Les cancers précoces, définis comme ceux apparaissant avant l’âge de 50 ans, sont en nette augmentation à l’échelle mondiale. Entre 1990 et 2019, le nombre de nouveaux cas a bondi de près de 80 %, passant de 1,82 million à 3,26 millions[1]. Ce phénomène, qualifié par certains chercheurs d’« épidémie émergente », inquiète particulièrement les acteurs de santé en France où les tendances suivent la même dynamique selon une étude menée en partenariat par Santé publique France, l’Institut national du cancer (INCa) et le réseau des registres Francim[2].

L’étude met en évidence une hausse constante de plusieurs types de cancers chez les adolescents et jeunes adultes (AJA), notamment les carcinomes colorectaux, du sein et du rein, les lymphomes de Hodgkin, les glioblastomes et les liposarcomes. Cette progression des cancers précoces soulève des questions cruciales sur les facteurs de risque et la nécessité de stratégies de prévention adaptées selon les auteurs.

Une hausse marquée chez les adolescents et jeunes adultes

L’incidence des cancers chez les 15-39 ans en France a augmenté de 1,62 % par an entre 2000 et 2014 avant de connaître une légère baisse de 0,79 % entre 2015 et 2020. Durant ces vingt années, 54 735 nouveaux cas de cancers ont été recensés dans 19 départements français, représentant 24 % du territoire national[3].

Les types de cancers les plus fréquents diffèrent selon l’âge et le sexe. Chez les hommes, les tumeurs germinales testiculaires dominent largement avec 24,8 % des cas, suivies des lymphomes hodgkiniens (8,7 %), des mélanomes (10 %) et des carcinomes gastro-intestinaux (8,6 %). Chez les femmes, le cancer du sein est le plus répandu, représentant 30,4 % des cas, suivi du cancer de la thyroïde (16,3 %) et du mélanome (10,8 %).

Des variations d’incidence inquiétantes

L’évolution de l’incidence des cancers chez les jeunes adultes français entre 2000 et 2020 montre des tendances préoccupantes. Le cancer colorectal a progressé de 1,43 % par an, soit une augmentation totale de près de 30 % sur la période étudiée. Le cancer du sein a augmenté de 1,60 % par an, représentant une hausse de plus de 35 % en 20 ans. Le cancer du rein a connu une explosion de plus de 120 %, avec une progression annuelle de 4,51 %. Les glioblastomes, tumeurs cérébrales agressives, ont triplé en 20 ans, avec une augmentation de 6,11 % par an. L’incidence du lymphome de Hodgkin a progressé de 1,86 % par an, soit une hausse totale de près de 40 %. Enfin, les liposarcomes, des cancers rares des tissus mous, ont augmenté de 3,68 % par an, atteignant plus de 90 % de hausse en deux décennies.

Ces augmentations ne sont pas spécifiques à la France. Aux États-Unis, une étude publiée en 2024 dans The Lancet[4] montre que les jeunes nés en 1990 ont deux à trois fois plus de risques de développer certains cancers digestifs que ceux nés en 1955. Une autre étude révèle qu’en 2022, 1,3 million d’adolescents et jeunes adultes ont été diagnostiqués avec un cancer dans le monde[5].

Les causes multiples de ces incidences à la hausse

Les causes exactes de cette hausse restent floues, mais plusieurs facteurs sont suspectés alertent les auteurs. Le mode de vie occidental, combinant sédentarité accrue, alimentation ultra-transformée, obésité et exposition aux polluants, semble jouer un rôle clé. Selon les estimations du Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC), près de 40 % des cancers précoces pourraient être évités en agissant sur ces facteurs.

L’alcool, le tabac et l’obésité sont en tête des causes identifiées. Par exemple, boire de l’alcool augmente de 15 % le risque de cancer du sein, tandis que le surpoids et l’obésité sont impliqués dans 13 à 17 % des cancers digestifs et rénaux. Les perturbateurs endocriniens, présents dans les cosmétiques, les plastiques et certains aliments, sont également suspectés d’agir sur le développement de cancers hormonaux, comme le sein et la thyroïde.

Certains cancers digestifs, comme le colorectal et le pancréas, sont particulièrement sensibles aux expositions environnementales. Des additifs alimentaires et des pesticides pourraient altérer le microbiote intestinal et favoriser la formation de tumeurs. La contraception hormonale prolongée est aussi un sujet d’étude : les femmes utilisant des contraceptifs hormonaux sur le long terme ont un risque de cancer du sein 20 à 30 % plus élevé.

Favoriser les dépistages précoces et renforcer la prévention

Face à ces constats, les auteurs demandent que les initiatives de sensibilisation aux comportements à risque soient renforcées, en particulier concernant l’alimentation, l’activité physique, la consommation de tabac et d’alcool et l’exposition aux substances toxiques. L’amélioration de la surveillance épidémiologique, notamment grâce aux registres des cancers, est essentielle pour mieux comprendre les tendances actuelles et anticiper les évolutions futures.

Les experts insistent sur la nécessité d’adapter les stratégies de dépistage et de prévention. Actuellement, en France :

Le dépistage du cancer du sein commence à 50 ans, alors que la hausse de l’incidence chez les moins de 50 ans pourrait justifier un abaissement de l’âge à 45 ans, voire 40 ans pour les femmes à risque.
Le dépistage du cancer colorectal débute à 50 ans, mais plusieurs études suggèrent qu’un test précoce dès 45 ans pourrait être bénéfique.
Aucune stratégie spécifique n’est mise en place pour détecter précocement les cancers du rein ou du pancréas, pourtant en forte augmentation.

L’amélioration des registres de suivi des cancers permettra aussi d’affiner les données et de mieux comprendre les tendances à venir selon les experts. En l’absence d’une prise de conscience collective et de mesures de prévention adaptées, les projections indiquent qu’en 2030, un cancer colorectal sur dix et un cancer du rectum sur quatre concerneront des patients de moins de 50 ans.

Au-delà de l’amélioration des dépistages, il est crucial de renforcer la prévention pour freiner l’augmentation des cancers précoces. La consommation de tabac et d’alcool, deux facteurs de risque majeurs, doit être ciblée par des mesures de santé publique plus strictes. Une politique antitabac renforcée, incluant des mesures fortes comme les hausses significatives des taxes sur les produits du tabac et des campagnes de sensibilisation plus impactantes ont déjà prouvé leur efficacité dans la réduction du tabagisme en France. Par ailleurs, la prise en charge des fumeurs souhaitant arrêter doit être améliorée ce qui passe par une offre de soins suffisante.

La hausse alarmante des cancers en France et à l’échelle mondiale ne saurait être dissociée de la question plus large des déterminants commerciaux de la santé. Derrière ces chiffres en augmentation, se dessine l’influence persistante d’industries dont les produits et pratiques contribuent à l’exposition des populations à des substances toxiques. Face à cet enjeu de santé publique, la réponse ne peut se limiter à la prise en charge médicale des malades : elle impose une action réglementaire forte pour encadrer l’offre de produits nocifs et les activités des industriels concernés.

©Génération Sans Tabac

AE

[1] Jianhui Zhao, Liying Xu, Jing Sun, Mingyang Song, Lijuan Wang, Shuai Yuan, Yingshuang Zhu, Zhengwei Wan, Susanna Larsson, Konstantinos Tsilidis, Malcolm Dunlop, Harry Campbell, Igor Rudan, Peige Song, Evropi Theodoratou, Kefeng Ding, Xue Li – Global trends in incidence, death, burden and risk factors of early-onset cancer from 1990 to 2019: BMJ Oncology 2023;2:e000049.

[2] Etude, Incidence et son évolution entre 2000 et 2020 des cancers chez les adolescents et jeunes adultes (15-39 ans) dans les départements français couverts par un registre général du cancer. Étude à partir des registres des cancers du réseau Francim (Projet EPI-AJA 2022), Santé publique France, publié le 3 mars 2025, consulté le 5 mars 2025

[3] Les auteurs estiment que l’incidence au niveau national se base sur l’hypothèse que l’incidence de la zone couverte par les registres de cancers est similaire à l’incidence nationale sur toute la période mais aussi par année.

[4] Differences in cancer rates among adults born between 1920 and 1990 in the USA: an analysis of population-based cancer registry data Sung, Hyuna et al. The Lancet Public Health, Volume 9, Issue 8, e583 – e593

[5] The current and future global burden of cancer among adolescents and young adults: a population-based study Hughes, Taylor et al.The Lancet Oncology, Volume 25, Issue 12, 1614 – 1624

Comité national contre le tabagisme |