l’essentiel
Guillaume Ancel, ancien officier et expert des questions militaires, dresse un constat sévère sur l’incapacité de l’Europe à remplacer les États-Unis dans le soutien à l’Ukraine. Pour lui, l’Union paie ses divisions et son absence de stratégie industrielle commune.

L’Europe peut-elle vraiment remplacer les États-Unis dans la livraison d’armes à l’Ukraine ?

Sur le plan financier, oui. Les Européens ont les moyens, et ils ont d’ailleurs déjà commencé à dépenser plus que les Américains pour soutenir Kiev. Mais sur le plan matériel, c’est non. L’Europe est incapable de produire à l’échelle nécessaire pour faire la différence sur le terrain. Et c’est d’autant plus accablant qu’on a eu trois ans pour s’organiser.

Pourquoi cet échec, selon vous ?

Parce que l’Europe n’a pas su créer ce que j’appelle un “Airbus de la défense”. On aurait pu structurer une filière industrielle européenne capable de produire massivement les équipements indispensables : des obus, des missiles, des blindés. C’était parfaitement faisable, comme on l’a fait pour les vaccins lors de la crise du Covid. Il suffisait d’identifier deux ou trois gros industriels, de centraliser les commandes, et de répartir la production dans les différents pays. On aurait pu, aujourd’hui, livrer à l’Ukraine un ou deux millions d’obus de 155 mm par an. Mais rien de cela n’a été fait.

Guillaume Ancel, ancien officier est auteur de "Petites leçons sur la guerre. Comment défendre la paix sans avoir peur de se battre".

Guillaume Ancel, ancien officier est auteur de “Petites leçons sur la guerre. Comment défendre la paix sans avoir peur de se battre”.
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Pour quelle raison ?

Parce que chaque pays reste enfermé dans son vieux réflexe souverainiste. Chacun veut passer commande à ses propres fabricants, comme au temps des manufactures royales. Or, face à une guerre d’attrition, ce modèle est inefficace. Il fallait mutualiser les moyens, dépasser les frontières industrielles, et on ne l’a pas fait. On s’est contenté d’annonces sans suite, comme celle, il y a deux ans, du président du Conseil européen qui voulait acheter des obus sur le marché mondial. C’était déjà un aveu d’échec.

L’initiative allemande pour produire des missiles n’est-elle pas un premier pas ?

C’est trop lent. Les premières productions ne verront le jour qu’en 2026 ou 2027. Or on espère bien que cette guerre ne durera pas encore deux ans. On a raté le coche, et les Ukrainiens le paient aujourd’hui. Cet échec, il est double : d’un côté, l’absence de volonté industrielle collective ; de l’autre, une Europe incapable de parler d’une seule voix sur les sujets de défense. Chacun continue à pointer les responsabilités des autres. Et pendant ce temps, l’Europe n’est toujours pas une puissance militaire. Elle est un club de marchands, pas une union politique.

Les États-Unis affirment ne plus pouvoir livrer d’armes à cause de leurs stocks. Est-ce crédible ?

Pas une seconde. L’armée américaine connaît ses niveaux de stock sur trois ans. Ce n’est pas aujourd’hui qu’elle découvre qu’elle est à sec. Cette suspension de l’aide, elle est politique. Et elle tombe à un moment où l’Ukraine dépend crucialement de certaines armes : les missiles Patriot, les Stinger, les obus… C’est tout ce qui permet à Kiev de tenir la ligne de front. Aujourd’hui, ils reçoivent deux fois moins qu’hier.

Vous évoquez un possible accord entre Trump et Poutine.

Je ne pense pas que Trump soit un agent de Moscou, mais qu’il discute régulièrement avec Poutine, oui, c’est certain. Ce qu’on voit, c’est que les Russes n’ont pas bougé d’un cil lorsque les États-Unis ont frappé l’Iran. Il y a forcément eu un feu vert tacite. En retour, Trump a probablement laissé une fenêtre d’action à Poutine en Ukraine. Quelques mois pour avancer et prendre les quatre oblasts qu’il revendique depuis le début. Et à la fin, Trump pourra se poser en faiseur de paix. Ce n’est pas un scénario délirant.

Et l’Ukraine dans tout ça ?

Elle se retrouve dans une impasse. Et le plus inquiétant, c’est que la Russie, elle, avance. Lentement, mais sûrement. Sans soutien massif et coordonné, les Ukrainiens risquent de perdre davantage de terrain. Et nous, Européens, on assiste à cela en continuant à parler chacun dans notre coin.