l’essentiel
Deux députés, un LFI et un macroniste, ont dévoilé leurs propositions contre les trafics de stupéfiants, et préconisent, entre autres, de légaliser le cannabis. La Dépêche du Midi a contacté l’un d’entre eux, l’Insoumis Antoine Léaument.
Vous proposez la légalisation du cannabis dans un cadre strictement encadré par l’État. Qu’est-ce qui vous a conduit à cette position ?
Aujourd’hui, 50,4 % des Français ont déjà expérimenté le cannabis et 10 % en consomment régulièrement. Ces chiffres montrent clairement que la prohibition n’a pas empêché la diffusion du produit. Certes, on note une baisse de la consommation chez les plus jeunes, ce qui est une bonne nouvelle, mais elle est due aux politiques de prévention, pas à l’interdiction en elle-même.
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En réalité, l’interdiction profite aux trafiquants qui s’enrichissent sans entraves. Ils n’ont aucun intérêt à limiter la consommation ni à faire de la prévention. Pire, ils incitent les consommateurs à se tourner vers d’autres drogues plus lucratives et addictives, comme la cocaïne ou l’ecstasy. Enfin, la pénalisation du cannabis mobilise des ressources énormes en matière de police et de justice, qui pourraient être mieux utilisées ailleurs, notamment pour lutter contre le haut du spectre du trafic de drogue.
Comment garantir que cette légalisation ne favorise pas une hausse de la consommation, notamment chez les jeunes ?
D’abord, il faut rappeler que la consommation de cannabis a déjà augmenté malgré son interdiction. Ensuite, contrairement aux dealers, l’État n’a aucun intérêt à favoriser cette consommation. Nous proposons donc un modèle où la production, la distribution et la vente seraient strictement encadrées. Dans ce cadre, nous pourrions intégrer des messages de prévention directement dans les points de vente. Un jeune qui achète du cannabis légalement serait ainsi averti des risques, notamment ceux liés à une consommation précoce, comme le développement de troubles psychiatriques. Un dealer, lui, ne fera jamais ce type de prévention.
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Certains estiment qu’une légalisation ne ferait que déplacer le problème vers d’autres substances illégales. Que répondez-vous à cette critique ?
C’est exactement l’inverse. Aujourd’hui, ceux qui achètent du cannabis illégalement sont en contact direct avec des dealers qui vendent aussi d’autres drogues. Ils sont donc exposés à des offres promotionnelles ou à des incitations à essayer des produits plus addictifs. Avec un réseau de distribution légal et contrôlé, les consommateurs n’auraient plus accès à ces circuits criminels. Nous proposons même d’interdire la vente de tabac ou d’autres substances dans ces points de vente spécialisés, pour éviter tout effet de passerelle.
Votre rapport propose aussi de dépénaliser la détention de petites quantités de stupéfiants comme la cocaïne ou l’ecstasy. Quel est l’objectif de cette mesure ?
Aujourd’hui, la réponse pénale consiste à infliger des amendes forfaitaires délictuelles aux consommateurs. Mais ces sanctions n’ont aucun effet sur la consommation et empêchent même toute approche de soin. Nous proposons plutôt de saisir les produits et d’orienter systématiquement les consommateurs vers des parcours de prévention ou de soins. L’idée est de lutter contre les addictions plutôt que de stigmatiser les individus. Comme je dis souvent : “Luttons contre les consommations, pas contre les consommateurs”.
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Le Portugal, d’ailleurs, a déjà adopté cette approche avec succès. La dépénalisation y a permis de réduire le nombre de consommateurs d’héroïne et surtout de diminuer drastiquement le nombre de décès liés aux overdoses.
Gérald Darmanin parle de “trahison de l’esprit” en évoquant vos propositions, quand Bruno Retailleau assure être “totalement contre”. Pensez-vous pouvoir rallier une majorité sur ces sujets ?
Ce rapport est un travail parlementaire de fond. Notre objectif n’est pas d’imposer une loi immédiatement, mais d’alimenter le débat. À court terme, nous allons proposer des amendements dans le cadre du projet de loi sur la lutte contre le narcotrafic. Nous espérons que ces propositions transpartisanes permettront d’avancer sur certains points, notamment la légalisation du cannabis et la réorientation des politiques de prévention. La France doit sortir de sa logique répressive qui a prouvé son inefficacité et s’inspirer des pays qui ont réussi à mieux encadrer ces problématiques.