationaux, ne sont pas habitués».

«Ils savent peut-être parfaitement exécuter les feintes classiques, comme le serpent, l’américain, les marteaux. Nous, nous sommes plus dans le contournement de l’avant. Nos feintes sont plus techniques. Ils ont des coups très formatés, mais très efficaces, nous avons des coups différents.»

© PHOTO: Valter Vinagre

Ângela Costa n’est pas devenue championne du monde par hasard. Tout d’abord parce que les classements pour les compétitions internationales sont basés sur le système de classement, qui est très similaire à celui du tennis. Elle est également championne nationale en simple et en double, associée à une joueuse de 10 ans très particulière. Melinda, sa fille, pratique officiellement ce sport depuis deux ans. Et, comme le souligne fièrement sa mère, «elle a été championne de district junior en 2023 et, plus récemment, elle a été championne nationale de double féminin avec moi lors des championnats nationaux qui se sont déroulés à Amadora».

Ângela n’est toutefois pas une joueuse professionnelle, car au Portugal un athlète est encore loin de pouvoir vivre du football de table, «comme c’est le cas aux États-Unis, qui sont la puissance mondiale dans le domaine, mais aussi dans certains pays européens, comme l’Allemagne, qui a de grandes équipes de football de table comme Eintracht Frankfurt ou Dortmund. Certains athlètes en font déjà leur métier en Allemagne, en France et aux États-Unis. Nous sommes encore loin du compte», déclare António Garra. «Ângela Costa a refusé une invitation à rejoindre la Bundesliga (allemande). Au Luxembourg, ce sont 90% d’athlètes portugais qui ont fait évoluer le sport, ce qui est franchement très bien. Il y a déjà beaucoup d’athlètes luso-luxembourgeois», ajoute-t-il.

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La trentenaire avoue être une personne très compétitive, qui n’aime pas perdre. C’est ainsi qu’elle était au tennis, au billard et dans tous les autres sports qu’elle a pratiqués. Jouer n’a de sens que si l’on veut gagner à ses yeux. Bien sûr, elle connaissait déjà le football de table, qui existe depuis si longtemps qu’il s’agit plutôt d’une tradition, mais elle ignorait totalement qu’il pouvait être considéré comme un sport de haute compétition.

Bruno Garra, son mari, l’a un jour invitée à jouer au billard et le regrette. Pour se rattraper d’une défaite historique, il l’invite alors à jouer à «son» jeu: le baby-foot. «C’était un peu plus équilibré», plaisante Ângela Costa. «Mais pas pour longtemps. Bruno, qui est aussi très compétitif, a dû s’y habituer. Aujourd’hui, lorsqu’il perd, il a toujours l’excuse d’avoir perdu contre le champion du monde de football de table. Et il utilise la vieille maxime «si tu ne peux pas les battre, rejoins-les». Ângela et Bruno sont devenus champions nationaux dans la catégorie «mixte».

© PHOTO: Valter Vinagre

Jouer au baby-foot pour le plaisir, c’est une chose, mais la compétition en est une autre. «Il y a déjà des entraîneurs, des sélectionneurs, des arbitres officiels et des joueurs internationaux qui pratiquent le football de table pour gagner leur vie. Et pourtant, les joueurs portugais sont parmi les meilleurs au monde. C’est quelque chose.» Bien sûr, «il faut donner aux joueurs les conditions pour s’entraîner. Pour gagner des points au classement, il faut participer à des compétitions internationales, ce qui implique beaucoup de voyages et de dépenses. Je suis tombé amoureuse de ce sport. Je suis l’idiote de service, qui dépense beaucoup d’argent de sa poche».

Il y a encore beaucoup de chemin à parcourir. «Ce devait être un sport olympique aux Jeux de Tokyo, mais le CIO n’a pas aimé ce qu’il a vu. Pourquoi y a-t-il cinq tables homologuées? Les fabricants ne veulent pas céder leurs tables. C’est un business de plusieurs millions de dollars. La fédération internationale n’a pas la force d’imposer l’uniformité», déplore António Garra.

Pour quelqu’un qui travaille dans une résidence pour personnes âgées, comme la championne du monde de baby-foot en titre, le temps est aussi un problème. «Je travaille par roulement. Et j’ai aussi deux filles (âgées de 3 et 10 ans). Quand j’ai une compétition nationale ou internationale, je dois faire au moins deux ou trois séances d’entraînement par semaine pour m’adapter aux tables.» Il y a quelques années, Ângela n’aurait jamais pu s’imaginer tenir de tels propos. Et même dans ses rêves les plus fous, elle n’aurait jamais pensé devenir championne du monde. La vie, même si le football de table n’est pas totalement reconnu à sa valeur, est pleine de rebondissements.

Cet article a été publié initialement sur le site de Contacto.

Adaptation: Megane Kambala