**Le traitement par les chaînes de la course à l’Elysée aura été marqué par le poids des émissions d’« infotainment », qui se sont beaucoup concentrées sur le candidat d’extrême droite Eric Zemmour et ses outrances.**
Alors que Léa Salamé et Gilles Bouleau sont en train de vérifier la fiabilité du chronomètre qui rythmera, mercredi 20 avril au soir, l’ultime débat de la campagne électorale, que retiendra-t-on du feuilleton télévisé de l’élection présidentielle de 2022 ? L’impression d’une certaine confusion, sans doute due à la profusion d’émissions proposées par les chaînes de télévision, qui, sommées de se distinguer les unes des autres, ont multiplié les formats susceptibles d’attirer les téléspectateurs.
La tendance n’est pas nouvelle : dans les années 1980-1990, les chaînes cherchaient déjà à renouveler la forme des émissions politiques, partant du principe que la politique, c’est ennuyeux et que cela divise. Mais l’ère de l’ « infotainment », caractérisée par ces rendez-vous mêlant information et divertissement et accueillant les personnalités politiques comme des people, a pris une nouvelle dimension en concentrant son attention sur Eric Zemmour. Cyril Hanouna, chantre du « soft power de l’anti-intellectualisme », selon l’historien et essayiste Stéphane Encel (Ce n’est pas que d’la télé, 2021, éditions David Reinharc), a fait alterner dans « Face à Baba » les confrontations « cash », façon matchs de boxe, et séances de câlinothérapie du candidat de Reconquête !.
Jean-Marc Morandini a promené son ancien collègue de CNews dans Drancy (Seine-Saint-Denis), sa ville d’origine. De son côté, BFM-TV a lancé la saison politique en mettant en scène, dès le mois de septembre, un duel entre Jean-Luc Mélenchon (La France insoumise) et son adversaire d’extrême droite, alors que le journaliste du Figaro n’était pas encore candidat.
Lorsque l’Arcom (ex-CSA) a vérifié, début avril, l’équité des temps de parole entre les candidats sur la période du 2 janvier au 7 mars inclus, 11 médias différents (dont CNews, RTL, France Inter, TF1, France 5 et BFM-TV) se sont retrouvés épinglés pour surreprésentation du polémiste d’extrême droite. On concédera aux chaînes d’avoir dû composer avec les moyens du bord et la mauvaise volonté des postulants au fauteuil présidentiel, toujours moins enclins à jouer le jeu du débat démocratique tel que la télévision le pratique.
Entre le refus d’Emmanuel Macron de se rendre à l’émission politique « Elysée 2022 », sur France 2, celui de Jean-Luc Mélenchon et Philippe Poutou de s’asseoir devant les micros d’Europe 1, et les tergiversations à n’en plus finir pour monter des débats qui conviennent aux uns sans valoriser les autres et inversement, les candidats aussi méritent de figurer sur le banc des accusés. Comment ne pas déplorer qu’en 2022 l’audiovisuel en soit encore à accepter que le personnel politique choisisse ses contradicteurs et ses intervieweurs ? Comment s’étonner, ensuite, qu’une partie des téléspectateurs en conclue que les dés démocratiques sont pipés, quand Emmanuel Macron et Marine Le Pen, pour une fois bien d’accord, n’ont pas envie qu’Anne-Sophie Lapix coanime l’ultime débat de l’élection présidentielle ? On ne saurait mieux encourager la défiance du public.
**L’aspirateur à audience**
Dans ce contexte, l’attrait de la nouveauté Zemmour, couplé au caractère outrancier de ses propos et sa maîtrise des codes du petit écran, aura fait de lui l’inégalable aspirateur à audience des médias audiovisuels. Mais si BFM-TV a réalisé, avec son duel inaugural, l’un de ses meilleurs scores de la saison politique, les audiences de ces shows électoraux n’ont pas toujours été mirobolantes. Certaines émissions n’ont même pas tenu jusqu’à la présidentielle : « Face à Baba » n’a cessé de perdre des téléspectateurs entre son premier numéro, le 12 décembre, consacré à Eric Zemmour (2,1 millions de téléspectateurs), et celui de Valérie Pécresse, le 24 mars (1,13 million). Quand TF1 a décidé d’abréger autant que possible sa soirée électorale du premier tour, pour préférer au débat démocratique un film usé jusqu’à la corde (Les Visiteurs), le message envoyé était limpide : au sens propre comme au figuré, les politiques ne paient plus.
Le suspense, pourtant, allait crescendo : enivrées de l’odeur de soufre qui l’entourait, les chaînes de télévision allaient-elles permettre à celui qui partait de zéro de faire bondir le score de l’extrême droite en France ? Au fil des mois, le candidat de la télévision, lesté par de multiples bourdes, a vu le pourcentage de ses électeurs, établi à 17 % en décembre, dégringoler sans discontinuer jusqu’au 10 avril.
« Cette décorrélation a toujours été visible entre le candidat des médias, le fameux 3e homme (Jean-Pierre Chevènement en 2002, François Bayrou en 2007), et les urnes », rappelle le sociologue Philippe Riutort (Sociologie de la communication politique, La Découverte, 2020). Avec Zemmour, explique le chercheur, le téléspectateur était sûr d’assister aux jeux du cirque : « Georges Marchais et Jean-Marie Le Pen faisaient, eux aussi, des records d’audience. On venait y voir le côté castagne, sulfureux », ajoute-t-il. A cette aune, le débat entre candidats reste un format privilégié, propice aux « petites phrases » et aux échanges musclés, qui alimentaient naguère les commentaires du lendemain et inspirent les tweets d’aujourd’hui.
On ne pourra pas dire que les chaînes ont fait élire Eric Zemmour. Mais, après l’avoir sorti de l’anonymat, elles ont contribué à le crédibiliser dans sa nouvelle stature d’homme politique. « Eric Zemmour a réussi à créer le débat autour de lui », confirme Philippe Riutort. Mais même s’il faut considérer qu’en somme, la télévision a fait de la télévision, il sera tout de même difficile de l’exonérer de sa responsabilité morale dans la banalisation de théories complotistes comme le « grand remplacement » ou l’abjecte remise en cause du rôle moteur de l’Etat français dans la déportation des juifs pendant la seconde guerre mondiale.
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**Le traitement par les chaînes de la course à l’Elysée aura été marqué par le poids des émissions d’« infotainment », qui se sont beaucoup concentrées sur le candidat d’extrême droite Eric Zemmour et ses outrances.**
Alors que Léa Salamé et Gilles Bouleau sont en train de vérifier la fiabilité du chronomètre qui rythmera, mercredi 20 avril au soir, l’ultime débat de la campagne électorale, que retiendra-t-on du feuilleton télévisé de l’élection présidentielle de 2022 ? L’impression d’une certaine confusion, sans doute due à la profusion d’émissions proposées par les chaînes de télévision, qui, sommées de se distinguer les unes des autres, ont multiplié les formats susceptibles d’attirer les téléspectateurs.
La tendance n’est pas nouvelle : dans les années 1980-1990, les chaînes cherchaient déjà à renouveler la forme des émissions politiques, partant du principe que la politique, c’est ennuyeux et que cela divise. Mais l’ère de l’ « infotainment », caractérisée par ces rendez-vous mêlant information et divertissement et accueillant les personnalités politiques comme des people, a pris une nouvelle dimension en concentrant son attention sur Eric Zemmour. Cyril Hanouna, chantre du « soft power de l’anti-intellectualisme », selon l’historien et essayiste Stéphane Encel (Ce n’est pas que d’la télé, 2021, éditions David Reinharc), a fait alterner dans « Face à Baba » les confrontations « cash », façon matchs de boxe, et séances de câlinothérapie du candidat de Reconquête !.
Jean-Marc Morandini a promené son ancien collègue de CNews dans Drancy (Seine-Saint-Denis), sa ville d’origine. De son côté, BFM-TV a lancé la saison politique en mettant en scène, dès le mois de septembre, un duel entre Jean-Luc Mélenchon (La France insoumise) et son adversaire d’extrême droite, alors que le journaliste du Figaro n’était pas encore candidat.
Lorsque l’Arcom (ex-CSA) a vérifié, début avril, l’équité des temps de parole entre les candidats sur la période du 2 janvier au 7 mars inclus, 11 médias différents (dont CNews, RTL, France Inter, TF1, France 5 et BFM-TV) se sont retrouvés épinglés pour surreprésentation du polémiste d’extrême droite. On concédera aux chaînes d’avoir dû composer avec les moyens du bord et la mauvaise volonté des postulants au fauteuil présidentiel, toujours moins enclins à jouer le jeu du débat démocratique tel que la télévision le pratique.
Entre le refus d’Emmanuel Macron de se rendre à l’émission politique « Elysée 2022 », sur France 2, celui de Jean-Luc Mélenchon et Philippe Poutou de s’asseoir devant les micros d’Europe 1, et les tergiversations à n’en plus finir pour monter des débats qui conviennent aux uns sans valoriser les autres et inversement, les candidats aussi méritent de figurer sur le banc des accusés. Comment ne pas déplorer qu’en 2022 l’audiovisuel en soit encore à accepter que le personnel politique choisisse ses contradicteurs et ses intervieweurs ? Comment s’étonner, ensuite, qu’une partie des téléspectateurs en conclue que les dés démocratiques sont pipés, quand Emmanuel Macron et Marine Le Pen, pour une fois bien d’accord, n’ont pas envie qu’Anne-Sophie Lapix coanime l’ultime débat de l’élection présidentielle ? On ne saurait mieux encourager la défiance du public.
**L’aspirateur à audience**
Dans ce contexte, l’attrait de la nouveauté Zemmour, couplé au caractère outrancier de ses propos et sa maîtrise des codes du petit écran, aura fait de lui l’inégalable aspirateur à audience des médias audiovisuels. Mais si BFM-TV a réalisé, avec son duel inaugural, l’un de ses meilleurs scores de la saison politique, les audiences de ces shows électoraux n’ont pas toujours été mirobolantes. Certaines émissions n’ont même pas tenu jusqu’à la présidentielle : « Face à Baba » n’a cessé de perdre des téléspectateurs entre son premier numéro, le 12 décembre, consacré à Eric Zemmour (2,1 millions de téléspectateurs), et celui de Valérie Pécresse, le 24 mars (1,13 million). Quand TF1 a décidé d’abréger autant que possible sa soirée électorale du premier tour, pour préférer au débat démocratique un film usé jusqu’à la corde (Les Visiteurs), le message envoyé était limpide : au sens propre comme au figuré, les politiques ne paient plus.
Le suspense, pourtant, allait crescendo : enivrées de l’odeur de soufre qui l’entourait, les chaînes de télévision allaient-elles permettre à celui qui partait de zéro de faire bondir le score de l’extrême droite en France ? Au fil des mois, le candidat de la télévision, lesté par de multiples bourdes, a vu le pourcentage de ses électeurs, établi à 17 % en décembre, dégringoler sans discontinuer jusqu’au 10 avril.
« Cette décorrélation a toujours été visible entre le candidat des médias, le fameux 3e homme (Jean-Pierre Chevènement en 2002, François Bayrou en 2007), et les urnes », rappelle le sociologue Philippe Riutort (Sociologie de la communication politique, La Découverte, 2020). Avec Zemmour, explique le chercheur, le téléspectateur était sûr d’assister aux jeux du cirque : « Georges Marchais et Jean-Marie Le Pen faisaient, eux aussi, des records d’audience. On venait y voir le côté castagne, sulfureux », ajoute-t-il. A cette aune, le débat entre candidats reste un format privilégié, propice aux « petites phrases » et aux échanges musclés, qui alimentaient naguère les commentaires du lendemain et inspirent les tweets d’aujourd’hui.
On ne pourra pas dire que les chaînes ont fait élire Eric Zemmour. Mais, après l’avoir sorti de l’anonymat, elles ont contribué à le crédibiliser dans sa nouvelle stature d’homme politique. « Eric Zemmour a réussi à créer le débat autour de lui », confirme Philippe Riutort. Mais même s’il faut considérer qu’en somme, la télévision a fait de la télévision, il sera tout de même difficile de l’exonérer de sa responsabilité morale dans la banalisation de théories complotistes comme le « grand remplacement » ou l’abjecte remise en cause du rôle moteur de l’Etat français dans la déportation des juifs pendant la seconde guerre mondiale.