C’était il y a moins d’un an. Le 9 juillet 2024, à Washington, l’Otan célébrait les 75 ans de la signature du traité de l’Atlantique Nord, acte fondateur de cette alliance défensive. Alors qu’Emmanuel Macron fustigeait quelques années plus tôt une organisation en « état de mort cérébrale », cette dernière avait repris un peu de vigueur, brutalement réveillée par l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Restées longtemps neutres, la Finlande puis la Suède avaient rejoint les rangs de l’Otan. Quand seulement dix pays membres respectaient la règle des 2 % de PIB alloués à leur défense en 2023, ils étaient 23 sur 32 en 2024, pour un total de 1 185 milliards de dollars de dépenses cumulées.
Mais voilà que, en moins d’un an, l’apparente solidité de l’alliance s’est effondrée en quelques semaines à coups de déclarations tonitruantes venues de l’autre côté de l’Atlantique. Il y avait bien eu en février 2024 une première alerte. À la question d’un chef d’État qui lui demandait si les États-Unis viendraient aider son pays en cas d’attaque russe, même sans atteindre les 2 %, le candidat Donald Trump avait répondu : « Non, je ne vous protégerai pas. » Une première brèche dans l’Otan, et non des moindres, avec la remise en cause pure et simple de l’article 5 – le « un pour tous, tous pour un ».
Une fois élu, le désormais 47ᵉ président des États-Unis a fait monter les enchères. Ce n’est plus 2, mais 5 % du PIB que les pays membres devraient allouer à leur défense. Seule la Pologne, à plus de 4 %, peut décrocher cet objectif, qui semble inatteignable pour beaucoup de pays endettés ou en déficit.
« Moment de doute existentiel »
Selon le quotidien allemand Bild, les négociations à Riyad entre les États-Unis et la Russie pourraient inclure la fin de la présence des troupes américaines dans les pays qui ont rejoint l’Otan après 1990. « Il est temps d’investir, car vous ne pouvez pas supposer que la présence américaine durera éternellement », avait déjà prévenu le secrétaire américain à la Défense, Pete Hegseth.
« C’est la première fois en soixante-quinze ans que l’Otan connaît ce moment de doute existentiel », s’alarme le général (2S) Michel Yakovleff. Pour l’ancien vice-chef d’état-major du Shape, le grand quartier général des puissances alliées en Europe, « la raison première est l’attitude de Trump qui non seulement s’en désintéresse totalement, mais l’affiche ».
Il n’y a pas de procédure pour sortir de l’Otan, on ne sait pas faire.Amélie Zima, historienne
Historienne et spécialiste de l’Otan, Amélie Zima rappelle que l’alliance a déjà connu des crises très fortes. Celle du canal de Suez en 1956 avait montré les divergences entre le Royaume-Uni et la France, rappelés à l’ordre par les États-Unis. Le départ de la France du commandement intégré en 1966 avait provoqué le déménagement du siège de l’Otan de Paris à Bruxelles, ainsi que le départ de l’Hexagone des bases et armes nucléaires américaines. « Plus récemment, l’Otan a survécu au premier mandat de Trump », ajoute la chercheuse de l’Ifri.
100 000 GI déployés en Europe
Les États-Unis pourraient-ils quitter à terme l’Otan ? Ils devraient déjà respecter un préavis d’un an avant leur départ. Comme pour le Brexit en 2016, les 32 pays membres plongeraient dans un processus inconnu. « Il n’y a pas de procédure pour sortir de l’Otan, on ne sait pas faire », pointe Amélie Zima. Le départ des 100 000 GI déployés sur le Vieux Continent, dont 10 000 rien qu’en Pologne, ne serait pas une mince affaire d’un point de vue logistique.
Surtout, l’armée américaine perdrait des infrastructures clés pour sa protection. La base de Ramstein, en Allemagne, accueille à la fois les forces aériennes américaines en Europe, mais aussi le quartier général du commandement aérien allié. À la tête du Commandement interallié des forces alliées de Naples, l’amiral américain Stuart B. Munsch est aussi le commandant des forces navales américaines en Europe et en Afrique.
Leur départ transformerait l’Europe et la Méditerranée en trou noir pour les forces américaines.Le général (2S) Michel Yakovleff
« Si les Américains se retirent de l’Otan d’une façon ou d’une autre, cela transforme l’Europe et la Méditerranée en trou noir pour les forces américaines. Je ne suis pas sûr que ce soit la vision du bonheur pour tous les établissements militaires », juge l’ancien vice-chef d’état-major du Shape. Des accords bilatéraux entre les États-Unis et des pays européens pourraient émerger, mais coûteraient sans doute plus cher pour les premiers que le format actuel. À l’inverse, les Européens perdraient le renseignement américain avec ses satellites, des moyens de transport lourds et le parapluie nucléaire, avec des bombes B61 stockées en Allemagne, en Belgique, en Italie, aux Pays-Bas et en Turquie.
Misant sur l’interopérabilité de leurs armées, c’est-à-dire leur capacité à combattre ensemble avec des normes et des procédures communes, les États européens se sont largement tournés vers les États-Unis pour s’équiper. Par facilité certes, mais aussi pour avoir des équipements qui ne sont pas ou peu produits en Europe. La Pologne a commandé 250 chars Abrams, ainsi que 500 modules Himars.
Neuf pays se sont tournés vers le chasseur furtif F-35 pour équiper leur force aérienne. « À l’heure actuelle, tous les contrats F-35, c’est ce qui fait la richesse de l’industrie de défense américaine, assène le général Yakovleff. Si les Européens arrêtent de l’acheter, vous verrez Lockheed Martin se précipiter à la Maison-Blanche parce que, à ce moment-là, ce sont des usines qui s’arrêtent, avec des sénateurs et des membres du Congrès qui ont un problème. »
Le risque d’une alliance à plusieurs vitesses
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Un autre risque, plus immédiat, menace les Européens au sein de l’Otan : une alliance à plusieurs vitesses, en fonction des bons ou des mauvais élèves, selon les critères de Washington. « Dès le premier mandat de Donald Trump, l’Allemagne avait été stigmatisée car elle n’atteignait pas les 2 % de PIB », souligne Amélie Zima. « Il peut très bien jouer les alliés les uns contre les autres. »
Face au risque d’une mise à l’écart des pays européens, la chercheuse de l’Ifri estime qu’ils doivent mettre en avant leurs efforts et leur contribution à l’effort de guerre en Ukraine. « Les Européens ne sont pas simplement des consommateurs de la sécurité américaine. » « Le paradoxe, c’est que Trump est en train de déclarer l’indépendance de l’Europe et de le faire à notre place », note avec ironie le général Yakovleff. Une secousse bien inamicale, mais sans doute salutaire pour le Vieux Continent.