**Marine Le Pen a mis en sourdine sa dénonciation de la corruption de ses adversaires, au profit d’attaques contre la « justice politique ». Car, ces dernières années, les affaires financières la visant elle ou son parti et ses cadres s’accumulent.**
« Les trois M, magouilles, manœuvres, mensonges, caractérisent la vie politique UMPS aujourd’hui », dénonçait Marine Le Pen en 2014. Au fil des années, le Front national, devenu le Rassemblement national (RN), a fait de la dénonciation de la corruption et des « magouilles » de ses adversaires politiques son fonds de commerce.
Ce discours a imprégné les slogans du parti, du « mains propres et tête haute » en 1993 au « système UMPS » des années 2010, en passant par le « système Sarkozy » lors de l’affaire Karachi en 2012, la « gauche caïman » après les révélations concernant Jérôme Cahuzac puis le trésorier de la campagne de Hollande en 2013, ou encore le « scandale d’État » du « BenallaGate » en 2018.
En mars 2021, après la condamnation de l’ancien président dans l’affaire des écoutes, elle a considéré que « la conversation entre un avocat et son client » devait rester « sacrée », et que cette affaire était « viciée, dès le départ », le dossier ayant été pris en main par le Parquet national financier (PNF), devenu, selon elle, « le parquet de l’opposition ». « Dans un certain nombre d’affaires, les miennes, celles de M. Fillon, la justice ne s’est pas comportée de la même manière avec les candidats » et a « cherché clairement à influer directement sur l’élection », a-t-elle accusé.
Car, entre-temps, le Rassemblement national a lui aussi été touché par les affaires. Mediapart revient sur cinq affaires financières qui concernent la candidate, son parti ou ses cadres.
C’est l’affaire la plus menaçante pour le Rassemblement national et Marine Le Pen. Elle vaut d’ailleurs à la candidate d’extrême droite une mise en examen pour « détournement de fonds publics ».
Au total, 24 eurodéputé·es ou assistant·es du Rassemblement national sont mis·es en examen, dont de nombreux cadres dirigeants du parti (le vice-président Louis Aliot, le conseiller régional Wallerand de Saint-Just, l’ex-patron du groupe RN au Parlement Nicolas Bay), des proches de Marine Le Pen (son père Jean-Marie Le Pen, sa sœur Yann Le Pen), ou encore Nicolas Crochet, qui fut jusqu’à récemment l’expert-comptable attitré du parti.
Le RN est accusé d’avoir détourné des fonds européens pour rémunérer des cadres et petites mains du parti. Le Parlement européen, partie civile dans l’affaire, a évalué son préjudice à 6,8 millions d’euros. Une série de témoignages et de documents dessinent un « système organisé et centralisé procédant d’un même mode opératoire » et laissent entrevoir un rôle décisionnaire de Marine Le Pen.
Le Rassemblement national n’est pas le seul mouvement concerné par de tels soupçons. Deux autres partis sont également visés par des enquêtes similaires : le MoDem de François Bayrou (dont plusieurs anciens eurodéputés et trois ex-ministres d’Emmanuel Macron sont mis en examen) et le Parti de gauche de Jean-Luc Mélenchon (contre qui aucune mise en examen n’a été prononcée à ce stade). Mais le parti de Marine Le Pen est le seul à être accusé d’avoir mis en place un système à grande échelle, dans la continuité.
L’enquête, ouverte en 2015 à la suite d’un signalement du Parlement européen, a pris du retard, en partie parce que le Rassemblement national a multiplié les recours – comme la loi l’y autorise. L’instruction touche aujourd’hui à sa fin.
Depuis le début de l’affaire, le RN dénonce une « manœuvre » politique à son égard et maintient qu’il n’a « pas commis la moindre infraction ». « Où est-il inscrit qu’un assistant européen doit justifier huit heures de travail par jour à son député européen ?, avait rétorqué Marine Le Pen lors de son audition chez les juges, en 2018. Dans ce cas-là, vous allez avoir une quantité d’emplois fictifs. J’ai des tas de gens qui me font des notes. »
« Ce n’est pas à la justice de décider comment des parlementaires doivent organiser leur travail », a aussi justifié son avocat, Rodolphe Bosselut, affirmant que tous les assistants avaient « travaillé à un moment ou un autre ».
**Soupçons d’emplois fictifs d’assistants au conseil régional**
Des accusations similaires visent – ou ont visé – des collaborateurs du parti dans des conseils régionaux.
Nicolas Bay avait dénoncé des « accusations […] totalement mensongères ». « Les moyens humains et matériels octroyés au groupe des élus RN ont été exclusivement utilisés dans le cadre défini par la loi et dans les règles fixées par le conseil régional », avait-il affirmé.
Une autre enquête a eu lieu dans le Nord-Pas-de-Calais, après la réception par le parquet de Lille d’une lettre de dénonciation anonyme, fin 2015. Le parti était soupçonné d’avoir utilisé, entre 2010 et 2015, les moyens humains et matériels du conseil régional, notamment pour préparer la campagne présidentielle de Marine Le Pen en 2012. L’un des trois collaborateurs visés était David Rachline, aujourd’hui vice-président du parti. En 2010, il était salarié au conseil régional du Nord-Pas-de-Calais, tout en étant conseiller municipal à Fréjus (Var) et permanent au siège du parti à Nanterre (Hauts-de-Seine). Le Front national avait là encore dénoncé une « attaque politique ». « C’est étonnant de voir qu’on s’occupe d’un dossier d’il y a sept ans 15 jours avant la présidentielle », avait ironisé David Rachline sur LCP.
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**Marine Le Pen a mis en sourdine sa dénonciation de la corruption de ses adversaires, au profit d’attaques contre la « justice politique ». Car, ces dernières années, les affaires financières la visant elle ou son parti et ses cadres s’accumulent.**
« Les trois M, magouilles, manœuvres, mensonges, caractérisent la vie politique UMPS aujourd’hui », dénonçait Marine Le Pen en 2014. Au fil des années, le Front national, devenu le Rassemblement national (RN), a fait de la dénonciation de la corruption et des « magouilles » de ses adversaires politiques son fonds de commerce.
Ce discours a imprégné les slogans du parti, du « mains propres et tête haute » en 1993 au « système UMPS » des années 2010, en passant par le « système Sarkozy » lors de l’affaire Karachi en 2012, la « gauche caïman » après les révélations concernant Jérôme Cahuzac puis le trésorier de la campagne de Hollande en 2013, ou encore le « scandale d’État » du « BenallaGate » en 2018.
Ces dernières années, le Rassemblement national a quelque peu mis en sourdine sa dénonciation de la corruption, au profit d’attaques contre la « justice politique », les « juges rouges » ou le « gouvernement des juges ». Au point d’alimenter le discours tenu par Nicolas Sarkozy, condamné ou mis en cause dans plusieurs affaires. En 2018, Marine Le Pen a plusieurs fois mis en doute la neutralité du juge d’instruction chargé de l’affaire du financement libyen ([ici](https://www.francetvinfo.fr/politique/affaire/financement-de-la-campagne-de-sarkozy/affaire-sarkozy-selon-marine-le-pen-le-fait-que-le-juge-tournaire-co-dirige-l-instruction-est-de-nature-a-susciter-des-soupcons_2670524.html) et [là](https://actu.orange.fr/politique/video-nicolas-sarkozy-en-garde-a-vue-marine-le-pen-doute-de-la-neutralite-du-juge-d-instruction-magic-CNT0000010mu3j.html) ).
En mars 2021, après la condamnation de l’ancien président dans l’affaire des écoutes, elle a considéré que « la conversation entre un avocat et son client » devait rester « sacrée », et que cette affaire était « viciée, dès le départ », le dossier ayant été pris en main par le Parquet national financier (PNF), devenu, selon elle, « le parquet de l’opposition ». « Dans un certain nombre d’affaires, les miennes, celles de M. Fillon, la justice ne s’est pas comportée de la même manière avec les candidats » et a « cherché clairement à influer directement sur l’élection », a-t-elle accusé.
Car, entre-temps, le Rassemblement national a lui aussi été touché par les affaires. Mediapart revient sur cinq affaires financières qui concernent la candidate, son parti ou ses cadres.
**Soupçons d’emplois fictifs d’assistants parlementaires européens**
C’est l’affaire la plus menaçante pour le Rassemblement national et Marine Le Pen. Elle vaut d’ailleurs à la candidate d’extrême droite une mise en examen pour « détournement de fonds publics ».
Au total, 24 eurodéputé·es ou assistant·es du Rassemblement national sont mis·es en examen, dont de nombreux cadres dirigeants du parti (le vice-président Louis Aliot, le conseiller régional Wallerand de Saint-Just, l’ex-patron du groupe RN au Parlement Nicolas Bay), des proches de Marine Le Pen (son père Jean-Marie Le Pen, sa sœur Yann Le Pen), ou encore Nicolas Crochet, qui fut jusqu’à récemment l’expert-comptable attitré du parti.
Le RN est accusé d’avoir détourné des fonds européens pour rémunérer des cadres et petites mains du parti. Le Parlement européen, partie civile dans l’affaire, a évalué son préjudice à 6,8 millions d’euros. Une série de témoignages et de documents dessinent un « système organisé et centralisé procédant d’un même mode opératoire » et laissent entrevoir un rôle décisionnaire de Marine Le Pen.
En 2017, Mediapart avait révélé des courriels montrant qu’elle avait été alertée du problème et ne pouvait pas ignorer les jeux comptables qui, d’après les soupçons de la justice, auraient permis à son parti de mettre en place ce « système » (lire nos enquêtes [ici](https://www.mediapart.fr/journal/france/090317/soupcon-demploi-fictif-marine-le-pen-avait-ete-alertee) et [là](https://www.mediapart.fr/journal/france/150317/marine-est-au-courant-de-tout-un-livre-denquete-accable-la-candidate-fn?onglet=full) ).
Le Rassemblement national n’est pas le seul mouvement concerné par de tels soupçons. Deux autres partis sont également visés par des enquêtes similaires : le MoDem de François Bayrou (dont plusieurs anciens eurodéputés et trois ex-ministres d’Emmanuel Macron sont mis en examen) et le Parti de gauche de Jean-Luc Mélenchon (contre qui aucune mise en examen n’a été prononcée à ce stade). Mais le parti de Marine Le Pen est le seul à être accusé d’avoir mis en place un système à grande échelle, dans la continuité.
Les policiers de l’Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales (OCLCIFF) de Nanterre, chargés de l’enquête, ont mis en lumière certaines situations problématiques, voire ubuesques, comme l’avait raconté Mediapart ([ici](https://www.mediapart.fr/journal/france/160217/assistants-au-parlement-europeen-le-document-qui-accable-marine-le-pen), [là](https://www.mediapart.fr/journal/france/180217/les-zones-d-ombre-du-contrat-du-garde-du-corps-de-marine-le-pen) et [là](https://www.mediapart.fr/journal/france/250217/l-ex-conseiller-qui-accuse-marine-le-pen)). Des documents montrent « l’absence totale ou quasi totale » de travail au Parlement d’une partie des collaborateurs d’eurodéputés FN « et, au contraire, un travail effectué au profit du Front national ».
L’enquête, ouverte en 2015 à la suite d’un signalement du Parlement européen, a pris du retard, en partie parce que le Rassemblement national a multiplié les recours – comme la loi l’y autorise. L’instruction touche aujourd’hui à sa fin.
Depuis le début de l’affaire, le RN dénonce une « manœuvre » politique à son égard et maintient qu’il n’a « pas commis la moindre infraction ». « Où est-il inscrit qu’un assistant européen doit justifier huit heures de travail par jour à son député européen ?, avait rétorqué Marine Le Pen lors de son audition chez les juges, en 2018. Dans ce cas-là, vous allez avoir une quantité d’emplois fictifs. J’ai des tas de gens qui me font des notes. »
« Ce n’est pas à la justice de décider comment des parlementaires doivent organiser leur travail », a aussi justifié son avocat, Rodolphe Bosselut, affirmant que tous les assistants avaient « travaillé à un moment ou un autre ».
**Soupçons d’emplois fictifs d’assistants au conseil régional**
Des accusations similaires visent – ou ont visé – des collaborateurs du parti dans des conseils régionaux.
En Normandie, Nicolas Bay, chef de file du RN (avant de rejoindre, tout récemment, Éric Zemmour), a embauché certains de ses proches à différents postes de collaborateurs du groupe RN au conseil régional, sous la précédente mandature, comme l’a révélé en novembre [le site d’information Le Poulpe](https://www.mediapart.fr/journal/france/070621/en-normandie-le-rn-est-soupconne-d-avoir-profite-de-fonds-de-la-region) (partenaire de Mediapart). Le contenu de leur travail pose question, tout comme l’utilisation des moyens de la collectivité. Après les révélations du Poulpe, [le parquet de Rouen a ouvert une enquête](https://www.lepoulpe.info/en-normandie-le-rassemblement-national-vise-par-une-enquete-penale/) des chefs de « prise illégale d’intérêts » et de « détournement de fonds publics ».
Nicolas Bay avait dénoncé des « accusations […] totalement mensongères ». « Les moyens humains et matériels octroyés au groupe des élus RN ont été exclusivement utilisés dans le cadre défini par la loi et dans les règles fixées par le conseil régional », avait-il affirmé.
Une autre enquête a eu lieu dans le Nord-Pas-de-Calais, après la réception par le parquet de Lille d’une lettre de dénonciation anonyme, fin 2015. Le parti était soupçonné d’avoir utilisé, entre 2010 et 2015, les moyens humains et matériels du conseil régional, notamment pour préparer la campagne présidentielle de Marine Le Pen en 2012. L’un des trois collaborateurs visés était David Rachline, aujourd’hui vice-président du parti. En 2010, il était salarié au conseil régional du Nord-Pas-de-Calais, tout en étant conseiller municipal à Fréjus (Var) et permanent au siège du parti à Nanterre (Hauts-de-Seine). Le Front national avait là encore dénoncé une « attaque politique ». « C’est étonnant de voir qu’on s’occupe d’un dossier d’il y a sept ans 15 jours avant la présidentielle », avait ironisé David Rachline sur LCP.