« Il n’est pas bon pour un être vivant d’être habitué à un trop grand bien-être », déclarait Alexandre Soljenitsyne lors de son célèbre discours à l’université de Harvard, le 8 juin 1978. Dans une société où l’on prône le droit à la paresse, aurions-nous perdu le goût de l’effort ? En 2022, une étude intitulée « Grosse fatigue et épidémie de flemme », publiée par la Fondation Jean-Jaurès et l’Ifop, faisait état des signes de « ramolissement généralisé » de notre société. Elle pointait la fréquentation en baisse des salles de cinéma et des lieux de la nuit, ou encore une chute du nombre de licenciés et de bénévoles dans les associations.

Une personne sur deux disait avoir la « flemme » de sortir de chez elle. Les jeunes étant particulièrement touchés, puisque 40 % des 25-34 ans affirmaient être moins motivés qu’avant (contre seulement 21 % des plus de 65 ans). Cette apathie, provoquée par les modes de consommation nouveaux comme l’utilisation de plateformes de livraison à domicile, s’est accentuée brutalement avec la pandémie de Covid-19. Cela n’a pas été sans conséquence sur le marché du travail. Ainsi, en France, nous travaillons 664 heures par an et par habitant, quand la moyenne européenne est de 770 heures et de 803 heures aux États-Unis.

Et si nous avons longtemps été les champions de la productivité en Europe, celle-ci a chuté de 8,5 % l’an dernier. Est-ce à dire, comme l’affirme Olivier Babeau dans son dernier essai, L’ère de la flemme (Buchet-Chastel), que « nous sommes blasés par la prospérité » ? L’économiste considère que les conditions propres à l’effort, qui ont structuré l’humanité durant des millénaires, sont aujourd’hui sapées : « Il fallait trimer pour gagner sa vie, résister aux dangers et satisfaire aux exigences du groupe. En conformité avec une tradition antique et chrétienne de travail sur soi, on se réalisait en témoignant, ne serait-ce que par sa conduite exemplaire, de son adhésion à un récit prescrivant le sacrifice de soi et valorisant la souffrance. »

« Promettre aux Français toujours plus de temps libre et de loisirs est un leurre »

Sans contrainte, l’homme moderne serait plongé dans une forme de désarroi conduisant à la léthargie. Pour Denis Olivennes, qui publie La France doit travailler plus… (Albin Michel), les Français ne sont pas flemmards. Seulement, ils sont trop faiblement rémunérés. « Si beaucoup de Français ne sont pas heureux de leurs conditions de travail, ce n’est pas parce qu’ils rejettent l’effort, prise ou le patronat, mais tout simplement parce que leur travail ne paie pas assez. Leur promettre toujours plus de temps libre et de loisirs est un leurre », analyse le haut fonctionnaire et chef d’entreprise.

Et si, ensemble, ils avaient la solution pour redonner aux Français goût au travail ? Denis Olivennes préconise ainsi des mesures très concrètes : favoriser le temps partiel, développer l’apprentissage, inciter au cumul emploi-retraite et, surtout, revaloriser les rémunérations en baissant les charges et les impôts – ce qui demande inéluctablement une baisse de la dette. Plus profondément, il nous faut réviser notre rapport au travail en retrouvant le sens de l’accomplissement.

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S’il est légitime de vouloir consacrer davantage de temps à son foyer et à ses loisirs, le travail est essentiel à la bonne marche de la société. Chez les Anciens, nous rappelle Olivier Babeau, le souci de soi n’est jamais totalement séparé de l’intérêt de la cité. C’est d’abord en s’éduquant soi-même qu’on devient un bon citoyen capable de s’occuper de la cité. Bien compris, le travail n’est pas une punition, mais un effort qui ramène à la nécessité des choses.

L’ère de la flemme, Olivier Babeau, Buchet-Chastel, 288 pages, 22 euros. 

La France doit travailler plus… Et les Français être mieux payés, Denis Olivennes, Albin Michel, 160 pages, 16,90 euros.