Le Reportage de la rédaction s’intéresse aujourd’hui au sujet des peuples autochtones et des minorités nationales de Russie, mobilisées pour la guerre en Ukraine de manière disproportionnée, parfois par la force. C’est ce que dénoncent plusieurs organisations locales pour les droits de l’homme, toutes classées par le pouvoir en place comme “terroristes”. Selon des analyses indépendantes, les personnes appartenant à des groupes minoritaires en Russie sont quatre fois plus exposées au risque d’être tuées en Ukraine que les personnes d’origine ethnique russe, et cent fois plus que les personnes venant de Moscou.
Dès le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par Moscou, certains groupes minoritaires de Russie ont dénoncé une guerre pour “le monde russe”. Autrement dit : une guerre qui n’était pas la leur. C’est le cas de Sholbaana, médecin de 33 ans. Cette jeune femme vient de la République de Touva, en Sibérie orientale, à la frontière de la Bouriatie et de la Mongolie. Au printemps 2022, l’activiste co-fonde l’organisation “Novaia Touva”,” Nouvelle Touva”. Dès les premières semaines de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le mouvement vient en aide aux jeunes Touvains envoyés malgré eux sur le front.
Sholbaana, activiste, co-fondatrice de l’organisation « Novaia Touva ». Avril 2025. © Radio France – Virginie Pironon Aider les jeunes conscrits issus des nationalités à échapper au front
“Nous avons aidé de nombreuses personnes, explique Sholbaanna. Toutes celles que l’on pouvait. Notre organisation a été la première à mettre en place un itinéraire sûr pour faire sortir les conscrits qui ont été envoyé de force faire la guerre, de façon illégale. Nous avons ensuite partagé ces itinéraires avec d’autres associations pour les droits de l’homme. Pour le Kremlin, il s’agit d’utiliser les citoyens issus des Républiques nationales comme chair à canon.” Grâce à Novaia Touva, 600 soldats (sur une population estimée à 300 000 Touvains, peuple turcophone) ont pu résilier leurs contrats militaires et échapper au front. Même pour de jeunes diplômés, explique Sholbaanna, il est impossible dans cette petite République de trouver du travail, les meilleurs emplois étant réservés selon elle aux Russes ethniques. “A Touva, explique l’activiste, une extrême pauvreté a été mise en place et créée de toutes pièces, pour faciliter le contrôle de la population. Les gens qui veulent manger sont prêts à accepter de devenir militaires. Tu n’as pas le choix.”
La répression, plus forte dans les régions
La jeune femme vit désormais aux Pays-Bas avec son mari et leurs deux enfants. Son mouvement, composé d’une vingtaine de personnes au départ, a été classé comme terroriste par les autorités, mettant un énorme coup d’arrêt aux activités. Les militants ont parfois fini par jeter l’éponge à cause de la pression, et des nombreux morts autour d’eux. “Un de nos activistes est décédé, explique Sholbaanna. Parce qu’il ne voulait pas aller au front, un des commandants l’a abattu. Malheureusement, nous découvrirons les détails de tous ces faits terribles, seulement après la guerre, je suppose.” A cause des activités de Sholbaanna, sa famille, restée en République de Touva, a subi de nombreuses pressions. Sa mère, directrice d’école, a été démise de ses fonctions et son père a été licencié.
Une propagande sans limites dans les “colonies”
Pour recruter dans l’armée, Moscou ne lésine pas sur les moyens en région. Militarisation dès le plus jeune âge, et propagande en langue touvine pour toucher les campagnes les plus reculées. Paradoxe : depuis 2008, les langues “nationales” ne sont plus obligatoire dans l’enseignement public…””Moscou vit sur le dos de ses colonies, enrage la militante, qui pourrait être condamné à la prison à vie en Russie. Je les appelle des colonies, parce que c’est ce qu’elles sont ! Ces territoires ne font que survivre, alors qu’ils regorgent de ressources naturelles. Tous les minéraux et les énergies fossiles sont extraits dans ces régions ! Or, tout va à Moscou, dans les mains de ceux qui détiennent le pouvoir, dont les proches de Poutine.”
Le média indépendant “Asians of Russia” consacré aux peuples asiatiques de Russie, ligne co-fondée par Lilya. – Asians of Russia Des organisations taxées de “terroristes” par le Kremlin
Pour réduire au silence les mouvements contestataires, nés au lendemain de la guerre à grande échelle, les autorités ont classé comme terroristes 170 organisations régionales. Parmi elles, outre Novaia Touva, le média indépendant “Asians of Russia” consacré aux peuples asiatiques de Russie, vivant dans l’Altaï, la Yakoutie, la Bouriatie, la Kalmoukie, à Touva, ou encore, en Khakassie. Une publication en ligne co-fondée par Lilya, désormais réfugiée en Pologne. “Laisser des commentaires sur notre site internet ou nos réseaux sociaux –nous avons 148 000 followers sur Instagram-est désormais une infraction pénale et peut vous faire condamner en Russie à plusieurs années de prison. Notre média a été un des premiers à être inclus dans cette liste d’organisations terroristes, aux côtés d’autres initiatives décoloniales ou mouvements pour l’indépendance. Nous pensons qu’il s’agit d’une tentative d’étouffer la voix des nationalités de ces régions.”
Des populations de plus en plus isolées
“Des peuples qui désormais, avec la fuite du pays de la plupart des militants des droits de l’homme, n’ont plus personne pour les défendre”, ajoute Batlay, Bouriate également à l’origine de l’initiative Asians of Russia. “Si nous prenons des régions éloignées comme la Bouriatie ou la Khakassie, les gens n’ont personne pour les aider, affirme-t-il, ébranlé. Il n’y a plus d’organisation de défense des droits de l’homme ou d’activistes dans ces régions. Les autorités peuvent venir, emmener les gens, personne ne les aidera. Personne ne saura même qu’ils ont été emmenés ! Il y a eu des cas, par exemple, en Yakoutie, où des hélicoptères ont été envoyés pour aller chercher des hommes dans des endroits très reculés, pour les faire partir à la guerre. Mais si quelqu’un tombe malade là-bas, et a besoin d’une assistance médicale urgente, on leur dit qu’on ne peut pas envoyer d’hélicoptère sur place ! ” Batlay pense encore, impuissant, au sort d’une cinquantaine de femmes qui avaient osé manifester à Touva contre le gouvernement. Interrogées par Asians of Russia, elles ont été arrêtées. Comme c’est souvent le cas dans ces régions reculées, aucun avocat n’a pris le risque de les défendre.