Les travailleurs français n’ont rien à espérer de Marine Le Pen

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  1. **Derrière le vernis social, la vision économique de Marine Le Pen repose sur la défense du capital national et la discrimination. Une politique qui affaiblirait l’ensemble des salariés, français et étrangers.**

    Au cours de cette campagne, Marine Le Pen n’a eu de cesse de se présenter comme la candidate « du pouvoir d’achat » et du « social » face à un Emmanuel Macron enfermé dans sa logique néolibérale. Mais le travailleur français modeste peut-il faire confiance à la présidente du Rassemblement national (RN) pour améliorer son niveau de vie, défendre le service public et lui offrir des perspectives ?

    La réponse à cette question ne dépend pas des mesures « sociales » ponctuelles qui sont présentes dans le programme et qui ont surtout une fonction politique, comme la baisse de la TVA sur les hydrocarbures, mais bien plutôt des choix portant sur les circuits de redistribution et de production.

    C’est donc l’économie politique d’un tel régime qu’il faut tenter de dessiner. Notons que l’exercice est rendu assez complexe par le flou du programme présenté, qui dissimule souvent soigneusement les choix essentiels qu’il sous-entend.

    **L’illusion du « ruissellement national »**

    Il est, à cet égard, utile de rappeler que Marine Le Pen est une candidate qui, bien évidemment, entend ne pas rompre avec le capitalisme, mais au contraire renforcer un capitalisme national, ce qu’elle appelle le « patriotisme économique ». Le levier d’action de l’État sera ainsi « de créer un environnement favorable au développement des entreprises », comme il est écrit dans [le « Manifeste » de la candidate.](https://mlafrance.fr/pdfs/manifeste-m-la-france-programme-presidentiel.pdf)

    Comment fonctionnerait ce « capitalisme national » et où se situeraient les leviers de redistribution ? La candidate du RN et son programme peinent en réalité à en donner une image claire. Certes, on peut deviner dans certains domaines un volontarisme de l’État mais, hormis beaucoup de petites mesures, on ne trouve rien de très concret derrière l’expression « État stratège ».

    Les investissements publics sont soumis à la rentabilité préalable d’un énigmatique « Fonds souverain français » (FSF) chargé de récolter l’épargne des Français avec un espoir de rendement élevé. Preuve, au demeurant, que Marine Le Pen et le RN ne croient pas au keynésianisme dont ils se réclament parfois puisque, chez Keynes, précisément, l’épargne n’est pas préalable à l’investissement, mais, au contraire, l’investissement crée la possibilité de l’épargne. Le RN s’inscrit donc dans une politique de l’offre inspirée par la vieille doctrine monétaire néoclassique.

    Dans un tel cadre, il faut non seulement exclure l’idée d’une réindustrialisation volontariste et pilotée par l’État, mais il faut aussi reconnaître que la redistribution ne peut être que conditionnelle et très réduite. Car l’obsession de la dette publique que Marine Le Pen a héritée de son père est alors plus qu’une simple relique, elle est cohérente avec cette vision conservatrice du circuit économique : la dette ne peut pas créer de richesse sans épargne préalable, l’économie de production n’est pas monétaire, il faut donc réduire les dépenses publiques.

    On comprend alors que l’action de l’État est très largement limitée au soutien des entreprises « qui créent de la richesse ». Certes, il existe quelques promesses de revalorisation de certaines professions de fonctionnaires, celles qui sont dans l’actualité (soignants, enseignants), mais Marine Le Pen se garde bien d’annoncer une revalorisation concrète du point d’indice permettant de compenser et de gagner du pouvoir d’achat.

    Globalement, la question du pouvoir d’achat se limite pour elle à des baisses d’impôts indirects, preuve d’une vision caricaturale, fausse et conservatrice de ce problème : ce serait l’État qui ferait obstacle à la hausse du niveau de vie par les taxes et impôts. C’est une très vieille idée, qui fait fi de l’aspect redistributif, justement, de l’action de l’État et qui a été au cœur de l’offensive libertarienne des années 1980-2000 contre les impôts progressifs, au profit des impôts proportionnels (les « flat tax »). Rien d’étonnant à ce que l’ami de Marine Le Pen, Viktor Orbán, ait introduit une telle taxe en Hongrie après son arrivée au pouvoir.

    Mais dans le contexte actuel, une telle vision passe à côté évidemment de la question centrale de l’inflation, qui est la principale question sociale du moment, et plus précisément de la répartition de l’effet de l’inflation importée entre capital et travail. Ce point est entièrement absent du programme de Marine Le Pen. La candidate du RN refuse toujours toute revalorisation du Smic et n’évoque jamais une quelconque forme d’indexation des salaires. Son a priori anti-syndical laisse peu de doutes sur la position d’un État qu’elle dirigerait face aux luttes sociales questionnant cette répartition. Au reste, elle n’évoque nullement la remise en cause des mesures de libéralisation du marché de l’emploi adoptées sous les gouvernements Valls et Philippe. Tout cela est cohérent puisque l’État prétend soutenir le développement des entreprises dans le programme RN, qui a ôté la défense du droit du travail de son texte.

    Que reste-t-il alors ? Le ruissellement, bien sûr. Mais aussi l’appauvrissement de l’État. À la lecture du programme de Marine Le Pen, on constate que les mesures les plus concrètes et les plus complètes concernent les baisses d’impôts sur les ménages, mais aussi et surtout sur les entreprises. L’argument est le même que celui défendu par le Medef, La République en marche et Les Républicains : les impôts de production seraient une entrave à la relocalisation industrielle.

    Le programme du RN prévoit une baisse de 10 milliards d’euros sur ces impôts de production, soit un allègement supérieur à celui du programme Macron (7,5 milliards d’euros). Le problème reste que ce lien entre impôts de production et relocalisation industrielle n’est pas prouvé, pour autant qu’il existe. Il ne repose en effet sur aucune étude empirique. Au reste, la baisse relative des coûts de production depuis 15 ans n’a pas conduit à une réindustrialisation. C’est une simple croyance dans la politique de l’offre. La preuve que la base de la vision économique du RN est bien le ruissellement.

    Certes, on peut trouver quelques mesures « coercitives », notamment la conditionnalité des subventions « à la création d’emplois » dans les territoires. Mais combien d’emplois ? Pour combien de temps ? Avec quels moyens de surveillance ? Et quelle sera l’articulation avec le rôle central que le programme du RN donne aux entreprises ? Une telle mesure est ambiguë : si l’on accepte le chantage à l’emploi des entreprises, il est difficile de leur imposer des contraintes fortes. La seule solution alors est de placer des contraintes faibles ou illusoires au service d’une communication politique. La mesure annoncée est suffisamment vague pour laisser cette option ouverte.

  2. Article intéressant et complet.

    Mais malheureusement le tour des salariés et leur potentiels candidats sont déjà passés.

    Ni Macron ni Lepen ne défendront les salariés ou les ”petits”.

    Par contre ce qui m’épate a chaque fois, c’est que beaucoup de gens qui soutiennent Lepen parfois depuis des décennies croient que les Lepen veulent augmenter le SMIC.
    Alors que c’est totalement faux. Et ils se sentent très cons quand ils s’en rendent compte.

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