En 2024, il a été interdit d’utiliser des armes à feu en Nouvelle-Calédonie du déclenchement des violences à la mi-mai jusqu’au 18 décembre. Et par conséquent, de chasser. Y compris dans les aires protégées et les zones de forêt humide, où les cerfs sont une véritable menace pour la biodiversité et la ressource en eau.

“Il altère la régénération naturelle des forêts, modifie la composition des sous-bois, favorise la progression de certains végétaux envahissants, le lessivage et l’érosion des sols”, décrit l’Agence néo-calédonienne de la biodiversité (ANCB) dans une fiche consacrée au cerf rusa.

Ce n’est pas tout. En Calédonie, en surpopulation, il menace la ressource en eau et l’existence de plantes, d’oiseaux et de reptiles. “Il inflige des dégâts aux pâturages, aux cultures, aux plantations”, il est un “vecteur potentiel de leptospirose” et un hôte de la tique du bétail, explique encore l’ANCB. 

Les cerfs sont une espèce envahissante, nuisible à la biodiversité. D’où leur classement en “priorité 1” dans la stratégie de lutte contre les espèces exotiques envahissantes en Calédonie. À ce titre, ils font l’objet d’actions de régulation. Or, elles ont dû être interrompues pendant sept mois en 2024 : du déclenchement des émeutes, à la mi-mai, jusqu’au 18 décembre, le port, le transport et l’utilisation d’armes à feu ou encore la vente de munitions étaient interdits. Y compris pour la chasse nourricière.

“Les niveaux de prélèvement des actions de régulation ont subi de fortes diminutions”, confirme Patrick Barrière, coordinateur du pôle “menaces” à l’ANCB. “Sur les propriétés privées, les contraintes ont sans doute été moins fortes, dans la mesure où les propriétaires chasseurs n’avaient pas à se déplacer avec armes à l’extérieur” de leur terrain.

Autour des propriétés et des chemins d’accès, entre 80 000 et 100 000 cerfs sont tués chaque année lors de chasses récréatives et nourricières. Dans les aires protégées, “des zones qui ont une valeur environnementale importante” – les Grandes Fougères, Deva, la rivière Bleue ou le parc de la Dumbéa par exemple, un peu plus de mille cerfs et cochons avaient été abattus en 2023. Par la fédération des chasseurs, les associations ou des acteurs privés missionnés par les collectivités publiques.

“Dans ces aires protégées, la réduction du niveau de régulation a été la plus forte, parce que les opérateurs ne pouvaient pas se déplacer. À titre d’exemple, au parc des Grandes Fougères, 141 cerfs avaient été régulés en 2023, contre seulement 45 en 2024. Soit moins d’un tiers, cite Patrick Barrière. Sur le Domaine de Déva, ce sont ‘seulement’ 436 cerfs qui ont été abattus en 2024, contre 786 en 2023. L’arrêt des actions de chasse-régulation à partir du 13 mai a diminué leurs bénéfices sur l’environnement.”

Aux Grandes Fougères, le cerf rusa met en danger deux fougères royales inscrites sur la liste rouge des espèces menacées. Sa présence accentue les phénomènes d’érosion et d’engravement des cours d’eau. L’arrêt des actions a également entraîné des concentrations de hardes, constatées à Déva notamment, les cerfs ayant compris qu’ils pouvaient sortir sans risque à découvert, y compris la journée.

“Il faudrait compenser ces déficits de prélèvements dès cette année, en incitant les opérateurs à augmenter leur effort de chasse régulation”, observe Patrick Barrière. Mais “les collectivités ont-elles les capacités d’augmenter les moyens financiers” alloués à la régulation ? “Il y a un risque compte tenu de leur situation financière actuelle”, le coordinateur du pôle menaces en a conscience. 

De 2009 à 2013, “le coût moyen annuel de gestion du cerf et du cochon ensauvagé s’élevait à 244 millions de francs”, précise l’ANCB dans l’Atlas des mammifères sauvages de France, publié en 2021. Une paille par rapport aux dégâts, estimés à 1,8 milliard de francs sur la même période. 

Dans les zones de chasse nourricière et récréative, faciles d’accès, un projet de valorisation des cerfs abattus est en cours de développement par le Sivap (Service d’inspection vétérinaire, alimentaire et phytosanitaire) ainsi que les provinces Sud et Nord. Le but : inciter les chasseurs à prélever plus, à écouler une viande de qualité sur le marché local et à participer à l’autosuffisance alimentaire, tout en contribuant à la diminution des destructions.

Mais des fonds supplémentaires seront-ils débloqués pour les aires protégées ? Et pour les zones prioritaires de forêts humides, éloignées et difficiles d’accès ? Dans ces secteurs où la chasse au cerf est pratiquement absente, des actions avaient été lancées en mai 2023, dans le cadre du programme régional Protege.

Pour la première fois en Calédonie, vingt-cinq opérateurs de régulation ont été formés par l’ANCB, la fédération de chasse et un professionnel venu de Nouvelle-Zélande. Ils ont mené 97 missions, tuant 889 cerfs et cochons. “Il ne s’agit pas de chasse mais de régulation professionnelle, qui a comme seule vocation de sauver les forêts humides et la ressource en eau”, précise Patrick Barrière. 

“Les forêts humides constituent la plus grande ressource de biodiversité de Calédonie”, rappelle-t-il. Or, jusque-là, les cerfs n’y trouvaient aucun prédateur. Leur sur-consommation de sous-bois entre 0 et 2 mètre(s) de haut “a un impact majeur, notamment sur 274 espèces de plantes, 42 espèces de reptiles”.

Et sur l’eau. “Cette forêt humide, c’est aussi l’éponge de la Nouvelle-Calédonie. Quand il pleut beaucoup, une forêt en bonne santé a la capacité d’absorber cet apport important (limitant de fait les risque d’inondation), de le mettre en réserve dans les nappes d’eau souterraines et de le restituer en saison sèche. Ce système de gestion naturelle de l’eau est largement en panne, et notamment en raison des cerfs et des cochons.” 

Pour tenter de restaurer ce fonctionnement, 14 agents de régulation sont à l’œuvre depuis avril 2025 dans les forêts humides de Kouaoua. C’est dans le cadre du projet Kiwa-Pebaac+. À ce jour, plus de 600 cerfs supplémentaires y ont été abattus.

Ils auraient dû être traqués par les opérateurs professionnels jusqu’à la fin 2024. Mais les actions, financées par Protege, ont elles aussi dû être interrompues en mai de l’année dernière. Avec six agents en moins et des financements en baisse, leur reprise était “une gageure. Elle n’est pas compromise mais c’est un défi de taille qu’on va s’efforcer de relever”, assure-t-il. Comme dans les aires protégées, il faudrait renforcer les actions.

Sur la côte Ouest, 2024 ayant été une année “excessivement sèche, la reproduction et l’accroissement de la population n’a pas été optimum. Mais cette situation n’a pas compensé totalement l’absence ou la diminution de l’effort de chasse.”