Après bientôt trois ans de combats acharnés, les frappes de missiles et de drones russes qui s’abattent presque chaque jour sur l’Ukraine l’ont montré : ce conflit n’est pas qu’une sanglante et féroce guerre de tranchées, morbide « remake » de 14-18. Dans le ciel aussi, la bataille fait rage. Et l’arrivée, ces jours-ci, des premiers Mirage 2000-5 français va contribuer au renforcement de l’armée ukrainienne. Si Paris n’a pas communiqué au sujet du nombre de ces livraisons, à terme, Kiev devrait bénéficier de six exemplaires de ces chasseurs qui ont été préparés à la base de Cazaux en Gironde, où des équipements pour le combat air-sol ont été ajoutés.
Ces appareils viennent s’ajouter à la douzaine d’avions F-16 de fabrication américaine qui ont commencé à être livrés en août dernier. Les Pays-Bas, le Danemark, la Belgique et la Norvège se sont en effet engagés à fournir 79 F-16 à l’Ukraine d’ici à 2028.
Mais alors que la perspective d’une négociation entre l’Ukraine et son agresseur russe ne cesse de prendre de l’épaisseur, du moins si l’on en croit les déclarations du nouveau président américain Donald Trump et sa volonté de négocier avec Vladimir Poutine, un fait reste acquis et il est symbolique de la résistance ukrainienne : la Russie n’a toujours pas la supériorité aérienne en Ukraine. Avec cette nuance, toutefois : Kiev ne peut pas non plus se prévaloir d’un tel avantage. Le ciel reste donc un espace contesté, d’enjeu et dangereux.

Le Danemark, les Pays-Bas et la Belgique se sont engagés à livrer 79 chasseurs F-16 à l’Ukraine d’ici à 2028.
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Missiles de croisières
Dans ce contexte, si l’Ukraine reste sous perfusion des livraisons d’armes occidentales, ses avions ont réussi à maintenir trois types de missions opérationnelles, comme nous l’explique un militaire français : « Ils assurent la défense aérienne de leur pays avec leurs chasseurs Soukhoï Su-27 et leurs MiG-29. Ils protègent l’Ukraine des tirs de missiles. Ensuite, ils frappent sur la ligne de front. Mais aussi au-delà, dans les territoires contrôlés par les Russes, dans le Donbass et en Crimée. » Pour atteindre ces régions, Kiev peut s’appuyer sur les missiles à longue portée qu’elle a reçus. En l’occurrence, les Scalp livrés par la France et les Storm Shadow livrés par le Royaume-Uni.
C’est dans ce dispositif que les Mirage 2000-5 vont s’intégrer. « Même si ces avions peuvent faire du combat air-sol, ils sont surtout faits pour le combat air-air, c’est-à-dire pour des missions de défense aérienne », explique le général Jean-Marc Laurent, titulaire de la chaire Défense & Aérospatial à Sciences Po Bordeaux. Concrètement, ces Mirage 2000-5 pourraient être utilisés pour abattre les missiles de croisière russes. « Par contre, ils ne peuvent pas arrêter des missiles hypersoniques, qui passent par l’espace », prévient-il.
Des bombes de 3 000 kg
Il n’empêche. Les appareils français vont amener un gain technologique à l’armée de l’air ukrainienne. C’est la raison pour laquelle Volodymyr Zelensky, le président ukrainien, a tant insisté auprès d’Emmanuel Macron pour débloquer ces livraisons. Les F-16 participent également de cette montée en puissance. « Ces avions ont été rénovés à mi-vie, c’est du très haut niveau », confirme le général Laurent. De fait, les radars et les armements des F-16 sont supérieurs à ceux qui équipent les Soukhoï ukrainiens. « Les pilotes ont ainsi plus de chance de revenir vivants », observe ce militaire français.
« Ce sont des appareils de qualité, mais cela ne suffit pas. Tout dépendra de la manière dont les Ukrainiens les utilisent »
Ces livraisons doivent aussi s’appréhender à l’aune des tactiques développées par les Russes. Alors qu’ils continuent de s’appuyer sur leurs bombardiers à long rayon d’action pour frapper l’ensemble du territoire ukrainien depuis la mer d’Azov, ils ont aussi recours à des avions d’attaque pour pilonner la ligne de front. À cet égard, l’exemple de la bataille d’Avdiivka est édifiant : « Ici, les Soukhoï russes ont frappé avec des bombes planantes, explique-t-on au sein de l’état-major français. Ils ont adapté des kits de guidage sur des bombes pesant jusqu’à 3 000 kg. Entre une bombe de 250 kg et une bombe de 3 000 kg, l’effet de souffle et de destruction généré est tout à fait différent. Quand on envoie plusieurs bombes de 1 000, 2 000 ou 3 000 kilos sur une ville, les effets militaires d’un tel déferlement de feu sont considérables. » Surtout, les Russes peuvent s’appuyer sur les stocks de bombes de l’ère soviétique. Stocks qui seraient pléthoriques.
« Effet démultiplicateur »
Les analystes sont formels : « Ce sont ces bombardements de masse qui ont fait reculer les Ukrainiens à Avdiivka. Sans ça, il aurait sans doute fallu des milliers de morts pour conquérir la ville. » « Cette guerre aérienne est fondamentale, explique notre interlocuteur, car elle modèle le terrain. Quand la Russie avance, c’est grâce à l’appui des opérations aériennes. La puissance aérienne a un effet démultiplicateur. »
À cet égard, un parallèle peut être dressé avec l’attaque israélienne menée au Liban contre le Hezbollah, en réaction à ses nombreux tirs de roquettes en soutien des terroristes du Hamas responsables des massacres du 7 octobre en Israël. Le 27 septembre dernier, dans la soirée, les forces aériennes israéliennes ont ainsi éliminé le leader du parti chiite armé pro-iranien, Hassan Nasrallah, dans un bombardement massif. Alors qu’il se trouvait dans un bunker, enterré à 18 mètres sous terre au-dessous de bâtiments résidentiels dans la banlieue sud de Beyrouth, les avions israéliens ont largué près de 80 bombes guidées de précision sur le site. De ce déluge de feu, il ne reste plus qu’un cratère.
De l’Ukraine au Moyen-Orient, la puissance aérienne est un élément clé. Mais, comme le relève le général Laurent, concernant l’envoi d’avions occidentaux en Ukraine, « ce sont des appareils de qualité, mais cela ne suffit pas ». « Tout dépendra de la manière dont les Ukrainiens les utilisent, poursuit-il. Sauront-ils monter des raids avec ? Et surtout, quelles seront les capacités de leurs pilotes en situation de combat ? » Ces derniers mois, la France a formé plusieurs pilotes ukrainiens. Mais il s’agissait d’une formation accélérée, loin des standards habituels. Le 8 janvier, un pilote ukrainien de 23 ans connu sous le nom de « Casque bleu » a été tué dans une mission de combat.