
Dominique Reynié : « L’élection se mue en instrument de protestation contre le pouvoir plus que de délégation du pouvoir » [Article en commentaires]

Dominique Reynié : « L’élection se mue en instrument de protestation contre le pouvoir plus que de délégation du pouvoir » [Article en commentaires]
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**Le politiste revient sur le niveau sans précédent de la « protestation électorale » atteint lors du premier tour de l’élection présidentielle. Un phénomène qui sape les institutions, scrutin après scrutin. **
Au premier tour de l’élection présidentielle, 68 % des inscrits étaient dans la *« protestation électorale »*, selon le politiste Dominique Reynié, professeur à Sciences Po et directeur général de la Fondation pour l’innovation politique. Ce pourcentage sans précédent fait peser le risque d’un système politique devenu illégitime, explique-t-il.
**Qu’est-ce que la « protestation électorale » ?**
En pratique, la soutenabilité du modèle démocratique implique de satisfaire des prérequis. La participation électorale en fait partie, comme une préférence majoritaire pour des candidats dits « de gouvernement ». La protestation électorale est donc une anomalie, supportable tant qu’elle est marginale. Or, ce n’est plus le cas.
A la Fondation pour l’innovation politique, j’ai conçu un indicateur pour en mesurer l’évolution. Il s’agit d’additionner, sans les confondre, trois comportements. Il y a d’abord le vote protestataire, c’est-à-dire le vote en faveur des candidats populistes, représentant des partis tels que La France insoumise, le Rassemblement national ou Reconquête !, en 2022, mais également en faveur de la gauche révolutionnaire, comme le Nouveau Parti anticapitaliste.
Il y a ensuite l’abstention. Une partie seulement relève de la protestation, mais les indices d’une composante protestataire nous sont fournis par des données d’opinion, la géographie électorale et par le fait que la courbe de l’abstention épouse celle du vote protestataire. Il y a, enfin, les votes « blancs ».
La protestation électorale est présente dans tous les pays démocratiques, mais le point-clé est son niveau. Elle concerne 70,4 % des inscrits en Italie (élection générale de 2018), 70 % en Grèce (2019), 56 % en Espagne (2019), 36,5 % en Allemagne (2021), 33,5 % au Danemark (2019) ou 24,2 % aux Pays-Bas (2019). Les niveaux les plus élevés sont en France (68 % des inscrits au premier tour de la présidentielle), en Italie, en Grèce et dans les pays d’Europe centrale et orientale, telles la Hongrie, (72,4 % en 2022), la Pologne (69,7 % en 2019) ou la République tchèque (61,2 % en 2021). Les votes protestataires représentent la majorité des suffrages exprimés en France (55,6 %), en Italie (56,2 %) et en Hongrie (60 %), où la protestation est au pouvoir.
**Est-ce un phénomène nouveau ?**
La nouveauté ne réside pas dans l’existence d’une telle protestation électorale, mais dans l’évolution de son niveau. Pour l’élection présidentielle française, on peut relever une montée en puissance depuis 1988, jusqu’au record du 10 avril, avec 68 % des inscrits. Parmi les suffrages exprimés, les 55,6 % réunis lors de ce premier tour en faveur des votes protestataires sont devenus majoritaires, surpassant même les 54,6 % du non lors du référendum de 2005 sur le projet de traité constitutionnel européen. Leur score était de 29,6 % lors du si fameux 21 avril 2002, quand Jean-Marie Le Pen est parvenu, à la surprise générale, à se qualifier pour le second tour face à Jacques Chirac, et de 48,4 % au premier tour de la présidentielle de 2017. En vingt ans, le total des votes protestataires a donc progressé de 25 points.
**Notre système politique est-il devenu illégitime ?**
Le risque existe désormais. La protestation électorale est alimentée par le déclin des institutions chargées de représenter et d’organiser le pluralisme et la conflictualité : les partis, les syndicats et les médias professionnels. En France, les partis ou candidats dits « de gouvernement » voient leur base électorale s’effilocher, jusqu’à disparaître pour ce qui est du Parti socialiste ou pour Les Républicains. La République en marche surnage, grâce à Emmanuel Macron, mais la montée des eaux protestataires ne cesse pas.
Notre vie politique se désinstitutionnalise. C’est-à-dire que l’élection, en particulier pour désigner le président de la République, se mue en instrument de protestation contre le pouvoir plus que de délégation du pouvoir. Parallèlement, la conflictualité devient plus anomique, spontanée, éphémère et violente. Ainsi, lors de la présidentielle, nous votons de plus en plus pour protester, puis nous votons pour « faire barrage », c’est-à-dire pour bloquer les conséquences de notre vote de protestation ; une fois le président élu, nous reprenons aussitôt le chemin de la protestation pour bloquer l’action du gouvernement : « bonnets rouges », zadistes, « gilets jaunes », antivax, anti-passe sanitaire, etc. Ce n’est pas soutenable.
**Pourquoi ? Quelle sera l’issue de cette montée continue de la protestation électorale ?**
Scrutin après scrutin, nous sapons nos institutions de représentation et de régulation de la conflictualité sociale. Nous les destituons, par la pression croissante et convergente des réseaux sociaux et des populistes. Les citoyens balancent entre retrait civique, désintérêt, apathie, explosions de colère et d’émotion. S’il n’y a plus de représentants, plus de médiation, l’alternative est soit le vide, soit la confrontation, dans un contact direct avec l’Etat, c’est-à-dire ici les forces de l’ordre et non avec les élus ; dans la rue, sur les ronds-points, et non dans les Assemblées élues ; sur les réseaux sociaux et non dans l’espace médiatique organisé par des journalistes professionnels. L’avènement de la violence me semble évident.
**Est-ce dans les territoires où le vote protestataire est le plus fort que se joue le second tour de la présidentielle ?**
Oui, en tenant compte des trois composantes de la protestation électorale. Ainsi, le résultat de la présidentielle dépend du ralliement, d’une part, du vote protestataire – Mélenchon – au vote de gouvernement – Macron. A condition, bien sûr, qu’il ne se mobilise pas davantage en faveur de Marine Le Pen. Un reflux de la protestation électorale est possible, car, au second tour, il ne s’agit plus de manifester une opinion, comme au premier tour, mais de décider à qui on confie le pouvoir, et donc d’en assumer les conséquences.
L’évaluation du risque jouera un rôle, y compris chez les électeurs protestataires, puisque l’élection d’une candidature de rupture pourrait fragiliser la valeur de leur épargne, de leur patrimoine, en menaçant l’euro. En raison de sa nature utilitariste, ce front « monétaire » recèle une efficacité plus sûre que le front républicain. Enfin, une meilleure mobilisation des abstentionnistes, si nombreux au premier tour [26,3 %], contribuera à déterminer l’issue du scrutin, selon qu’elle jouera en faveur d’Emmanuel Macron ou de Marine Le Pen.
**A plus long terme, comment inverse-t-on la vapeur ?**
Dans sa forme brute, la conflictualité sociale n’est que pur rapport de force ; organisée, représentée, régulée, elle devient créatrice de sens, génératrice des solutions et des compromis qui conditionnent la cohésion collective. Nous devons donc œuvrer à renforcer le rôle des Assemblées élues, des partis, des syndicats, des médias professionnels et de l’école. Nous avons également besoin de renforcer ces mécanismes au niveau local, ce qui appelle une plus grande liberté des élus territoriaux, en contrepartie d’une plus grande responsabilité.
Enfin, nous ne pouvons pas abandonner notre espace public démocratique à des réseaux numériques et transnationaux échappant au corpus philosophique et à l’ordre juridique qui fondent et conditionnent nos libertés et déterminent nos débats. Ici, nous avons besoin de l’Union européenne. Le règlement sur les marchés numériques, qui impose de nouvelles règles aux géants du numérique à partir de 2023, a été mené tambour battant. Il faut maintenant, d’une part, en garantir l’efficacité. Il convient, d’autre part, d’assurer l’avènement du règlement sur les services numériques, un autre texte en cours de rédaction visant à mieux encadrer les plates-formes et les réseaux sociaux, qui doit nous rendre la maîtrise de la modération de nos échanges.
Je vois pas en quoi c’est une protestation de voter LFI. Genre, il me semble que c’est l’électorat qui adhère le plus au programme du parti pour lequel il vote.
C’est pas parce qu’on veut construire une autre société (de droite ou de gauche) qu’on est protestataire. C’est pas juste gueuler pour gueuler quoi.
M’enfin.