Les plans de l’opération “Murs de Jéricho” étaient dressés. Les terroristes s’étaient suffisamment préparés et entraînés. Il ne restait plus qu’à fixer la date. Les ennemis d’Israël, à Gaza et ailleurs, détectèrent alors une incroyable aubaine, un moment propice pour passer à l’attaque. Une crise sans précédent consumait la société israélienne, la divisait, la dispersait. Yahya Sinwar, le chef du Hamas, s’en frottait les mains. Persuadé que cette situation chaotique jouerait en sa faveur, il opta pour la date du 7 octobre 2023.
Que s’était-il donc passé la veille en Israël, soit le 6 octobre 2023 ?
Ce jour-là, les citoyens israéliens résidant en Judée-Samarie ayant accusé le gouvernement de ne pas assurer suffisamment leur sécurité, le Premier ministre ordonna au Shin Beth et à Tsahal qu’ils lui soumettent “des moyens d’action supplémentaires pour lutter contre le terrorisme et améliorer la sécurité des habitants de Judée-Samarie”. Un peu plus tard dans la journée, le député Matan Kahana exhortait ceux des réservistes de Tsahal qui menaçaient de ne pas se rendre à l’entraînement de revenir sur leur décision. Dans l’après-midi, la Cour Suprême prescrivit à la mairie de Tel-Aviv d’appliquer une solution de compromis qui convienne tant aux personnes religieuses qu’aux laïques pour la manière de célébrer la fête juive de Simhat Torah sur la place Dizengoff, principalement en ce qui concernait la séparation ou non entre hommes et femmes participant au défilé de la Torah dans les rues de la ville.
Mais le phénomène le plus marquant, en cette veille de fête, fut le discours prononcé par le président de l’État d’Israël, Yitzhak Herzog, à l’occasion de la commémoration de la guerre de Kippour, laquelle avait débuté cinquante ans auparavant, le 6 octobre 1973. Devant les officiers et combattants de la brigade 421, il prononça les paroles suivantes : “Je me tiens ici, avec vous, au moment d’une grave crise interne en notre sein. Je prie avec les héros des guerres d’Israël pour que la paix intérieure soit rétablie. Je prie pour que les leçons soient tirées, pour que nous nous comportions avec modération, de manière responsable, à l’écoute de l’autre, et que nous mettions fin, à travers le dialogue et l’entente, à la profonde querelle qui nous déchire”. Il faisait allusion à la réforme judiciaire prônée par le ministre de la Justice. Le lendemain de ce discours, ce fut la guerre. Une guerre qui est loin d’être terminée et au cours de laquelle l’ennemi continue d’observer la situation socio-politique israélienne avec la plus grande attention. Que voit-il aujourd’hui ? Que se passe-t-il maintenant en Israël ?
Les citoyens du sud et du nord, tout comme ceux de Judée-Samarie, reprochent toujours au gouvernement de ne pas assurer suffisamment leur sécurité. Les scissions entre religieux et laïcs sont exacerbées. De nombreux réservistes de Tsahal menacent à nouveau de ne pas se rendre à leurs unités. Le ministre de la Justice continue d’avancer sa réforme judiciaire, en regard de quoi la confédération syndicale de la Histadrout envisage une grève générale qui paralyserait tout le pays. Les manifestations pour la libération des otages battent leur plein. Le gouvernement se méfie du Shin Beth qui se méfie du ministre de l’Intérieur qui se méfie des manifestants qui se méfient de la police qui se méfie des juges de la Cour Suprême qui se méfient du ministre de la Justice qui se méfie de la conseillère juridique du gouvernement qui se méfie du gouvernement qui se méfie du Shin Beth… Les paroles d’apaisement du président Herzog restent inentendues, ses souhaits de modération inaccomplis.
La leçon la plus importante du 7 octobre 2023 n’a pas été tirée. Surmontant la bavure sécuritaire, l’aveuglement stratégique, les lacunes opérationnelles, Tsahal a réussi à renverser la vapeur. Les combattants de tous bords, réservistes ou pas, ont montré l’exemple de l’union qui fait la force, face à toutes les menaces. Union d’autant plus indispensable en temps de guerre. Union nationale dont se montrent incapables les élus, tant de l’opposition que de la coalition, tous sans exception. Ils s’invectivent à cœur joie les uns les autres, lancent des anathèmes, des rumeurs, des suspicions, en veux-tu en voilà. Dans la société israélienne cependant, des mains se tendent, des ponts sont jetés par-dessus la mêlée, par-dessus les fossés qui séparent et divisent. Des dizaines de milliers de bénévoles œuvrent sans relâche et manifestent une solidarité indéfectible envers leurs concitoyens, surtout en ces temps de détresse de toutes sortes : économique, physique, morale. Beaucoup d’Israéliens ressentent aujourd’hui une fraternité accrue envers la Diaspora, victime elle aussi de la haine et de la violence. Or en Diaspora, les dissensions stériles entre institutions et mouvances juives ne manquent pas non plus. Ce qui fait bien l’affaire de nos ennemis et les encourage à profiter de ces zizanies et querelles de clocher pour mener leurs attaques.
Le 6 octobre 2023, il y avait des signes précurseurs, des avertissements. Pas seulement sur le terrain, dans Gaza, mais au cœur même de la nation israélienne. Ces signes persistent. Certains s’aggravent. Alors, bien qu’affaibli, l’ennemi demeure aux aguets, espérant qu’une nouvelle aubaine se présente et qu’Israël bascule dans le chaos, voire une guerre civile, faute d’avoir traité son talon d’Achille.