Violences sexuelles : huit femmes accusent PPDA

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  1. par Jérôme Lefilliâtre et Anne Diatkine
    publié le 8 novembre 2021 à 17h57
    Visé par une plainte pour viols par l’écrivaine Florence Porcel, Patrick Poivre d’Arvor se rend le 3 mars dans l’émission de télévision Quotidien (TMC), pour se défendre : «Jamais je n’ai accepté une relation qui ne serait pas consentie, qui serait forcée, jamais de la vie. […] Il n’y a rien de pire, pour moi, que de contraindre quelqu’un à quoi que ce soit.» Notes sous les yeux, l’ex-présentateur du 20 heures de TF1 nie fermement avoir eu une relation sexuelle avec l’autrice, dénonce une «affabulation», dit sa «colère». Puis il attaque la crédibilité d’autres témoignages accusatoires, apparus les jours précédents sur les réseaux sociaux : «Tout ceci, uniquement de l’anonymat, toujours de l’anonymat. Jamais une personne qui ose venir, les yeux dans les yeux, me dire : “Non, ce n’était pas bien.”»

    Quelques mois après ces déclarations qui les ont révoltées, huit femmes ont décidé de prendre le journaliste de 74 ans au mot et de témoigner dans Libération. Sept d’entre elles le font à visage découvert. Ces femmes racontent des histoires survenues avec Patrick Poivre d’Arvor, dont les faits pourraient relever des qualifications juridiques de viol, d’agression sexuelle ou de harcèlement.

    Stéphanie Khayat, journaliste à France Télévisions, dit avoir subi deux viols dans le bureau du journaliste à TF1 : l’un en 1994, l’autre en 1997. Hélène Devynck, scénariste et ex-journaliste à LCI, affirme avoir été victime d’un viol au domicile de Patrick Poivre d’Arvor en 1993. Employée d’une compagnie aérienne, Aude Darlet assure avoir subi une agression sexuelle dans le bureau de l’ex-présentateur du JT en 2002, qui l’avait invitée à assister au 20 heures. De même que la journaliste Emmanuelle Dancourt, en 2008. Ex-reporter à TF1, Cécile Thimoreau affirme avoir subi une agression sexuelle chez Patrick Poivre d’Arvor en 1996 ou 1997. Dirigeante de société, Muriel Reus, ex-vice-présidente d’une filiale du groupe TF1, déclare avoir fait l’objet d’une tentative d’agression sexuelle dans le bureau du journaliste en 1995. Cécile Delarue raconte avoir été la cible de harcèlement sexuel lors de son passage à TF1 comme journaliste en 2002-2003.

    Toutes ces femmes ont accepté de livrer à Libération leurs récits détaillés pour dénoncer un schéma de domination. Un système déjà vu ailleurs, dans d’autres milieux et avec d’autres personnages, qui mêle abus de pouvoir et sentiment de toute-puissance, écrasement des plus faibles et silence complice. A la tête du JT de la filiale du groupe Bouygues de 1987 à 2008, «PPDA» a longtemps été le journaliste le plus puissant de France, réunissant souvent plus de 10 millions de téléspectateurs devant leur écran. Pourvu d’un immense réseau d’influence, l’homme, fait chevalier de la Légion d’honneur par le président Chirac en 2003, est aussi un écrivain à succès, publié dans plusieurs maisons d’édition de premier ordre.

    Onze plaintes pour viols, agressions ou harcèlement
    Ces femmes prennent publiquement la parole parce qu’elles ont été choquées par le classement sans suite de l’enquête préliminaire ouverte en février à la suite de la plainte déposée par Florence Porcel. Le 24 juin, le parquet de Nanterre a clos le dossier, malgré le nombre très élevé de témoignages. «La quasi-totalité des faits dénoncés sont prescrits, explique Hervé Lollic, procureur adjoint, à Libération. C’est-à-dire que la justice n’en a eu connaissance qu’après le délai légal à partir duquel aucune poursuite ne peut avoir lieu. Un seul fait allégué n’est pas prescrit, mais les éléments recueillis au cours de l’enquête, et qui ont fait l’objet de plusieurs vérifications, y compris sur le lieu des faits, n’ont pas permis de confirmer catégoriquement les propos de la plaignante. Ce qui a conduit le parquet à considérer que l’infraction n’était pas suffisamment caractérisée. Cela ne signifie pas qu’il est considéré que les faits sont faux, mais veut dire que le parquet estime que les éléments probatoires sont insuffisants pour aller contre la présomption d’innocence du mis en cause.»

    L’affaire pourrait néanmoins rebondir dans les semaines à venir. D’après nos informations, Florence Porcel (qui n’a pas souhaité s’exprimer) s’apprête à déposer une nouvelle plainte avec constitution de partie civile. Ce qui pourrait déclencher l’ouverture d’une information judiciaire, si un juge d’instruction est saisi. Elle dénonce notamment un viol qui se serait produit en 2009 et n’est donc pas prescrit. C’est celui qui a été jugé «insuffisamment caractérisé» par le parquet.

    Très peu de femmes qui rompent le silence dans Libération se connaissaient avant la plainte de Florence Porcel – certaines avaient travaillé ensemble à TF1. Elles se sont découvertes dans le sillage de l’enquête préliminaire. La prise de parole dans le Monde de plusieurs d’entre elles, au printemps, leur a permis d’entrer en contact. Issues de tous les milieux sociaux et de toute la France, elles se sont d’abord parlé par téléphone puis ont échangé par messagerie, avant de se rencontrer, pour quelques-unes, lors d’un dîner au printemps.

    Toutes ont participé à l’enquête menée par la Brigade de répression de la délinquance aux personnes (BRDP). Sans avoir été convoquées. Elles ont sollicité spontanément cette unité de la police judiciaire parisienne pour témoigner. Elles sont loin d’être les seules : 22 femmes accusant Patrick Poivre d’Arvor, en plus de Florence Porcel, ont versé leur déposition ; onze ont porté plainte pour viols, agressions ou harcèlement. La lecture du dossier d’enquête, que Libération a pu consulter, est éprouvante. Les faits allégués s’étalent sur une très longue période, courant de 1985 à 2015. Plusieurs femmes ont terminé leur audition en pleurs, secouées. Certaines insistent sur l’impact néfaste qu’ont eu dans leurs vies les agressions dénoncées. «J’ai mis des années à me défaire de la chape de dégoût et de honte, des années à me dire que j’aurais pu crier, me débattre, frapper, courir», raconte Hélène Devynck à Libération. «J’ai eu du mal par la suite à faire confiance aux hommes», constate Cécile Thimoreau, pour qui les conséquences ont aussi été professionnelles : «J’ai décidé de quitter TF1 en 2001 car j’étouffais.»

    Une «tactique rodée»
    La lecture du dossier sidère par les récurrences et similitudes qu’il contient, d’un cas à l’autre. C’est la multiplicité des témoignages, la plupart du temps précis et circonstanciés, qui leur donne leur crédit. Ils relatent souvent un «processus» semblable. Les histoires se ressemblent tant parfois qu’on pourrait les superposer. Le policier chargé de l’enquête le note dans son rapport final, avec des mots forts : ces témoignages «décrivent Patrick Poivre d’Arvor comme un prédateur sexuel abusant de sa notoriété et usant d’un mode opératoire similaire dans l’approche de ses victimes et dans la brutalité de ses actes, commis sans la moindre tentative de séduction, ni la moindre considération envers les femmes qui osaient refuser ses avances».

    n point commun émerge de ces récits, sur la manière dont le journaliste et écrivain aborde les femmes, au téléphone ou en personne, par des questions intimes et intrusives, que relève le rapport d’enquête : «Etes-vous en couple ? Etes-vous fidèle ? Etes-vous heureuse dans votre vie sexuelle ? Quand avez-vous fait l’amour pour la dernière fois ? Vous masturbez-vous ? Etes-vous nue ?» Des interrogations adressées dès le premier échange, d’une voix «doucereuse», «mielleuse» ou «enveloppante», selon différents témoignages. L’homme avait notamment recours à ce procédé au sein de TF1, selon Chloé (1), qui a accepté de témoigner auprès de Libération sans apparaître nommément. Lors de son audition par la police, elle a évoqué une «tactique rodée» : «Après le 20 heures, lors de la conférence de débriefing, il s’arrangeait pour que les jeunes femmes de la rédaction s’attardent après que tout le monde était parti. Il faisait d’abord une ou deux remarques sur le sujet (de reportage) puis abordait des questions intimes.»

  2. Attention à ne pas tomber dans l’exact contraire de notre système juridique: la présomption de culpabilité.

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