L’accord salarial conclu entre le gouvernement et le syndicat des fonctionnaires CGFP à la fin du mois de janvier a de nouveau soulevé des questions sur les conditions de travail avantageuses dont bénéficient les employés du secteur public luxembourgeois, ainsi que sur l’efficacité de l’appareil d’État.
Lors d’une conférence de presse commune le 29 janvier, le ministre de la Fonction publique, Serge Wilmes, et le président de la CGFP, Romain Wolff, ainsi que le secrétaire général, Steve Heiliger, ont tenu à préciser qu’ils considéraient l’accord en 27 points qui comprend une augmentation de salaire de 2,5 % sur deux ans comme «raisonnable» et «équitable».
Lire aussi :Le salaire des fonctionnaires va augmenter de plus de 2%
Pas de «contrepartie»
Mais certains détracteurs de l’accord, en particulier dans le secteur privé, n’étaient pas aussi enthousiastes.
«Ce qui me manque toujours dans ces accords, c’est l’absence apparente de «contrepartie» apportée par les fonctionnaires en échange d’encore plus d’argent du contribuable», a déclaré Marc Wagener, directeur de l’UEL, l’organisation faîtière des associations d’employeurs du Luxembourg. Les améliorations des conditions de travail négociées par la CGFP ont été obtenues sans contrepartie de la part du syndicat, a-t-il déclaré dans une interview.
Bien qu’il n’ait rien contre les salaires élevés des fonctionnaires à haute responsabilité qui fournissent de bonnes prestations, Marc Wagener n’est pas certain que la fonction publique soit aussi efficace qu’elle pourrait l’être. Il n’appelle pas pour autant à l’instauration d’un DOGE, à la manière d’Elon Musk.
Lire aussi :Vous souhaitez travailler pour l’État luxembourgeois? 400 postes vacants dans la fonction publique
Pas d’évaluation annuelle
Mais la suppression de l’évaluation annuelle des fonctionnaires en 2023 a été une grave erreur, a déclaré Marc Wagener. «Dans chaque entreprise, il y a des personnes motivées et d’autres moins. J’ai été évalué toute ma vie, je l’ai toujours vu comme quelque chose de positif, une opportunité de grandir», a-t-il déclaré au Luxembourg Times.
«Aujourd’hui, nous sommes confrontés au problème suivant : en termes macroéconomiques, la production du secteur public civil correspond au coût des facteurs de production», a-t-il expliqué. Ainsi, si vous embauchez plus d’enseignants ou si vous payez davantage vos fonctionnaires, la «valeur ajoutée» du secteur public augmente, même s’il n’y a aucune amélioration ou détérioration des services publics.
Vous pourriez allouer des ressources budgétaires pour atteindre certains objectifs… Pour moi, c’est la clé de la modernisation de l’État.
Marc Wagener
Président de l’UEL
Difficulté de retenir le personnel
Marc Wagener convient avec les syndicats qu’il est difficile de calculer la production et l’efficacité, mais il suggère de redéfinir le budget de l’État afin d’améliorer la productivité du secteur public. «Le budget ne fait que satisfaire les souhaits de dépenses. Mais on pourrait affecter les ressources budgétaires à la réalisation de certains objectifs, en définissant et en suivant des indicateurs. Pour moi, ce serait la clé de la modernisation de l’État».
Selon Marc Wagener, l’augmentation des salaires rendra encore plus difficile pour le secteur privé de trouver des talents qualifiés sur un marché du travail déjà tendu. «Des salaires très attractifs en plus d’une sécurité de l’emploi presque absolue dans le secteur public constituent un défi très important.»
Lire aussi :Ces secteurs où les femmes sont toujours moins payées que les hommes au Luxembourg
Selon Anne Kaiffer, présidente de la Confédération Liewensmëttelhandwierk, qui représente le secteur de l’artisanat alimentaire, il sera également plus difficile de retenir le personnel si le secteur public devient plus attrayant.
De nombreux employés d’entreprises alimentaires artisanales sont tentés par le secteur public un ou deux ans seulement après avoir obtenu leur DAP (diplôme d’aptitude professionnelle), a-t-elle déclaré. «Aucun de nos membres ne peut payer les mêmes salaires que l’État ou une commune», a déclaré Mme Kaiffer jeudi dernier sur RTL.
Nous devons nous demander si nous voulons que l’écart entre les salaires du secteur public et ceux du secteur privé se creuse encore davantage.
Marc Wagener
Président de l’UEL
«Nous devons nous demander si nous voulons que l’écart entre les salaires du secteur public et du secteur privé s’accroisse encore, ou si nous voulons avoir une discussion sérieuse à ce sujet», a souligné Marc Wagener.
Avec quelque 2.200 postes encore vacants à l’État, dont environ 700 avant 2025, l’accord pourrait faciliter le recrutement. Outre un salaire décent, de «bonnes conditions de travail et des perspectives d’avancement» constituent un attrait majeur, a déclaré un porte-parole du ministère de la fonction publique au Luxembourg Times. «L’État est l’employeur qui offre la plus grande diversité de professions au Luxembourg», a déclaré le porte-parole.
À la fin de l’année 2023, l’État employait 36.127 personnes, dont 22.205 fonctionnaires.
Si un nombre croissant d’emplois du secteur public n’exigent plus la nationalité luxembourgeoise, ni même la connaissance des trois langues officielles du Grand-Duché, la nationalité luxembourgeoise et la réussite d’un examen d’entrée restent obligatoires pour accéder au statut de fonctionnaire le mieux rémunéré et le plus élevé. «Mais si vous réussissez cet examen, votre vie est faite. Ces fonctionnaires sont dans une bulle et s’il y a une récession économique, ils sont protégés», a ajouté Marc Wagener.
Dualité du marché du travail
La proportion de ressortissants luxembourgeois dans le secteur public dépasse largement celle des non-ressortissants, l’inverse étant vrai dans le secteur privé. Seuls 9 % des employés du secteur public sont des Non-Luxembourgeois, selon le ministère.
Marc Wagener craint que cette dualité du marché du travail, comme il l’appelle, ne constitue une menace pour la cohésion sociale.
Dans l’idéal, il souhaiterait un meilleur mélange. «Il serait tellement utile d’avoir plus de ces preneurs de risques étrangers, des entrepreneurs, dans le secteur public, et plus de Luxembourgeois dans le secteur privé.»
La forte proportion de Luxembourgeois travaillant dans le secteur public confère également à la CGFP un très grand pouvoir de lobbying, car le secteur privé comptant de nombreux étrangers, ils ne peuvent pas voter lors des élections parlementaires nationales. «Ainsi, si vous mettez en place des politiques en faveur des retraités et des fonctionnaires, vous êtes presque assuré d’être élu.»
En outre, le Luxembourg peut difficilement se permettre de créer des dépenses supplémentaires permanentes (108 millions d’euros par an, selon Serge Wilmes) alors que les finances publiques sont toujours dans le rouge, a fait valoir Marc Wagener. À moyen terme, la nouvelle donne pèsera également sur le système de sécurité sociale, a-t-il ajouté. «Les salaires sont généralement adaptés dans les mêmes proportions dans le cadre des négociations collectives dans le secteur de la santé, par exemple.»
Lire aussi :Une fonctionnaire démissionne pour protester contre la politique migratoire
Le secteur public poursuit sa croissance
Le secteur public continue de croître en nombre. En 2024 et 2025, le budget de l’État prévoit l’embauche de 1.500 fonctionnaires supplémentaires chaque année.
L’augmentation de la masse salariale du secteur public est nécessaire pour répondre à la croissance démographique du Luxembourg, inégalée dans l’Union européenne, selon le ministère. La population du Luxembourg a augmenté de 25,7 % en dix ans, soit 15 fois plus que la moyenne de l’Union européenne, qui est de 1,7 %, selon les chiffres publiés par le Statec, l’office national des statistiques.
Il faut pouvoir accueillir cette nouvelle population et lui offrir la même qualité de services publics.
Porte-parole du ministère de la Fonction publique
«Nous devons être en mesure d’accueillir cette nouvelle population et de lui offrir la même qualité de services publics. C’est un énorme défi pour nos ressources humaines, tant au niveau de l’État que des municipalités», a déclaré le porte-parole du ministère.
L’État a investi dans la formation et le développement du personnel, ainsi que dans la numérisation et la mise en œuvre de la plateforme myguichet.lu. «Sans ces investissements, les besoins en emplois dans la fonction publique luxembourgeoise seraient encore plus importants», a déclaré le ministère.
Cet article a été publié initialement sur le site du Luxembourg Times.
Adaptation: Axel Ponsard