Alain Finkielkraut reçoit le politologue Jacques Rupnik et Marc Semo, éditorialiste au journal Challenges, spécialiste des questions internationales, auteur de La géopolitique en 100 questions à propos de la grande question du devenir de l’Europe centrale aujourd’hui.
En 1956, au mois de septembre, le directeur de l’agence de presse de Hongrie, quelques minutes avant que son bureau ne fût écrasé par l’artillerie, envoyait par télex dans le monde entier un message désespéré sur l’offensive russe déclenchée le matin contre Budapest. La dépêche était signée par ces mots « Nous mourrons pour la Hongrie et pour l’Europe ». Ainsi commence l’article de Milan Kundera « Un Occident kidnappé, ou la tragédie de l’Europe centrale », publié dans la revue Le Débat, en novembre 1983.
Cet article connut un immense retentissement. Nous sommes nombreux à pouvoir dire qu’il a changé notre façon d’appréhender le monde. Il nous a ouvert les yeux. Il nous a révélé, alors que, même devenu antitotalitaires, nous raisonnions en termes exclusivement politiques l’existence de l’Europe centrale et de ce que représentait pour cette Europe l’assujettissement à la Russie.
Nous sommes en 2025 et nous nous demandons perplexes ce qui reste d’une telle communauté de destin. Face à l’impérialisme poutinien qui se déchaîne en Ukraine, l’Europe centrale semble plus désunie que jamais. Pour nous aider à y voir clair, deux grands connaisseurs de cet univers proche et complexe : Jacques Rupnik et Marc Semo.
Commençons par la Hongrie, ce pays que dirige Viktor Orban depuis 2009. Commémore-t-il encore l’invasion soviétique de 1956 ? Si oui, quelles leçons en a-t-il tirées ?
Jacques Rupnik rappelle que la Hongrie commémore 1956, tous les ans, mais sur le mode rupture avec le communisme, rupture avec cet héritage-là. il souligne que cela avait une fonction aussi de politique intérieure, puisqu’il y a eu pendant une longue période au pouvoir un parti socialiste qui était un héritier du parti communiste ; “C’était une façon à la fois de commémorer la tragédie de 1956, mais aussi avec un usage de politique intérieure. Par contre, l’autre héritage de 1956, qui était la résistance à l’impérialisme russe. La phrase « Nous mourons pour la Hongrie et pour l’Europe », cette phrase-là a été occultée, oubliée, parce que la Hongrie, aujourd’hui, n’a aucune envie de mourir pour l’Europe. Ceux qui utiliseraient cette phrase aujourd’hui, c’est sans doute, les Ukrainiens. Et probablement, les Polonais. Si on a entendu le discours du Premier ministre polonais, Donald Tusk, au Parlement européen cette semaine, puisque la Pologne a pris la présidence de l’Union européenne, il disait en gros cela. “L’Europe n’est pas encore morte, puisque nous sommes là pour la défendre”. Ça, c’est exactement l’inverse de Viktor Orban. Aucune envie de mourir pour l’Europe. Il est plutôt dans l’accommodement avec Poutine.”
“Cette guerre n’est pas notre guerre” : y a-t-il des résistances dans la société hongroise au discours de son dirigeant ? Y a-t-il des voix qui disent « attention, nous avons été victimes de l’expansionnisme russe et pas seulement soviétique » ?
Selon Marc Semo, il y a bien une opposition à Viktor Orban qui se structure, une opposition souvent ambiguë, avec par exemple, des hommes qui montent comme Peter Magyar qui fédère autour de lui des forces totalement diverses, dont le seul vrai point commun est d’être anti-Orban. “Mais je pense que la mémoire hongroise, par rapport à 1956, est quand même très complexe. D’abord, c’est vrai qu’Orban, avant de devenir ce qu’il est devenu, au moment de l’effondrement du communisme en 1989, qui a commencé d’ailleurs à la frontière avec l’Autriche, le jeune Orban, c’était celui qui demandait le départ immédiat des troupes soviétiques et qui était encore un jeune dissident libéral du Fidesz, qui a effectivement très très mal tourné. Ensuite, il y a aussi une mémoire hongroise, parce que l’autre leçon de 1956 de la Hongrie, d’un côté, ça a été la révolte héroïque, cette résistance héroïque, les conseils ouvriers, la grande révolution de 1956, mais c’est aussi après”.
“D’une certaine façon, tout au long des années 70-80, la Hongrie était peut-être le pays qui faisait le moins d’histoire, un pays qui, d’une certaine façon, s’était plus ou moins accommodé d’une URSS vieillissante qui ne l’ennuyait pas trop”. Marc Semo
“C’est ça cet espace centre européen, soit vous êtes dans un empire comme l’empire des Habsbourg, soit s’il n’y a pas d’empire, vous êtes extrêmement vulnérable et vous devez chercher des accommodements” (J. Rupnik)
“Levons d’abord toute ambiguïté sur la présumée sympathie pro-russe d’Orban. Non, il n’y a pas de russophilie chez les Hongrois. Ils connaissent leur histoire. La révolution de 1848 a été écrasée à Budapest par les troupes du Tsar. Ils le savent. Et c’est commémoré à Budapest comme 1956 est commémoré, la deuxième grande révolution démocratique écrasée par les Russes. Donc ils n’ont aucune illusion là-dessus. Mais ils tirent de 1956 l’idée que nous avons été vaincus, la société a été vaincue. En fait, le régime en avait tiré la leçon, on ne peut pas détruire cette société, il faut s’en accommoder. Et donc, ce traumatisme de 1956, il joue aussi, il est utilisé, je crois, par Orban, il dit, “il ne faut pas s’impliquer dans cette guerre, On n’a pas les moyens”, nous faisons partie des petites nations d’Europe centrale – pour reprendre le terme de Kundera – dont l’existence n’est pas assurée, qui sont vulnérables et qui, entre la Russie et l’Allemagne, c’est ça cet espace centre européen ; soit vous êtes dans un empire comme l’empire des Habsbourg, mais s’il n’y a pas d’empire, vous êtes extrêmement vulnérable et vous devez chercher des accommodements. Et donc ce n’est pas glorieux ce que fait Orban, c’est du cynisme pur”. Jacques Rupnik
“Et il se trouve qu’il fait de nécessité vertu, parce qu’il nous dit, “je suis celui qui peut être l’intermédiaire entre l’Europe et Poutine. L’arrivée de Trump au pouvoir aux États-Unis, je suis un interlocuteur privilégié de Trump. Je peux aussi être un interlocuteur entre l’Europe et les États-Unis”. Il tire une vertu de grand médiateur européen au moment où l’Europe n’a pas grand-chose à dire, semble-t-il, ou peut-être quelques proclamations. Il dit “je suis un réaliste, l’Ukraine ne peut pas gagner cette guerre, je suis là pour servir d’intermédiaire”. Tout ça est de la mégalomanie un peu mal placée, c’est du grand cynisme mais je crois que voilà, il ne faut pas confondre ça avec de la russophilie”. Jacques Rupnik
Sources bibliographiquesMarc Semo, La géopolitique en 100 questions, Tallandier 2025Jacques Rupnik, L’Autre Europe, crise et fin du communisme, Odile Jacob 1990Philip Roth, Pourquoi écrire, Gallimard,Jacques Rupnik, L’Europe centrale, objet retrouvé, revue Esprit 2022Milan Kundera, Un Occident kidnappé ou la tragédie de l’Europe centrale, coll Le Débat, Gallimard 2021Philip Roth, Pourquoi écrire, Gallimard 2019Pierre Buhler, Pologne histoire d’une ambition, Tallandier 2025Witold Gombrowicz, Testament, Entretiens avec Dominique de Roux, Folio Essais, 1996