En plein conflit commercial entre le Canada et les États-Unis, le premier appel téléphonique entre les dirigeants des deux pays a été suivi mercredi par une suspension des tarifs américains dans le secteur automobile, et par une étrange accusation selon laquelle Justin Trudeau souhaite s’accrocher au pouvoir.
« Nous avons parlé avec les trois plus grands concessionnaires automobiles. Ils bénéficieront d’une exemption d’un mois sur tout véhicule passant par l’ACEUM [Accord Canada–États-Unis–Mexique] », a annoncé la porte-parole de la Maison-Blanche, Karoline Leavitt, lors d’une conférence de presse mercredi après-midi.
Cette exemption temporaire n’était pas une demande de Justin Trudeau lors de son coup de fil d’une cinquantaine de minutes avec M. Trump, qui venait alors tout juste de se conclure. Y prenaient part également le vice-président américain, J.D. Vance, et le secrétaire au Commerce du gouvernement Trump, Howard Lutnick, selon deux sources gouvernementales.
Le bureau du premier ministre est resté avare de détails sur les propos échangés. Dans une brève déclaration envoyée aux médias, la porte-parole de Justin Trudeau, Ann-Clara Vaillancourt, indique simplement que les sujets du commerce et de la lutte contre le fentanyl ont été abordés. Le ministre canadien des Finances, Dominic LeBlanc, devait parler de nouveau avec le secrétaire Lutnick au cours de la journée.
Le président américain, Donald Trump, ne s’est pour sa part pas fait prier pour offrir sa propre version de la conversation. Dans deux messages envoyés sur son réseau social Truth, il formule l’accusation inusitée selon laquelle Justin Trudeau tente de tirer profit de la crise commerciale pour se maintenir en poste.
« L’appel s’est terminé d’une manière amicale, en quelque sorte ! [Justin Trudeau] n’était pas en mesure de me dire quand les élections canadiennes auront lieu, ce qui m’a rendu curieux. Comme, que se passe-t-il ici ? J’ai compris qu’il était en train d’utiliser ce dossier pour rester au pouvoir. Bonne chance, Justin ! » a envoyé l’occupant de la Maison-Blanche peu après 13 h.
Le premier ministre Justin Trudeau a plutôt annoncé en janvier qu’il renonçait à son poste de premier ministre du Canada et qu’il partirait une fois que sa formation lui aurait trouvé un remplaçant. Le Parti libéral du Canada tiendra pas plus tard que dimanche un vote des sympathisants qui désignera son successeur. Celui-ci devrait devenir officiellement premier ministre dans les jours suivants.
Au moment d’officialiser une « guerre commerciale » de tarifs et de contre-tarifs entre le Canada et les États-Unis, mardi, le premier ministre Trudeau s’était plaint de ne pas avoir été en mesure de parler directement au chef du gouvernement américain.
« Je me suis mis à sa disposition pour lui parler lors des derniers jours [et] je suis toujours ouvert pour parler », avait-il indiqué en conférence de presse. Justin Trudeau avait appelé le président par son prénom, Donald, et avait cité le Wall Street Journal pour souligner que l’imposition de tarifs sur les importations canadiennes était un geste « stupide ».
Exemption pour l’automobile
L’information évoquée par Washington mercredi selon laquelle le secteur automobile serait temporairement exempté de tarifs n’avait pas encore été confirmée, ou autrement précisée, par Ottawa au moment où ces lignes étaient écrites. Malgré le sursis américain, le Canada maintient intégralement ses contre-tarifs appliqués depuis mardi sur une panoplie de biens américains, comme des outils, les pneus ou encore les housses de protection pour sièges d’auto.
Dominic LeBlanc avait évoqué mercredi matin au micro de Radio-Canada à Montréal que son gouvernement n’était pas intéressé à négocier à la pièce le retrait de certains tarifs seulement, mais voulait la levée de l’ensemble des tarifs généraux de 25 % imposés depuis mardi sur toutes les importations canadiennes, sauf l’énergie, frappée, elle, d’une surtaxe de 10 %.
Selon les explications de la porte-parole de la Maison-Blanche, même si les tarifs généraux de 25 % étaient pour l’instant suspendus, des « tarifs réciproques » s’appliqueraient quand même et entreraient toujours en vigueur le 2 avril. Cette autre catégorie de tarifs, imposée au monde entier, a été annoncée par le gouvernement Trump, qui dénonce les politiques fiscales telles que la taxe sur les géants du numérique et la TPS du Canada.
« À la demande des entreprises [automobiles], le président leur accordera une exemption d’un mois afin qu’elles ne soient pas désavantagées économiquement », a simplement indiqué Karoline Leavitt. Les compagnies Stellantis, Ford et General Motors réclamaient au président une telle exemption.
« Ça montre que les tarifs américains font mal autant à l’industrie automobile de l’Ontario qu’à celle au sud de la frontière. Ce n’est pas une concession au Canada qui a été annoncée, mais c’est simplement que le gouvernement Trump se rend compte que ça vient coûter cher à l’industrie », explique Julien Martin, professeur de commerce international à l’UQAM.
Le dossier du fentanyl, encore
Selon la version des faits du président Trump, le premier ministre Justin Trudeau aurait fait valoir que le Canada a amélioré la protection de la frontière pour réduire le flux de drogues qui la traverse. Ce à quoi le président américain aurait répondu que cette démarche n’est pas suffisante.
« J’ai aussi dit au gouverneur Justin Trudeau qu’il avait en grande partie causé nos problèmes avec eux [les Canadiens] en raison de ses mesures faibles à la frontière, qui laissent s’infiltrer une immense quantité de fentanyl et d’immigrants illégaux aux États-Unis. Ces politiques sont responsables de la mort de beaucoup de gens ! » a écrit Donald Trump dans une autre publication.
Dans les faits, il n’y a aucune crise du fentanyl passant par la frontière du Canada vers les États-Unis, a affirmé la conseillère à la sécurité nationale et au renseignement auprès du premier ministre, Nathalie Drouin. « Ces derniers jours, les États-Unis utilisent l’argument selon lequel il y a une situation d’urgence à notre frontière, et que cela nécessiterait des tarifs en réponse. Il n’y a aucun cas où l’on peut dire que le Canada représente un problème pour les États-Unis », a-t-elle expliqué dans un panel mercredi matin, à l’occasion de la première journée de la Conférence d’Ottawa sur la sécurité et la défense.
Au lendemain du début d’une importante guerre commerciale avec les États-Unis, la conseillère à la sécurité a réaffirmé que moins de 1 % du fentanyl entrant aux États-Unis a été saisi à la frontière canadienne. « Ces données sont claires. Nous ne représentons pas un risque pour les États-Unis », a-t-elle assuré.
Le premier ministre Justin Trudeau a d’ailleurs souligné mardi qu’il s’agissait là d’une excuse « complètement bidon, complètement injustifiée et complètement fausse », et que le président souhaitait véritablement voir un effondrement de l’économie du Canada pour faciliter son annexion.
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