l’essentiel
Lors de son allocution télévisée, ce mercredi 5 mars, Emmanuel Macron a appelé à un effort accru pour la défense. Comment sera-t-il financé ? L’Europe peut-elle nous y aider ? Quelles conséquences pour les Français ? Les réponses d’Eric Heyer, prévisionniste à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE).

Emmanuel Macron veut investir dans la défense, mais sans augmenter les impôts… est-ce réaliste ?

C’est la marque de fabrique d’Emmanuel Macron depuis le début de son premier mandat. Avec lui, il n’est jamais question d’augmenter les impôts. Mais dans les faits, ce sera difficile à tenir. En effet, si les impôts n’augmentent pas, l’effort consacré à la défense reposera sur des coupes budgétaires, qui toucheront en priorité les ménages les plus modestes. Un effort bien réparti suppose que tout le monde contribue, y compris les hauts revenus et les détenteurs de capital, par des hausses d’impôt. L’autre option serait de transférer le poids sur les générations futures en augmentant la dette.

Est-il possible d’augmenter la dette, alors que nos marges de manœuvre budgétaires sont limitées ?

S’endetter pour financer des dépenses courantes, comme les retraites, est une mauvaise stratégie. En revanche, s’endetter pour des investissements d’avenir – défense, transition écologique, infrastructures – est une autre logique. Ce qui compte, ce n’est pas seulement le niveau de la dette, mais ce qu’elle permet de construire pour les générations futures.

Eric Heyer est directeur du département Analyse et Prévision de l’OFCE.

Eric Heyer est directeur du département Analyse et Prévision de l’OFCE.
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Y a-t-il un autre moyen de financer cette montée en puissance de la défense sans aggraver les déficits ?

L’Europe pourrait jouer un rôle clé. On parle d’une dette mutualisée, comme après la crise sanitaire. L’idée serait de lever des milliards au niveau européen et de les redistribuer aux États. Cela éviterait que la France supporte seule cet effort. Chaque État remboursera ensuite, non pas en fonction de ce qu’il a touché, mais en fonction de ses capacités contributives.

De son côté, l’Allemagne a annoncé lever son frein à la dette. Pourquoi est-ce une décision majeure ?

C’est une vraie rupture économique, une nouvelle dynamique européenne. Emmanuel Macron affirme que “les dividendes de la paix, c’est fini”, il insiste depuis des années sur la nécessité de renforcer l’Europe de la défense… Et il semble que l’Allemagne ait enfin entendu cet appel. Jusqu’ici, elle défendait une stricte discipline budgétaire et refusait d’investir massivement, malgré ses excédents. Désormais, elle va emprunter pour financer sa relance et sa défense. Ce tournant peut bénéficier à la France : alors que nous entrons dans une phase d’austérité, cette relance allemande peut atténuer l’impact sur notre croissance, notamment si Berlin investit dans des produits européens.

Ces politiques budgétaires expansionnistes ne risquent-elles pas de faire s’envoler les taux d’intérêt ?

Oui, d’ailleurs, après les annonces allemandes, on a observé une hausse brutale des taux d’intérêt sur les dettes publiques européennes. Si cela continue, cela pourrait devenir un vrai problème pour des pays comme la France ou l’Italie. Dans ce contexte, le rôle de la Banque centrale européenne sera de calmer la hausse des taux, qui alourdit le coût de la dette. La BCE avait beaucoup œuvré notamment pour amortir le choc de la crise sanitaire.

Avec du recul, les récents débats sur le budget et la réforme des retraites ne vont-ils pas paraître dérisoires ?

Absolument. On nous dit depuis des années que la France est en faillite, que l’on est au bord du précipice, que c’est la fin du monde. Ces discours-là sont nuisibles. La dette publique est un sujet qu’il faut prendre très au sérieux. Mais dramatiser à outrance ne sert à rien. Car, à chaque crise, des milliards apparaissent. Cela montre que le problème n’est pas tant la dette en soi, mais son utilisation.