C’est le scénario cauchemar pour les Européens. On en est encore loin. En un sens, le coup de fil Trump-Poutine d’hier est plutôt une bonne nouvelle pour l’Ukraine et l’Europe. Certes, la Russie ne fait pas de concessions, n’accepte pas un cessez-le-feu, mais Trump n’a pas stoppé l’aide à l’Ukraine, en tout cas pas encore, et se dit « sur la bonne voie » après son entretien du jour avec Zelensky.

Et pourtant, l’hypothèse d’une Amérique abandonnant l’Europe aux appétits russes reste une possibilité. Ce scénario est théorisé par un intellectuel sulfureux dont les idées sont reprises au plus haut niveau de l’Etat, Curtis Yarvin. Ce penseur néo-réactionnaire est régulièrement cité par le vice-président JD Vance. En résumé, il estime que la démocratie a échoué et prône un système monarchique.

La revue Le Grand continent a publié samedi la traduction d’un texte de Yarvin sur l’Ukraine écrit en janvier 2022, un mois avant l’invasion russe, étrangement prémonitoire.

Curtis Yarvin y explique pourquoi, si l’Ukraine est attaquée, les Etats-Unis ne sont en rien tenus de la défendre. De son point de vue, « l’Ukraine est à peine moins russe que le Texas n’est américain ».

Washington n’a rien à gagner à aider l’Ukraine.« Chaque nation est indépendante, écrit-il : elle existera par sa propre puissance. Si cette puissance échoue, elle disparaît ».

Nous sommes donc en 2022, Yarvin mise sur un retour de Trump à la Maison Blanche (bien vu !), il prédit que le milliardaire voudra d’abord marquer son territoire en politique étrangère. Et il lui suggère de donner à la Russie carte blanche en Europe.

Pour Yarvin, les Etats-Unis doivent se retirer totalement de l’Europe. Plus de soldats américains, sortie de l’OTAN… Même le commerce est facultatif. Les Etats-Unis ayant un déficit commercial avec l’Europe, l’arrêt des échanges les rendrait encore plus riches.

Cette « Europe post-Trump » deviendrait « un laboratoire de la réaction ». Les partis nationalistes, illibéraux, prendraient le pouvoir dans les vieilles nations du continent.

C’est une thèse radicale, qui peut paraître fumeuse, mais elle n’est pas absurde à la lumière des déclarations très hostiles à l’Europe de l’administration Trump.

Ce scénario fait écho aux théories pro-Poutine développées à Moscou. Il faut lire à ce sujet l’interview cette semaine dans l’Express de Vladislav Sourkov, l’inventeur du poutinisme, l’homme qui a inspiré le magnifique roman Le Mage du Kremlin de Giuliano da Empoli.

Et Sourkov tient presque e même discours que Yarvin. Les deux hommes défendent tous deux les systèmes autoritaires, la « verticale du pouvoir ». Pour Sourkov, « le monde russe n’a pas de frontières », la Russie a vocation à s’étendre. L’UE, elle, a grossi trop vite. Seuls les poutinistes et les trumpistes peuvent la « revitaliser ». D’après le mage du Kremlin, « il est évident qu’idéologiquement Trump est plus proche de Poutine que de Macron ».

Encore une fois, les négociations à venir pourraient très vite envoyer aux oubliettes les théories de ces penseurs radicaux. Mais ces deux intellectuels n’appartiennent plus aux marges, ils ont eu ou ont encore de l’influence dans les cercles du pouvoir à Washington et à Moscou.

Les lire nous rappelle que Poutine méprise l’Europe dont les liens avec les Etats-Unis de Trump ne cessent de se distendre.