Alexis Kohler, l’inoxydable « vice-président »

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  1. Plus proche et puissant collaborateur du chef de l’Etat, le secrétaire général de l’Elysée, en place depuis 2017, pourrait bien être reconduit à son poste, malgré les critiques à son encontre.

    Par Alexandre Lemarié
    Publié hier à 02h24, mis à jour hier à 14h52
    Temps de Lecture 8 min.

    C’est l’homme des paradoxes. Aussi puissant que méconnu. Aussi influent que discret. Aussi admiré que critiqué. Toujours dans l’ombre. Mais toujours là, quoi qu’il arrive.

    De Bercy à l’Elysée, cela fait maintenant huit ans qu’Alexis Kohler est le bras droit d’Emmanuel Macron. Directeur du cabinet du jeune ministre de l’économie sous François Hollande, cet énarque de 49 ans s’est imposé comme l’homme clé du quinquennat qui s’achève. Des « gilets jaunes », en passant par la crise due au Covid-19, à la guerre en Ukraine ou à l’organisation de la campagne présidentielle, l’inoxydable secrétaire général de l’Elysée centralise et tranche toutes les décisions majeures au sommet de l’Etat depuis 2017.

    Son maintien à la présidence demeure une des questions-clés pour le second quinquennat. Alors qu’Emmanuel Macron, réélu, compte remplacer son premier ministre, Jean Castex, tout en renouvelant très largement son gouvernement et ses équipes à l’Elysée, la possibilité est agitée que l’éminence grise du président de la République atterrisse à Bercy ou même à Matignon, lors du prochain remaniement.

    Si un tel scénario ne peut pas être complètement exclu, il est pourtant jugé hautement improbable par ceux qui connaissent le mieux le chef de l’Etat. Ses proches en sont persuadés : pas question, pour Emmanuel Macron, de se passer des services de son fidèle collaborateur, sur lequel il se repose pour « traiter 90 % des dossiers qu’il n’a pas le temps de gérer ». « Il en a trop besoin », jugent des conseillers et des ministres, qui n’imaginent pas « ce duo qui marche se défaire », tant la décision est « hypercentralisée » entre eux.

    Validation d’une mesure-clé, relecture d’interviews de membres du gouvernement, création d’un comité local de soutien à Emmanuel Macron… Au sein de l’exécutif, pas un seul arbitrage – majeur ou mineur – ne passe par le filtre du « vice-président », qui détient le plus de pouvoirs au sommet de l’Etat après le « chef ».

    Installé dans un bureau voisin de celui du président de la République à l’Elysée, Alexis Kohler « tient la maison » lorsque ce dernier est en déplacement. Et le décharge, en jouant le rôle d’interlocuteur privilégié avec les ministres ou l’administration. Quand un membre du gouvernement a besoin de valider un point précis, il peut contacter « Alexis » ou « AK », qui tranchera pour le patron. « Il occupe une place majeure, très importante pour les ministres : on sait que, lorsqu’on lui demande un arbitrage, c’est celui du président de la République », atteste le ministre de l’économie, Bruno Le Maire. Seul à avoir ce privilège, cela vaut à M. Kohler le titre de « Macron bis ».

    Multiples surnoms
    « Mon métier, c’est d’être une gare de triage », a coutume de répéter celui qui dispose de la plus grande influence sur le locataire de l’Elysée. Le seul à même aussi de le faire changer d’avis, selon l’entourage présidentiel. Cela s’explique par la fluidité des relations entre l’ancien banquier d’affaires et le haut fonctionnaire depuis le début de leur histoire commune, en août 2014. Et la proximité, tant personnelle qu’intellectuelle entre deux hommes perçus comme « hypercomplices ». « Alexis a la confiance du président, qu’il donne rarement », explique un ministre, qui les connaît bien. D’où ses multiples surnoms : le « jumeau », le « cerveau » ou « l’hémisphère droit » de M. Macron.

    Dès lors, quel intérêt aurait M. Kohler à lâcher son poste pour entrer au gouvernement ? « Il a beaucoup plus de pouvoirs là où il est », en dominant tous les ministres, depuis sa « tour de contrôle » de l’Elysée, jugent plusieurs membres de l’exécutif. Question de personnalité aussi. Personne ne voit cet homme discret, qui parle très peu dans les médias et ne communique que par notes, être tenté de sortir de l’ombre. Au risque de se brûler les ailes sous le feu des projecteurs.

    Interrogé sur son avenir, Alexis Kohler préfère d’ailleurs éluder, en se retranchant dans la confidentialité de ses échanges avec M. Macron. « Je me suis toujours fixé pour règle une certaine discrétion. Elle me semble la condition de la confiance. Je réserve donc ces discussions au président », explique-t-il au Monde.

    Certains reprochent à ce technocrate qui n’a jamais été élu par les Français de profiter de son poste en retrait pour ne pas avoir à rendre de comptes. A l’instar de la députée (ex-La République en marche, LRM) des Hauts-de-Seine Frédérique Dumas. Dans son livre, Ce que l’on ne veut pas que je vous dise. Récit au cœur du pouvoir (Massot éditions, 360 pages, 21,90 euros), celle qui a eu affaire à M. Kohler lorsqu’elle a présenté un rapport au ministère de la culture sur l’audiovisuel public, en 2018, souligne un représentant « de l’élite technocratique hors-sol », « seul dans son bureau, qui prend 80 % des décisions d’arbitrage sur tous les sujets et qui ne rend de comptes à personne ».

    Cela n’empêche pas Alexis Kohler d’être au cœur de deux procédures. Le secrétaire général de l’Elysée est visé par une information judiciaire depuis juin 2020 portant sur ses liens avec l’armateur italo-suisse MSC, fondé et dirigé par les cousins de sa mère, la famille Aponte. En outre, le Parquet national financier a ouvert, en juin 2021, une enquête sur des soupçons de « trafic d’influence » le visant, ainsi que des responsables de Veolia et d’Engie, autour de la fusion Veolia-Suez.

    « Management sucré-salé »
    Malgré ses nuages judiciaires, M. Kohler ne doute pas de son maintien à l’Elysée. D’après des sources au sein de l’exécutif, il a lui-même annoncé à son équipe, lors d’une réunion de cabinet, courant mars, qu’il serait « reconduit » à son poste en cas de second quinquennat. Avant de prévenir ses collaborateurs, que, eux, avaient en revanche toutes les chances d’être débarqués. Si cette version est démentie officiellement par l’Elysée, certains proches du chef de l’Etat évoquent pourtant le « management sucré-salé » de cet homme laconique, connu pour sa « rigidité ».

    Au sein de la majorité, celui qui est considéré comme le représentant du pouvoir des « technos » auprès de M. Macron est l’objet de nombreuses critiques de la part des « politiques » depuis le début du quinquennat, qui lui reprochent son obsession de la maîtrise des dépenses publiques, sa « frilosité » ou encore sa « déconnexion ».

    Ses détracteurs soulignent notamment qu’il faisait partie, avec l’ex-premier ministre Edouard Philippe et son ancien directeur du cabinet à Matignon, Benoît Ribadeau-Dumas, de ceux qui avaient conseillé à M. Macron de ne rien lâcher aux « gilets jaunes », au début de la crise, fin 2018. Avant que le chef de l’Etat y soit finalement contraint face à l’explosion des tensions sociales. On lui reproche encore de s’être opposé à l’idée de M. Macron de lancer « un grand débat » l’année suivante.

    Ces dernières semaines, la campagne présidentielle a renforcé les attaques, en coulisses, contre « AK », accusé d’avoir tout fait pour imposer la barre des 65 ans – et non 64 ans, comme d’abord envisagé – pour le report de l’âge légal de départ à la retraite ; d’avoir poussé la stratégie de présider jusqu’au bout, sans vraiment mener campagne ; ou encore d’avoir été à l’origine du projet jugé illisible et trop à droite du candidat Macron, qu’il a piloté en vase clos avec les anciens conseillers de l’Elysée David Amiel et Ismaël Emelien. Sans en référer aux élus poids lourds autour du chef de l’Etat, comme le président (LRM) de l’Assemblée nationale, Richard Ferrand, celui des députés LRM, Christophe Castaner, les ministres Gérald Darmanin (intérieur), Sébastien Lecornu (outre-mer), ou encore François Bayrou.

    Le président du MoDem a pesté contre sa proposition d’indexer la rémunération des professeurs sur l’obtention par leurs élèves de bons résultats ou encore de mettre fin au collège unique. « Je ne pense pas qu’on puisse faire progresser le monde enseignant par des menaces », a tonné l’ancien ministre de l’éducation face à M. Kohler, en février, lors d’un dîner avec les responsables de la majorité, selon L’Express, en dénonçant ses « critères de gestionnaire de McKinsey ». Une série de décisions qui poussent certains lieutenants de M. Macron à réclamer son départ.

    Cible idéale
    « Il est normal que celui qui travaille aux côtés du président de la République soit le réceptacle de certains mécontentements. Accompagner la décision, c’est également accompagner les déceptions », minimise Alexis Kohler.

    Pour sa défense, ses soutiens évoquent « la jalousie » dont il est l’objet, du fait de sa proximité avec le chef de l’Etat. Une place enviée, qui pousse la plupart des macronistes à peser leurs mots et à exiger un strict anonymat lorsqu’il s’agit de parler d’« AK ». Sauf si c’est pour dire du bien et le décrire comme un « gros bosseur », « excellent connaisseur de l’Etat », « une machine » ou « un ordinateur vivant » pour sa capacité à maîtriser tous les dossiers. « Je n’ai jamais compris la caricature que certains cherchaient à faire de lui, en le présentant comme un techno, alors qu’il est très fin politiquement », le défend le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal.

    « Personne ne peut sérieusement dire qu’Alexis Kohler n’a pas rempli son rôle avec une rigueur et une loyauté que peu peuvent lui disputer », renchérit la députée (LRM) des Yvelines Aurore Bergé. Soutiens comme contempteurs reconnaissent qu’il fait figure de cible idéale pour ceux qui veulent émettre un reproche envers M. Macron, sans s’en prendre au chef de l’Etat lui-même. Comme en atteste un fidèle de la première heure du locataire de l’Elysée, « le décideur suprême sur tous les sujets, cela reste le président ». Et personne d’autre. Pas même son « jumeau ».

    Alexandre Lemarié

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