AboReligion en Suisse –
Le carême séduit loin à la ronde, y compris chez les jeunes
Les messes font le plein en Suisse romande et des adolescents s’approprient les rites liés à cette période de quarante jours qui précède Pâques. Explications et témoignages.

Deux jeunes femmes font un selfie, après la cérémonie des Cendres.
GETTY IMAGES VIA AFP
«Madame, on est fatigués à cause du carême!» Cette excuse inhabituelle a surpris une enseignante vaudoise. Elle a été dégainée par des élèves qui rechignaient à la tâche. L’explication? Dans la classe, plusieurs ados participent au carême cette année.
Ce ne sont pas les seuls. L’Église catholique a observé une affluence élevée des jeunes lors des messes du mercredi des Cendres qui ont été célébrées en Suisse romande le 5 mars, au début de cette période de quarante jours précédant Pâques (lire ci-dessous).
«Nous avons constaté une hausse de fréquentation dans la majorité des paroisses du canton, particulièrement des jeunes lors de ces célébrations du mercredi des Cendres, indique Malika Schaeffer, responsable communication de l’Église catholique vaudoise. Plusieurs prêtres et agents pastoraux ont fait remonter cette situation.»
C’est le cas de Naseem Asmaroo, prêtre à Yverdon-les-Bains. «Sur 150 personnes présentes lors de la messe des Cendres du soir à l’église Saint-Pierre, au moins un tiers étaient des jeunes, y compris des adolescents. Ça m’a sauté aux yeux. Je voyais certains visages pour la première fois. C’était vraiment intéressant et encourageant.»
Des témoignages similaires ont été recueillis dans toute la Suisse romande par le portail catholique suisse Cath-Info. «Cette situation ne concerne évidemment pas seulement la Suisse romande, relève l’historien des religions fribourgeois Jean-François Mayer. Dans différentes régions d’Europe, on fait état d’une participation exceptionnellement forte aux cérémonies du mercredi des Cendres cette année.» Le point fort de cet office est le moment où le prêtre trace une croix de cendres sur le front des fidèles.
L’influence du ramadan?
Alors que le carême est plutôt une pratique catholique et orthodoxe, on assiste aussi à un «renouveau» du côté de l’Église réformée, selon Jean-François Ramelet, pasteur à l’église Saint-François, à Lausanne. Le temple protestant organise depuis quelques années des messes œcuméniques durant cette période. «De plus en plus de paroisses font le mercredi des Cendres», précise-t-il. En ce qui concerne les jeunes, le pasteur note cette année la concomitance du carême avec le ramadan musulman, qui recule de dix jours chaque année. Ce chevauchement peut avoir joué un rôle, «dans une société très liquide» où les jeunes de différentes communautés se côtoient.
«Le ramadan est sans doute l’un des effets qui ont pesé cette année», ajoute Isabelle Jonveaux, sociologue des religions et responsable de l’antenne romande de l’Institut suisse de sociologie pastorale. «Les catholiques peuvent se dire que les musulmans vivent un vrai jeûne. Or qu’est-ce qu’eux expérimentent durant le carême? Pas grand-chose», développe la chercheuse, qui observe actuellement un attrait pour des formes de spiritualité «qui passent par le corps».
La spécialiste du jeûne ajoute que certaines personnes, plutôt jeunes, profitent du carême pour faire ce type d’expériences, mais que leurs motivations premières ne sont pas nécessairement religieuses: «Elles peuvent relever de la spiritualité au sens large, d’une quête de purification ou de dépassement de soi.»
L’influence de TikTok
Isabelle Jonveaux pointe aussi l’impact des influenceurs en ligne. Il y a les religieux, qui utilisent les réseaux sociaux pour élargir leur audience, mais il y a aussi des laïcs, parfois très jeunes.
Sur la plateforme vidéo TikTok, des adolescentes – il s’agit souvent de filles – suivies par des dizaines de milliers de personnes expliquent, croix autour du cou, les règles à respecter durant le carême, filment le contenu de leur chariot de courses, font la liste des choses dont elles se passent (téléphone, chocolat, maquillage, bijoux et même lisseur à cheveux), etc.
Isabelle Jonveaux se dit «étonnée» du fait que beaucoup d’influenceurs parlent du carême en termes d’injonctions, «alors que ce n’est pas forcément le discours de l’Église». La chercheuse met ça sur le compte de la pression des influenceurs pour se démarquer, dans un marché saturé. Leur public, pas toujours familier des questions religieuses, cherche des réponses claires. «Ceux qui ont du succès ont souvent un discours binaire, peu nuancé et conservateur. Dire à un jeune: «Tu dois faire ceci durant le carême», ça le rassure.» En outre, des formes d’ascèse prônées par des milieux évangéliques aux États-Unis se sont exportées en Europe.
La sociologue souligne que les statistiques ne montrent pas, aujourd’hui, de hausse de la religiosité chez les jeunes, et elle n’exclut pas que l’engouement autour du carême soit un effet de mode. «Ce qui se passe sur les réseaux sociaux me fait penser à ces vidéos d’influenceuses il y a trois ans sur le voile chrétien. C’était un microphénomène qui n’a pas duré.» Elle reconnaît toutefois un besoin de spiritualité. «Mais il ne faut pas partir du principe que l’Église va revenir à ce qu’elle était il y a un siècle parce que des jeunes participent au carême.»
C’est quoi le carême?
Le carême, qui se tient cette année du 5 mars au 17 avril pour les catholiques, désigne la période de quarante jours précédant Pâques, qui commémore pour les chrétiens la résurrection de Jésus. La racine latine du mot signifie «quarantième jour». Un chiffre qui fait écho aux quarante jours de jeûne de Jésus dans le désert.
Le carême débute, le lendemain du Mardi gras, par le mercredi des Cendres et se termine le Jeudi saint, la veille du Vendredi-Saint. Il est souvent associé au jeûne, mais ne s’y limite pas.
«Dans l’Église catholique, le jeûne pendant le carême est une pratique spirituelle importante, mais il n’est pas imposé tous les jours», explique le prêtre Naseem Asmaroo.
Les adultes y sont tenus lors du mercredi des Cendres et du Vendredi-Saint. Au-delà du jeûne, Naseem Asmaroo voit dans le carême «une période d’arrêt pour faire et vivre autrement, une période d’un retour vers soi, vers Dieu et vers les autres. Le carême est un temps favorable de prière, de charité et de jeûne, selon ce que nous trouvons dans la Bible.»
Chez les protestants, le carême, ou «temps de la passion», est observé de manière très libre, dit le pasteur Jean-François Ramelet. Pour lui, il s’agit d’un temps «fissuré» et «joyeux» pour s’interroger sur ses «dépendances» et ses «responsabilités», pour «ralentir», mais aussi pour «s’étonner et s’émerveiller». «C’est un moment de réflexion, de transition, de combat aussi puisqu’il sert à préparer Pâques.» Dans un monde de «surabondance», «il nous faut parfois éprouver le manque pour prendre conscience de ce qu’on a».
«La prière, c’est mon journal intime»
«Cette fois, je suis vraiment bien dedans.» Jade a 14 ans. Après un carême «fait à moitié» l’année dernière, elle a décidé de retenter l’expérience. «Comme je suis vraiment très croyante, j’ai voulu suivre l’ascension de Dieu dans le désert avant de se faire crucifier, explique-t-elle. J’ai aussi des amies chrétiennes, ce qui pousse encore plus à le faire. On est trois. Et d’autres personnes de la classe le font.»
Pour l’adolescente d’Avenches (VD), le carême passe par la prière, la diminution des «addictions» et des «péchés», ainsi que par des visites à l’église. «Je prie le matin, à midi, le soir, avant de manger ou avant un examen. C’est un peu mon journal intime.»
Elle ne mange pas de viande le vendredi et limite drastiquement sa consommation de sucre. «J’essaie de manger sainement.» Elle fait aussi davantage attention à son temps d’écran. «Télévision, téléphone, ordinateur, tout. En temps normal, je suis addict.» Elle a réduit le maquillage, «mais en porte quand même».
«Je veux conserver ma personnalité. Là, par exemple, je montre mes épaules, alors que dans le christianisme il ne faut pas.» Elle ne se met pourtant pas trop de pression: «On ne peut pas rater un carême!»
Jade, qui ne vient pas d’une famille religieuse, se renseigne sur TikTok («mais je vérifie tout») et auprès de connaissances. Elle discute aussi avec ses parents. Dans sa classe, trois personnes font le ramadan, mais cela ne l’a pas influencée. «Certaines personnes nous disent parfois qu’on copie les musulmans. C’est un peu énervant, rien de plus.» Globalement, son carême est bien accepté à l’école. Elle se fait parfois chambrer à midi quand elle saute un repas. «Mais la plupart de mes camarades se montrent curieux et me posent plein de questions.»

À la sortie de la cérémonie des Cendres, on voit désormais de jeunes visages.
GETTY IMAGES VIA AFP
Sur le même sujetNewsletter
«Dernières nouvelles»
Vous voulez rester au top de l’info? «24 heures» vous propose deux rendez-vous par jour, directement dans votre boîte e-mail. Pour ne rien rater de ce qui se passe dans votre Canton, en Suisse ou dans le monde.
Se connecter
Vous avez trouvé une erreur?Merci de nous la signaler.
2 commentaires