l’essentiel
L’élection de Donald Trump consacre le retour d’un discours masculiniste et réactionnaire aux États-Unis mais aussi ailleurs dans le monde notamment en France.
L’art précède-t-il les mouvements sociétaux ou les souligne-t-il pour mieux en révéler les ressorts et les travers ? Vieux débat qui ressurgit à l’heure où le discours masculiniste s’intensifie, des États-Unis trumpistes à l’Argentine de Milei, du Salvador de Bukele aux groupuscules d’extrême droite en Europe, en Allemagne et en France.
Le tournant de l’ère Trump
Ce discours-là – mis en sourdine par les avancées sociétales en faveur des femmes, des homosexuels ou des minorités si longtemps discriminés et qui le sont encore dans bien des endroits – infusait pourtant depuis longtemps dans des cercles confidentiels ultraconservateurs. En 1999, le grand public le découvre pourtant un peu plus à la faveur de la sortie d’un film choral et particulièrement prémonitoire, « Magnolia », réalisé par Paul Thomas Anderson.
On y voit un Tom Cruise méconnaissable, cheveux longs et corps musculeux, transformé en coach télévangéliste soutenant la supériorité du « mâle » sur la « femelle » et s’étant donné pour mission de reconnecter les daddies américains empâtés à leur vraie nature, primaire voire animale.
Ce discours-là, qui renvoie la femme à la maison dans un rôle exclusivement reproducteur, a prospéré sur les réseaux sociaux, aidé par des influenceurs… et même des influenceuses comme celles du mouvement des tradwife, qui vante le modèle de l’épouse traditionnelle des années 50. Mais ce discours n’a pu rivaliser avec le tsunami qu’a constitué, en 2006, le mouvement mondial #MeToo de libération de la parole des femmes victimes de violences sexistes et sexuelles. Il lui manquait, d’évidence, un relais politique.

Donald Trump
AFP – PATRICK T. FALLON
Le Tea Party, branche ultraconservatrice du parti républicain, n’y est pas parvenu, jusqu’à l’irruption de Donald Trump. Lors de sa première campagne électorale, le milliardaire new yorkais avait été épinglé pour une vidéo de 2015 où on le voyait fanfaronner : « Je suis automatiquement attiré par les belles femmes, je les embrasse tout de suite, c’est comme un aimant. Je n’attends même pas. Et quand vous êtes une star, elles vous laissent faire. Vous pouvez faire tout ce que vous voulez. Les attraper par la chatte »…
Une telle sortie aurait jadis disqualifié n’importe quel candidat. Pas Trump, qui a donné comme le top départ d’un mouvement qui n’a cessé depuis de gagner en ampleur.

L’ancien lutteur de la WWE Hulk Hogan à un meeting de Donald Trump.
GETTY IMAGES NORTH AMERICA – MICHAEL M. SANTIAGO
L’ère Trump (2016-2020) a ainsi marqué un tournant avec la normalisation de ce discours ouvertement hostile aux mouvements féministes, l’utilisation des réseaux sociaux pour amplifier ses messages et la remise en cause de certains acquis, notamment sur les droits reproductifs. L’abrogation par la Cour suprême des États-Unis de l’arrêt Roe versus Wade qui garantissait le droit fédéral à l’IVG en est l’une des conséquences.
Figures médiatiques et politiques
Depuis 2016, des personnalités médiatiques et politiques sont désormais les tenantes d’un discours masculiniste décomplexé. Jordan Peterson, professeur canadien, est devenu une figure majeure du mouvement avec ses prises de position sur les « rôles traditionnels » ; Andrew Tate, ancien kickboxeur devenu influenceur, affiche sans fard ses positions ouvertement misogynes ; Ben Shapiro, commentateur conservateur, multiplie les saillies sur ses réseaux sociaux ; ou encore Joe Rogan, podcasteur influent qui a donné une plateforme à de nombreuses figures masculinistes et a reçu Donald Trump lors de la campagne présidentielle de l’année dernière. Ces figures ont aussi su structurer des communautés masculinistes sur internet (incels, MGTOW, etc.) et sur les plateformes comme TikTok.
Côté politique, on peut citer Josh Hawley, sénateur républicain, qui a écrit sur la « crise de la masculinité », Matt Gaetz, représentant républicain, connu pour ses positions anti-féministes ou encore Ron DeSantis, gouverneur de Floride qui a fait de la lutte contre le « wokisme » ou le « lobby » LGBT un axe majeur de sa politique.

Elon Musk, fervent soutien, de Donald Trump
AFP
Ces discours conservateurs ont également – et c’est nouveau – conquis une partie de la Silicon Valley, longtemps à l’avant-garde du progressisme. Le libertarien Elon Musk, qui a racheté Twitter en 2022, a assoupli la modération des contenus misogynes ou homophobes ; une résistance croissante aux politiques de diversité et d’inclusion dans les entreprises tech s’est peu à peu installée officieusement puis officiellement avec les dernières décisions de Mark Zuckerberg, PDG de Meta (Facebook, Instagram) ou de Jeff Bezos, PDG d’Amazon.
Pour plaire à Donald Trump, ces grands patrons cyniques ont renié leurs engagements passés en faveur de la lutte contre les discriminations, fustigeant le « wokisme » et le féminisme et allant même, pour « Zuck », jusqu’à vanter « l’énergie masculine » au micro… de Joe Rogan.
L’espoir d’une nouvelle masculinité
Mais ce mouvement a largement dépassé les frontières des États-Unis pour essaimer partout dans le monde. En Argentine ou au Salvador, il s’incarne jusqu’au sommet de l’État chez les présidents Javier Milei et Nayib Bukele.
En France, l’importation progressive des rhétoriques anglo-saxonnes s’est traduite par le développement d’influenceurs masculinistes sur les réseaux sociaux, de débats autour de la « cancel culture », de la prétendue « théorie du genre » – qui n’existe pas, il n’y a que des études de genre – et du féminisme et ses « abus ». D’aucuns y voient une réaction aux mouvements #MeToo et #BalanceTonPorc.

Eric Zemmour, président du parti d’extrême droite Reconquête.
AFP – JOEL SAGET
Côté politique, certains membres du Rassemblement national reprennent cette rhétorique dont Eric Zemmour, aujourd’hui président de Reconquête, s’est fait une spécialité, lui qui avait publié en 2006 « Le Premier Sexe », l’ouvrage inversant volontairement le titre du livre de Simone de Beauvoir, pour expliquer la « crise de la masculinité » que traverserait, selon lui, la France. Ce discours masculiniste se déploie sur les réseaux sociaux, au micro de certains médias, notamment ceux du groupe Bolloré, ou chez les multiples chroniqueurs qui défendent aveuglément, par exemple, Gérard Depardieu.
Derrière ces saillies réactionnaires, qui trouvent un écho chez les hommes jeunes selon la dernière enquête du Haut Conseil à l’égalité, il y a un vrai backlash, un retour de bâton contre les avancées féministes, comparable à celui décrit par Susan Faludi dans son ouvrage « Backlash » paru en 1991, mais avec les spécificités de l’ère numérique.

L’acteur Timothee Chalamet.
AFP – MICHAEL TRAN
La situation est-elle pour autant désespérée pour tous ceux, hommes et femmes, qui aspirent à l’égalité réelle ? Sans doute pas. Dans la génération Z émerge de nouvelles figures, comme l’acteur Timothée Chalamet. Elles incarnent une nouvelle masculinité qui ne regarde pas vers l’âge de pierre…