MADRID – Après les manifestations anti-immigration qui ont éclaté en Espagne, le gouvernement de Pedro Sánchez est sous pression au niveau national pour durcir sa politique migratoire, et de plus en plus isolé en Europe.
Les images des émeutes anti-immigration qui ont éclaté dans la petite ville agricole de Torre Pacheco, dans la région de Murcie, dominent les médias espagnoles depuis des semaines.
Le 11 juillet dernier, une personne âgée était agressée par trois hommes originaires d’Afrique du Nord – selon le témoignage de la victime –, entrainant cinq nuits d’affrontements communautaires.
Ce fait divers a bien sûr été récupéré par l’extrême-droite et alimenté par la désinformation en ligne, mais les manifestations de Torre Pacheco illustrent aussi le fait l’opinion publique espagnole semble de plus en plus frileuse à l’idée d’accueillir de nouveaux migrants.
Selon un récent sondage réalisé pour le quotidien national El Mundo, 70 % des Espagnols seraient favorables à l’expulsion de migrants, dont 91,7 % des électeurs du Parti populaire (PP) de centre-droit et 57,1 % des partisans du Parti socialiste espagnol (PSOE) de Pedro Sánchez.
Le gouvernement espagnol est pourtant l’un des derniers bastions qui résiste au durcissement de la politique migratoire de l’Union européenne (UE).
Seule à Bruxelles
Lors du Conseil informel des affaires intérieures de l’UE qui s’est tenu mardi à Copenhague, le ministre espagnol de l’Intérieur, Fernando Grande-Marlaska, a réitéré l’opposition de Madrid au projet de règlement sur le retour proposé par l’Union, invoquant des préoccupations juridiques et humanitaires.
Selon un communiqué officiel du ministère, Fernando Grande-Marlaska a exprimé « de sérieuses réserves politiques, juridiques et économiques » sur la création de centres de retour pour demandeurs d’asile et sur les expulsions à grande échelle vers des pays tiers.
Madrid continue de privilégier la coopération bilatérale avec les pays d’origine et de transit, tels que la Mauritanie, le Mali et le Sénégal.
« Nous avons enregistré une baisse de 42 % des arrivées sur les îles Canaries au cours du premier semestre 2025 », a indiqué le ministère, citant une diminution plus générale de 27 % des arrivées irrégulières en Espagne, contre une moyenne de 20 % au niveau européen.
Mais les experts préviennent que cette situation pourrait être temporaire. « Le renforcement des contrôles aux frontières des pays de transit crée des goulets d’étranglement qui finiront par céder », souligne Xavier Aragall, de l’Institut européen de la Méditerranée (IEMed). Selon lui, les flux reprendront et devraient augmenter.
Les franchissements des frontières de l’UE ont bien baissé de 20 % et de l’Espagne de 27 %, mais la route ouest-africaine qui débouche sur les îles Canaries est restée celle la plus fréquentée, lors des deux premiers mois de l’année 2025. L’Espagne a enregistré 47 000 arrivées en 2024, contre 39 900 en 2023 et 15 680 en 2022.
Et alors que la route de la Méditerranée centrale semble se rétrécir en raison du durcissement des contrôles sur les côtes d’Afrique du Nord, la pression devrait se déplacer vers l’ouest, en direction de l’Espagne.
Traditionnellement alignée sur d’autres États frontaliers du sud comme l’Italie et la Grèce, l’Espagne est de plus en plus isolée. « L’approche solidaire de Madrid la laisse seule à Bruxelles », continue Xavier Aragall.
Une question nationale
Les réticences de Madrid à s’aligner sur les positions plus dures de l’UE en matière de migration reflètent aussi les contraintes politiques de la coalition au pouvoir.
À gauche, le partenaire minoritaire Sumar, qui détient 26 sièges et cinq ministères, a fait pression pour l’adoption d’une loi de régularisation générale visant à accorder le statut de résident à environ 500 000 migrants sans papiers. Le parti a également condamné les projets d’externalisation de l’UE.
« Nous sommes profondément préoccupés par les centres de retour pour demandeurs d’asile, qui sont des centres de détention susceptibles de violer le droit humanitaire », explique un député de Sumar à Euractiv.
La proposition bénéficie du soutien de l’ERC et du Bildu, deux partis indépendantistes qui soutiennent la coalition, ce qui limite la capacité de Pedroi Sánchez à pivoter vers la droite.
Mais les forces nationalistes au sein de la coalition vont dans le sens contraire. Le parti séparatiste catalan Junts a adopté un ton plus dur sur la migration, et le PNV basque réclame une stricte application de la loi.
La relocalisation de 3000 mineurs non accompagnés provenant des îles Canaries constitue un point de friction majeur. Un décret rendant obligatoire leur transfert vers les différentes régions autonomes espagnoles a été approuvé cette semaine, mais six régions, dont Madrid, Valence et l’Andalousie, ont introduit un recours devant la Cour constitutionnelle.
Pour compliquer encore la situation, la Catalogne et le Pays basque, gouvernés par des alliés de Pedro Sánchez, ne sont pas concernés de ce dispositif, ce qui alimente les accusations de traitement injuste.
Prise entre deux forces opposées, le gouvernement reste réticent à se joindre aux partisans d’une ligne dure en matière d’immigration au sein de l’UE, de crainte de provoquer des fractures internes qui pourraient menacer sa survie parlementaire.