À Dunedin, les Bleus ont surpris tout le monde. Sans « premium » et avec une rage brute, ils ont bousculé les All Blacks chez eux, prouvant que même la légende la plus solide peut vaciller face à une équipe qui refuse de mourir…

Dunedin, 10 heures du matin. Hiver austral et foutu crachin. Depuis l’aube, le ciel nous pissait dessus comme si on l’avait insulté. Face à nous, les rues encore tièdes d’une bruine salée s’étiraient avec la nonchalance des cités portuaires. Autour, la vie suivait son cours : des Kiwis de tous âges, en quête de chaleur humaine, se pressaient au Starbucks voisin ; dans un coin du jardin botanique, un quinquagénaire sec comme un sarment s’adonnait à ses postures de yoga sous un eucalyptus géant ; plus loin, encore, un labrador reniflait le pneu d’un vieux pick-up. Tout était paisible, presque banal, comme si rien ne pouvait troubler l’ordinaire d’un matin pluvieux du bout du monde. Et puis, au détour d’un chemin, on l’a vue. Droite comme une lance. Fière comme un paon. Baldwin Street, elle s’appelait : une improbable artère inclinée vers les nues, un défi jeté à la gravité. Baldwin Street, camarades : la rue la plus pentue du monde, 35 % d’inclinaison à certains endroits. Un truc de dingue, on vous dit. Un truc à vous donner le vertige. Un truc à vous péter les rotules, le dos et le souffle, surtout si vous avez été assez con pour vider, la veille au soir, un paquet de “Malbuck” qu’ils vendent ici au prix de l’or, soit 24 euros la fournée.

C’est là, par hasard ou par une autre ironie de l’univers, qu’on est tombé sur Fabien Galthié. Seul, concentré, silhouette un peu raide dans un coupe-vent bleu marine. Pas de staff, pas de caméras. Juste lui, les mains sur les hanches et qui venait de se cogner, en footing, les 350 mètres de souffrance à cinq reprises. Arrivé à sa hauteur, on lui a lancé, goguenard : “C’est une belle métaphore de ce qui vous attend ce soir, non ?” Il s’est retourné. Son regard était ailleurs, loin devant, peut-être déjà sur la pelouse du Forsyth Barr Stadium. Il n’a rien répondu. Il a simplement souri. Un de ces sourires courts, comme une ride d’acceptation où l’on devine que l’homme sait déjà, qu’il pressent le fracas du soir à venir. Bien plus tard, le soir est en effet venu. Mais il n’a ressemblé à rien de ce qu’on aurait pu imaginer…

Fischer, un passeport pour le futur

Car tout ça n’était pas censé arriver, non. Cette équipe de France était dans les faits un patchwork d’espoirs, de réservistes, de seconds couteaux. Et si l’on en croit les grands préceptes du rugby international, elle aurait déjà dû tomber à Twickenham il y a quinze jours puis se faire massacrer à Dunedin, ce 5 juillet. Sauf que samedi soir, les Bleus ont fait vaciller la légende. Je veux dire, les All Blacks. À domicile. Avec toutes leurs stars, 30 000 personnes au soutien, le Kapa O Pango en préambule, le foutu peigne que tenait Codie Taylor au moment où il menait la danse macabre et, en filigrane, cette arrogance sourde que donne l’habitude de gagner. Hé quoi ? Plus tôt dans la semaine, ils avaient même reçu la bénédiction mondaine de Justin Marshall, plus mordant qu’à l’époque où il courait le cachet et était le remplaçant de Julien Tomas, à Montpellier : “Il ne faut plus inviter l’équipe de France. En nous envoyant systématiquement son équipe inexpérimentée, elle ne respecte pas la Nouvelle-Zélande.” C’est marrant, ce genre de propos. Ça vieillit mal…

Et samedi soir, les Bleus se sont battus comme des lions, ont défendu comme des chiens, frappé comme des possédés. Alexandre Fischer, par exemple, a plaqué comme si sa vie en dépendait. Pour exister. Pour dire à la Nouvelle-Zélande en général et aux All Blacks en particulier : “Je suis là, moi l’Auvergnat. Vous ne m’avez peut-être jamais vu mais ce soir, vous ne m’oublierez pas.” Il s’est agrippé à Ardie Savea comme un chien à l’os. Une guerre d’usure sur chaque ballon, un harcèlement en bonne et due forme. Fischer, hein ? Lui aurait dû débuter en bleu sous le soleil australien, en 2021, mais un passeport foireux l’avait alors stoppé net en escale, à Duba. Trois ans plus tard, il est revenu, tatoué par la vengeance et la frustration. Et il a tout fracassé. À ses côtés, il y avait Segonds, l’antistar par excellence, celui dont le nom fait même parfois encore sourire, en Top 14. D’évidence, “Jojo” n’est ni Barrett, ni Jalibert, ni Ntamack. Il est un peu rond, pas très rapide, ni très élégant. Et pourtant, le petit gars de l’Aveyron, pilar jusqu’à l’adolescence, a tenu la baraque à Dunedin. Il a cogné comme il le fait en championnat, monté de bonnes quilles et, en début de match, aussi éliminé le finisseur d’en-face (Sevu Reece), dignement assommé par le noble séant de l’ouvreur français. Un coup de cul. Un choc improbable, cocasse, presque burlesque mais qui résume tout : le rugby n’a pas toujours besoin de grâce, pour être grand.

À Wellington, attention danger ?

Parce que de “sublime” (Fabien Galthié), de french flair ou de poésie, il n’y eut guère à Dunedin. Ce fut tout autre chose, en fait. Un refus de mourir, peut-être ? Ou alors, la sainte frousse d’être ridicule. Une histoire de cœur. De tripes. De volonté. De garçons qui, après seulement trois semaines de vie commune, se découvrent frères. “À trois minutes de la fin, disait Fabien Galthié en conférence de presse, on avait pourtant une balle de match. Ce match ne s’est joué à rien.” Et les All Blacks ont été surpris, saisis, troublés. Sous le dôme de verre, ce fut comme si l’architecture parfaite de leur jeu avait été mise en péril par l’introduction brutale de l’imprévisible. Quelque chose n’ayant rien de commun, en somme, avec l’ordinaire farandole du Super Rugby, cette grande illusion chorégraphiée pour les caméras, où tout n’est que folklore, mêlées aseptisées et “offloads” de basse-cour. À Dunedin, les vice-champions du monde ont eu droit à la réalité. Celle qui mord, gratte, use les nerfs et fait douter. Une Europe rugueuse, pleine de boue et de douleur. Alors ? Les Bleus n’ont pas gagné, non. Dans l’île du sud, ils ont même perdu contre la Nouvelle-Zélande pour la première fois depuis quatre ans. Pour autant, rien n’effacera jamais cette soirée australe, ce “tes-match d’enfer” (Scott Robertson) et l’impression fugace qu’au rugby, les choses ne sont jamais aussi figées qu’on l’imagine. C’est d’ailleurs ce que devait se dire Fabien Galthié, ce matin-là, lorsqu’il regardait la ville depuis la crête de Baldwin Street…