l’essentiel
Trois juges. Un assassin : le Covid-19 et ses 170 000 victimes françaises. Pour combien de complices ? Durant 5 ans, des magistrats ont rassemblé 1 million de documents secrets, convoqué des centaines de personnes et mis en cause 3 ministres. Les deux journalistes du Monde, Gérard Davet et Fabrice Lhomme, rendent public ce travail “secret” et, sans refaire l’histoire, pointent clairement des responsables.
La Dépêche du Midi : La crise du Covid-19 en France, est-ce surtout et d’abord la crise des masques
Gérard Davet : Pas uniquement. Le manque des masques est un fil conducteur et un symbole, mais ce n’est pas que ça. Dans le livre, on ne travaille pas sur la crise du Covid-19, mais sur la gestion par le gouvernement et le pouvoir de cette pandémie. Durant quatre années, notre travail a consisté à étudier minutieusement le travail des juges qui ont été saisis. En l’examinant, nous avons obtenu la preuve claire que le gouvernement savait que le problème des masques était énorme. Nos gouvernants ont même décidé, de manière claire et précise, de réduire drastiquement le stock de masques, de sorte que nous sommes passés d’un stock d’une valeur 2 milliards d ‘euros en 2010 à 65 millions en 2020. C’est très clairement établi par l’enquête. Mais le travail des juges va beaucoup plus loin, puisqu’il montre qu’au-delà des mensonges sur les masques, il y a eu le maintien des élections municipales. Sans parler de l’absence d’une cellule interministérielle. Bref il y a eu beaucoup de manquements durant quatre mois…
A lire aussi :
DECRYPTAGE. Covid-19 : “J’ai bien peur que tout recommence…” sommes-nous mieux préparés en cas de nouvelle pandémie ?
Concernant cette pénurie des masques, qui est le plus responsable ? Celui qui ne les a pas commandés ou celui qui n ‘a pas vérifié les stocks ? En d’autres termes, Macron ou Hollande ?
Quand Emmanuel Macron arrive au pouvoir, il reste plus de 800 millions de masques. Ce n’était pas le milliard réclamé par les scientifiques depuis longtemps, mais nous n’en étions pas loin. Pendant trois ans, ce stock va se déliter. On va ainsi introduire des dates de péremption fictives, sans réelle valeur, qui vont faire que beaucoup de masques vont être détruits. On va même continuer à en détruire pendant la période de pénurie alors que ces masques étaient encore parfaitement utilisables. C’est ainsi qu’à force de réduire le stock, on va se dire “Bah finalement, on n’a pas tant de besoins que ça” puis “de toute façon, il n ‘y a pas de crise en vue”. C ‘est la volonté de réduire les coûts qui a conduit à ces pratiques.
Le gouvernement a-t-il donc adapté toute sa politique et son discours à la pénurie de masque ?
Oui, sauf qu’il n ‘a jamais prononcé le mot pénurie. Dire pénurie, cela revenait à reconnaître l’existence de problèmes d’approvisionnement et donc quelque part, une faute. Le gouvernement a préféré aller jusqu’à dire que le port du masque n’était pas forcément indispensable. Or, il y a dans le dossier des échanges de mails, de SMS, des extraits des conseils de ministre, de conseils de défense, qui montrent très clairement que le masque était une priorité, tout en sachant que début janvier, il n’y en avait plus.
S’il y avait eu des masques à disposition, peut-on estimer le nombre de vies qui auraient pu être épargnées ?
Aucune étude sérieuse ne peut attester du nombre de décès qui auraient pu être évités s’il y avait eu un nombre suffisant de masque dès le départ. Mais Santé publique France affirme qu’il y en aurait eu moins. Par ailleurs, il n’y a pas que les masques, il y a aussi les élections municipales, qui ont été une source de contamination intense. S’il n’y avait pas eu ces municipales “à tout prix”, il y aurait eu moins de décès.
Agnès Buzyn, quand elle était encore ministre de la Santé, a semble-t-il été plus perspicace ?
Oui, elle l’a été et elle a su dès le départ qu’il y aurait un problème. C’est un médecin. Elle a donc tenu à avertir immédiatement ses supérieurs, Edouard Philippe et Emmanuel Macron. Premièrement, elle n ‘a pas été écouté. Deuxièmement, et là sa responsabilité est engagée, elle a laissé ses agences publiques de santé sans argent, alors que celles-ci criaient famine. Elle a ensuite permis la réduction du stock de masques et elle a enfin impliqué dans son cabinet des gens qui n’étaient pas du tout des spécialistes de santé publique. En fait, tout ce qui était santé publique n’a pas été un élément important pour elle pendant deux ans au moins, puisqu’elle était par ailleurs chargée des retraites. Tout ce qui relevait de la santé publique n’était pas une préoccupation majeure. De plus, elle a accepté de partir en campagne municipale à Paris, alors qu’elle n’avait absolument pas les moyens de gagner.
Elle n’hésite cependant à dire à qui veut que le conseil scientifique c’est de “la daube”…
C’est vrai. Elle dit surtout que le conseil scientifique est présidé par un type (François Delfraissy) pour qui elle n ‘a aucun respect. Elle le clame dans ses SMS adressés à Emmanuel Macron, à Edouard Philippe et à d’autres, mais elle n’est pas écoutée. Son avis n’est pas pris en considération.
Les juges chargés d’instruire les plaintes contre les trois ministres se plaignent de leur isolement progressif. Que dénoncent-ils ?
Cette enquête est le travail de leur vie, ce sont cinq années de travail. Il y a un million de documents collectés. Mais on ne les a pas pour autant déchargés des autres dossiers qu’ils instruisaient parallèlement, dont celui d’Éric Dupont-Moretti, qui était vent debout contre eux. Ils ont bien senti qu’au sein de l’institution judiciaire, ils étaient mis de côté. L’Elysée leur a également mis des bâtons dans les roues de manière constante afin d’empêcher que l’exécutif n’ait à témoigner et à rendre compte de ses actes.
Quand Édouard Philippe dit aux juges qu’il avait deux virus à gérer, ‘le Covid et l’ouverture de parapluie”, il n’a donc pas tout à fait tort ?
Il n’a pas tout à fait tort et il assume crânement ce qu’il a fait, de même que son directeur de cabinet, qui assume avoir commis des erreurs. Edouard Philippe reste droit dans ses bottes et dit “trouvez-moi des pays qui ont fait mieux que nous ?” En tout cas, un chiffre précis éclaire les 4 premiers mois de la crise : le 11 mars, il y a 48 morts recensés au France. Le 11 juillet, 32 000. Cela fait 266 morts par jour ! C ‘est énorme. Aucun pays au monde, à part le Brésil, n’en a connu autant. C’est justement parce que, pendant ces périodes-là, rien n’a marché comme il le fallait.
On connaît le nom des trois juges chargés du dossier, mais alors qui est “l’assassin” ?
C’est le Covid-19, bien sûr. Le Covid-19 est “l ‘assassin”. Mais “l’assassin”, ça veut dire quoi ? En termes juridiques, cela sous-entend qu’il y a eu préméditation. Et ceci est clairement établi puisqu’on voit qu’il y a eu de nombreuses complicités : la haute administration, les politiques. Il y a eu une cinquantaine de rapports, publiés des années avant la crise, qui ont alerté sur une possible pandémie…
N’est-il pas facile de dire ce qu’il aurait fallu faire ou ne pas faire quatre ans après les faits ?
Notre enquête permet de revenir sur ce qui s’est passé, pour l’éclairer sous un jour nouveau, avec des éléments nouveaux. Il est extrêmement facile de juger, mais il est surtout intéressant d’enquêter et de déterminer ce qui n’a pas fonctionné. On a fait ce livre pour ces 170 000 victimes qui n’ont jamais eu la cérémonie d’hommage qu’on leur avait promise.
*Gérard Davet et Fabrice Lhomme sont grands reporters au journal Le Monde.
A lire : « Les juges et l’assassin » de Gérard Davet et Fabrice Lhomme (éditions Flammarion) 448 pages, 23 euros.