Monsieur le Maréchal,

Je suis une petite fille de France et, malgré mon jeune âge, je tiens à faire
auprès de vous un résumé d’un peu de son histoire.

Je m’appelle Claude Georges-Mandel et j’ai suivi mon père pas à pas
dans la martyrologie que vous lui avez imposée pendant plus de quatre ans.

J’étais à Bordeaux le 17 juin 1940, lorsque vous l’avez fait arrêter,
quelques heures après votre arrivée au pouvoir, pour vous en excuser ensuite.

J’étais en Afrique du Nord quand vous l’avez fait traduire devant la
justice militaire, dans l’espoir, sans doute, qu’il serait fusillé.

Je l’ai suivi : à Chazeron où, malgré son non-lieu, vous l’avez fait
incarcérer ; dans son ignoble réduit de Pellevoisin ; à Vals, dont le geôlier-chef
Courrier s’est montré un valet si raffiné de vos consignes que vous l’avez décoré
de la Légion d’honneur.

J’ai encore dans l’oreille votre voix condamnant, de votre propre
autorité, mon père à la détention dans la forteresse du Portalet pour
présomptions.
Et je suis allée au Portalet.

Je n’ignore pas qu’aucun juge ne s’est jamais présenté devant lui pour
lui poser une seule question, faute d’éléments pour un interrogatoire.
Mais j’ai dû le quitter quand vous l’avez livré à l’ennemi, fait inconnu
dans l’histoire d’aucun peuple.

Aujourd’hui que les événements ont parlé et ne lui donnent que trop
raison, vous le réclamez à l’Allemagne, vous le faites revenir en France; ceux
dont vous êtes le chef suprême, ceux qui vous prêtent serment, s’emparent de sa
personne désarmée et l’assassinent au coin d’un bois.

Votre justice a passé et fait de moi une orpheline.

Mais pour le repos de votre conscience, je viens vous dire, Monsieur le
Maréchal, que je ne vous en veux pas. Le nom que j’ai l’immense honneur de
porter, vous l’aurez immortalisé ; grâce à vous, il brillera dans l’histoire comme
un flambeau.

Car il n’évoquera, ce nom, ni capitulation, ni trahison envers des alliés,
ni soumission à l’ennemi, ni tous les mensonges d’une époque qui nous a fait
tant de mal.

Il servira d’exemple à la France et l’aidera à se retrouver – bientôt – dans
le chemin de l’honneur et de la dignité.

Aussi suis-je fière de vous signer.

Claude Georges-Mandel, 24 juillet 1944, Hôtel de France à Pau.

 

 

Monsieur Laval,

Dans son désarroi et dans sa douleur, celle qui me tient lieu de mère
vous a adressé, il y a dix jours, une lettre dans laquelle, en bien grande humilité,
se rappelant l’offre de vos bons offices, elle vous demandait des renseignements
susceptibles de l’éclairer sur la mort de mon papa que nous avons apprise par les
journaux et par la voix publique.

Vous n’avez pas daigné faire diligence pour lui répondre et sans doute
ne le ferez-vous jamais. Laissez-moi vous dire, Monsieur Laval, que je vous
comprends : vous avez honte.

Je suis encore bien petite et bien faible à côté de vous qui avez les
Allemands pour vous défendre.
Moi, j’ai les Français c’est vrai, et c’est d’ailleurs pourquoi, je ne vous demande pas de comptes comme j’en aurais le droit : ils s’en chargeront.

Je veux aussi vous dire, Monsieur Laval, que je plains beaucoup votre
fille. Vous allez lui laisser un nom qui marquera dans l’histoire, mais le mien
aussi.

Seulement, le mien sera celui d’un martyr tombé assassiné pour avoir eu
trop raison.

Claude Georges-Mandel.

 

 
Georges Mandel, de son vrai nom Louis Georges Rothschild, est un homme politique français. Ministre de l’Intérieur en 1940, il est un fervent partisan de la Résistance, opposé à tout armistice.

Persuadé que la France peut résister à l’Allemagne grâce à son Empire et à son alliée l’Angleterre, il s’embarque le 20 juin 1940 sur le Massilia dans le but de continuer la lutte. Suite à la signature de l’armistice, il est alors accusé de trahison par le gouvernement dirigé par Pétain. Il est arrêté à son arrivée au Maroc et détenu au château de Chazeron (Puy-de-Dôme). Il est condamné à la prison à vie le 7 novembre 1941 puis emprisonns au fort du Portalet (Pyrénées). Lorsque l’armée allemande pénètre en zone libre, ils est transféré à Oranienburg-Sachsenhausen (près de Berlin). Mandel est ensuite incarcéré près de Buchenwald puis finalement rapatrié à la prison de la Santé (Paris) où il est livré à la Milice le 4 juillet 1944.
Le 7 juillet 1944, vers 19 heures, Georges Mandel est exécuté de 16 balles dans le dos par le milicien Mansuy à la sortie de Fontainebleau.

Pendant la captivité de Georges Mandel en France, sa compagne (Béatrice Bretty, comédienne) et sa fille Claude, n’ont cessé de le suivre, trouvant un hébergement hôtelier au plus près de son lieu de détention et allant le voir autant que cela leur était permis.

En novembre 1944, le journaliste et résistant Jean Guignebert a lu les lettres à la radio.

by supersepia

6 comments
  1. Héroïque.

    A tous ceux qui disent que l’extrême droite en France on n’a jamais essayé.

    Ben si, une fois deja. Elle a pris le pouvoir de façon illégitime, et n’a établi qu’un régime de traîtres et de lâches.

  2. Quelle plume.

    Peut être que c’est l’âge qui commence à parler, mais je me souviens que lire ce genre de passages en classe (ou de la littérature aux thèmes assez rapprochés – principalement de la 2nde Guerre Mondiale), me laissaient un peu de marbre. C’était ancien, et surtout ça parlait de situation qui n’allaient juste jamais arriver de nouveau. Je connaissais pas encore le concept, mais je croyais déjà dans ce que Fukuyama avait appelé “la fin de l’histoire”.

    Mais maintenant que j’ai un peu plus de bouteille, je m’imagine moi perdre les gens que j’aime sous les rouages implacable d’un état corrompu par des gens qui ont choisis de laisser leur humanité de coté, et ça me met l’angoisse terriblement.

    Et ça me frappe d’autant plus que l’on peut voir leur engeance refaire surface, s’accaparer tout le pouvoir et se faire servir la soupe gentiment par un nombre grandissant de médias et de journalistes qui n’ont plus que leur seul petits intérêts en tête.

    J’aimais penser qu’on était plus malin que ça maintenant, mais à voir ce qui se passe aux USA avec leurs nouveaux camps de concentration, et comment beaucoup salivent de répéter l’expérience ici, je me dis que j’étais vraiment bien naïf.

  3. Vous pouvez lire ce livre:
    Le martyre de Georges Mandel, récemment publié chez Passé composé:

    Un livre à découvrir sur Babelio : Le martyre de Georges Mandel: 1940-1944 de Antoine Mordacq

    https://www.babelio.com/livres/Mordacq-Le-martyre-de-Georges-Mandel-1940-1944/1837998

    De son arrestation en 1940 à sa mort en 1944, Georges Mandel, ancien ministre des Colonies puis de l’Intérieur, a été interné par Vichy, enlevé par les SS avant d’être déporté en Allemagne puis ramené de force en France pour être livré à la Milice et assassiné en forêt de Fontainebleau.

    La persécution dont il a été l’objet doit autant à son refus de l’armistice en juin 1940 qu’au fait d’être juif : Mandel est rapidement devenu une cible prioritaire du régime de Pétain puis du pouvoir nazi.

    Au cours de ces quatre années tragiques, l’ancien chef du cabinet civil de Clemenceau (1917-1919) au courage héroïque ne s’est jamais fait d’illusion sur la fin qui l’attendait, comme le montrent ses archives personnelles. Ce sont ces années que raconte Antoine Mordacq, à partir d’archives considérables, notamment des lettres quasi-quotidiennes que Mandel, sa femme et sa fille s’écrivent. Ce récit brillant et haletant donne ainsi un nouvel éclairage sur l’action d’un homme en résistance face au nazisme et à Vichy.
    https://www.babelio.com/livres/Mordacq-Le-martyre-de-Georges-Mandel-1940-1944/1837998

  4. J’avais visité le fort du portalet, après la guerre Pétain y a été envoyé pour goûter un peu à ce qu’il avait fait subir à ses ennemis.

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