Assassinat de Samuel Paty : « A force d’euphémiser l’islamisme, une partie de la gauche est devenue inaudible »

11 comments
  1. **Entretien / Christophe Naudin, rescapé du Bataclan et lui aussi professeur d’histoire-géographie, redoutait que l’école soit ciblée par les terroristes.**

    *Enseignant dans un collège en région parisienne, Christophe Naudin est l’auteur de Journal d’un rescapé du Bataclan (Libertalia, 2020), un livre dans lequel il revient sur le drame et sur son parcours de reconstruction, avant de critiquer durement une partie de la gauche, qu’il juge complaisante avec les islamistes. En 2015, il avait aussi cosigné, avec William Blanc, chez le même éditeur, Charles Martel et la bataille de Poitiers. De l’histoire au mythe identitaire.*

    **L’assassinat de Samuel Paty par un jeune djihadiste, à partir d’une accusation relayée par un parent islamiste et avec le concours d’élèves qui l’ont désigné, vous est-il apparu comme un basculement ?**

    Comme tout le monde, j’étais sidéré, bien sûr, quand c’est arrivé. Sidéré, mais pas étonné sur le fond, car j’avais, depuis la rentrée 2016, cette crainte – j’en parle dès le début de mon livre – que les djihadistes s’en prennent à l’école, comme ils l’avaient annoncé dans leur propagande. Je savais qu’ils pouvaient cibler des enseignants, pour tout ce qu’on représente à leurs yeux et qu’ils haïssent. La menace planait. Des enfants ont été, c’est vrai, dans une forme de complicité, même si, évidemment, ils ne savaient pas ce qui allait arriver, mais c’est avant tout un attentat djihadiste. J’en veux plus aux parents qui étaient derrière, dans un tourbillon de surenchère. Ce qui s’est passé reflète aussi les problèmes que nous, enseignants, pouvons rencontrer, avec la pression exercée par certains parents et les contestations de certains élèves. Mais je ne pense absolument pas que la motivation des élèves impliqués était « djihadiste ». Avec les réseaux sociaux, des affaires qui partent dans tous les sens, sans aller aussi loin, nous en avons régulièrement.

    **Professeur d’histoire et spécialiste de l’islam médiéval, vous avez été projeté au cœur de la violence extrême d’un événement historique. Cela a-t-il modifié votre perception d’historien ?**

    J’ai l’impression qu’au contraire cela a plutôt conforté cette perception. Le fait d’être historien, de travailler avec recul et méthode – et, en plus, sur ces sujets-là ! – m’a permis de mieux amortir le choc. Je me dis parfois que, si cela m’était arrivé quand j’étais très jeune, j’aurais pu me replier sur moi-même, peut-être même tomber dans la haine des musulmans. Mon état d’historien, en fait, fait partie des choses qui m’ont protégé.

    **Votre expérience de « rescapé du Bataclan », que vos élèves ne peuvent ignorer, a-t-elle des conséquences sur votre pratique professionnelle ?**

    Je n’ai pas l’impression que cela ait changé ma façon d’enseigner. Par leurs frères ou sœurs que j’ai eus en classe les années précédentes, la plupart des élèves sont plus ou moins au courant. Mais j’en ai très peu parlé avec eux. D’une part, ils n’en prennent pas l’initiative et font plutôt preuve de pudeur. Même juste après, j’ai eu des témoignages discrets de sympathie, de soutien et très peu de questions du genre : « Vous avez vu les terroristes ? Vous avez vu des morts ? », etc. Sur ce sujet-là, j’ai eu plutôt des questions d’adultes.

    D’autre part, je ne tiens pas du tout à leur dire : « Voilà, j’étais au Bataclan, donc je vais vous en parler en connaissance de cause. » Le seul moment où je me sers de cette expérience de façon vraiment ouverte et assumée, c’est quand on fait les exercices d’alerte intrusion au collège, pour rassurer les uns, trop troublés, sur le fait que « c’est pas pour de vrai », ou au contraire pour rattraper ceux qui ne sont pas assez attentifs. Pendant les cours, je ne m’en sers pas, ou alors seulement quand on aborde des sujets proches. Par exemple, quand on parle de la guerre dans les tranchées. Je sais bien que ce que j’ai vécu au Bataclan est très différent, mais, sans leur dire – certains le comprennent –, je me sers de mon expérience pour essayer de leur faire saisir à quoi cela pouvait ressembler, dans les tranchées : avec le son, les cris, les odeurs… Mais cela ne va pas plus loin.

    **L’affirmation du caractère inévitable, voire souhaitable, de la violence « accoucheuse de l’histoire » est très présente dans la rhétorique de la gauche radicale, qui est votre famille politique. Partagez-vous cette vision ou avez-vous pris vos distances ?**

    Un peu entre les deux. N’étant pas pacifiste, je ne rejette pas forcément toute forme de violence politique. L’histoire est pleine de violences légitimes. Je peux comprendre, même si cela ne me semble pas constructif, des réponses violentes à la violence de l’Etat, par exemple quand il y a des violences policières. Et je suis désabusé sur les méthodes pacifiques de négociation, dont on voit qu’elles ne marchent pas. Après, cela dépend de quelle violence on parle. Aujourd’hui, notamment dans les manifestations, certains profitent des circonstances pour pratiquer la violence pour la violence. Je n’en vois pas l’intérêt. Ce qui m’énerve, aussi, ce sont les gens qui défendent la violence, notamment des intellectuels de gauche, mais qui restent tranquillement chez eux ou bien y vont une fois pour avoir leur médaille du rebelle. La violence romantique, du type : « On va aller casser du flic parce qu’on est des gros rebelles », je trouve cela complètement idiot et vain.

    **Vous exprimez, dans votre livre, votre colère envers deux courants : d’un côté, ceux qui exploitent les attentats pour propager la haine des musulmans, de l’autre, les militants de gauche qui « frayent avec les islamistes ». Vous qualifiez ces derniers d’« islamistophiles ».**

    Je ne dirais pas que ce courant-là excuse ou justifie le terrorisme, mais il pratique, à des degrés divers selon les personnalités, une forme d’euphémisation que je trouve caricaturale et insupportable. Je suis plus violent avec les représentants de ce courant, car, effectivement, c’est mon camp politique. De mes adversaires politiques, je n’attends rien. Alors que de mon propre camp, par définition, j’attends quelque chose. Cela continue de m’énerver, même si j’ai, aujourd’hui, moins de colère dans l’expression qu’au moment de l’écriture de mon livre.

    **Mais vous tracez souvent un trait d’égalité entre les uns et les autres. Vous dites même qu’ils vous font « vomir » indifféremment…**

    C’est vrai quand je l’écris, et je ne retire rien. Mais j’ai précisé, dans la postface, que je ne les mets pas sur le même plan. Je ne vais pas placer à égalité avec l’extrême droite ou la droite dure des personnes comme – allez, on va quand même citer deux noms – Edgar Morin ou Edwy Plenel. Je respecte évidemment Edgar Morin, même si certaines de ses prises de position continuent de m’attrister. Et je me sens proche d’Edwy Plenel par ses choix politiques d’ensemble.

    En revanche, c’est vrai que j’ai un mélange de colère et de déception à voir des gens que j’apprécie sur d’autres sujets s’accrocher à des grilles de lecture à mon avis complètement dépassées. Par exemple, celle qui voudrait expliquer les attentats par le soi-disant anti-impérialisme des terroristes et non par leur fanatisme religieux. Celui-ci est bien antérieur aux premières frappes occidentales en Syrie, antérieur même à la guerre en Irak, car la confrontation fait partie de leur projet. Sur ces sujets, le dialogue est quasi impossible avec une partie des militants de gauche. On en arrive même à devoir leur rappeler que la France s’était opposée à l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis en 2003.

    Après le choc créé par l’assassinat de Samuel Paty, j’ai eu un espoir, malheureusement de courte durée, que ces illusions se dissipent. Puis sont réapparues les tribunes dans les médias, d’intellectuels et de stars du cinéma, décrivant le terrorisme comme une réplique aux interventions occidentales en Syrie, en Libye ou au Mali. Ou encore affirmant que le débat serait interdit sur ces sujets, alors qu’on n’a jamais cessé d’en débattre !

  2. Mec que j’ai toujours trouvé très sain (vu dans plusieurs émission d’arrêt sur images), discours calme et dés-hystérisé. Bon par contre là l’interview reste assez en surface des choses, on apprend pas des masses…

  3. Ça a l’air quand même très léger son argumentation sur la gauche qui serait “islamistophile”, parce que bon ça parle de Morin et Plenel mais j’ai jamais rencontré (oui ça reste une expérience personnelle) de militants qui récusent le fanatisme religieux et et qui rationalisent l’acte terroriste.

    Peut être, mais je suis pas historien que ce qui rend inaudible la gauche c’est le fait qu’on entend quasi continuellement la droite en boucle sur ces sujets dans l’espace publique et médiatique.

    D’ailleurs il parle bien de la droite qui amène l’islamophobie dans son article, donc bon sur certains points ça me semble assez flou.

  4. >”En revanche, c’est vrai que j’ai un mélange de colère et de déception à voir des gens que j’apprécie sur d’autres sujets s’accrocher à des grilles de lecture à mon avis complètement dépassées. Par exemple, celle qui voudrait expliquer les attentats par le soi-disant anti-impérialisme des terroristes et non par leur fanatisme religieux. Celui-ci est bien antérieur aux premières frappes occidentales en Syrie, antérieur même à la guerre en Irak, car la confrontation fait partie de leur projet.”

    ​

    Autant je me sens assez proche de son discours, et je suis sur qu’on s’entendrait sur ce point, mais ce passage me fait un peu tiquer.

    Personnellement les grilles de lecture qui m’ont choqué et déçu, et que je trouve dépassées, ont été celles sur le supposé racisme de la police et de l’Etat dans le cadre de l’action antiterroriste.

    En revanche, pour ce qui est de la lecture anti-impérialiste vis à vis de la religieuse, je trouve au contraire qu’elle est largement sous-estimée, y compris à gauche.

    Ca me frappe moi de lire continuellement des gens expliquer Daesh, Al Qaida, Boko Haram etc… par des raisons puranement de fanatisme religieux, en minimisant tout l’aspect politique de la guerre qui est en cours.

    La question de la reconstruction d’un califat religieux elle est centrale il me semble. Et j’ai presque envie de dire légitime dans la région du Moyen-Orient ou de l’Afrique. Je veux dire on sait tous que ces régions là ont été découpés au hachoir par des puissances étrangères, et qu’elles ont salement segmentés des populations autochtones pourtant semblables.

  5. Tiens, “islamistophile”, je l’aime bien celle là. C’est plus précis que “islamogauchisme”, c’est des gens qui supportent ou justifient le djihadisme. Pour les musulmans ça peut être pour motif religieux, pour une partie de la gauche, c’est justifié par l’oppression à l’encontre des musulmans (en France ou au MO via les guerres de “l’Occident”), et que y a pas de mauvaise Lutte. Différentes raisons (pas incompatibles) mais même discours.

  6. > En revanche, cette gauche-là a une grave responsabilité dans la situation actuelle : celle d’avoir contribué à porter l’extrême droite au plus haut niveau. A force d’euphémiser l’islamisme, de refuser de parler de certaines choses, de dire que tout est de la faute des médias,

    On a des chiffres sur la proportions de votants qui sont passés de gauche à l’ED ces deux dernières décennies ? Attention, râlage :

    En tout honnêteté, ce truisme on en bouffe depuis un moment et j’en peux plus. Autant je suis d’accord avec une bonne partie de ses propos, autant à entendre ce genre de personnes les seuls médias au monde c’est Libé, Médiapart et les 3 heures de la bande à Meurice sur France Inter. Genre les médias les plus influents de France ils sont pas de droite.

    C’est pas la faute de la gauche si la droite se contente de au mieux virtue-signalling sur l’immigration depuis 15 ans, hein. No shit qu’au bout d’un moment l’électorat (de droite) que ça intéresse finit par se reporter sur le parti qui en fait son cheval de bataille.

  7. Je suis le seul à trouver stupide de lutter contre des personnes se voulant martyrs en créant nos propres martyrs ?

Leave a Reply