Par Emmanuel Grynszpan (Zaporijia, Ukraine, envoyé spécial)
Publié aujourd’hui à 13h00, mis à jour à 17h39
REPORTAGE Des civils parvenus à quitter la ville du sud-est de l’Ukraine bombardée depuis deux mois par les forces russes décrivent des cadavres partout dans les rues.
Evgueni, 37 ans, jette un regard craintif vers le ciel plusieurs fois par minute. Juste un bref coup d’œil, comme un réflexe après deux mois de bombardements intenses. Au volant d’une vieille camionnette jaune arrêtée sur le parking d’un supermarché de Zaporijia, il arrive tout juste, ce jeudi 28 avril, de Marioupol, une ville qui comptait 500 000 habitants avant-guerre, située à 150 kilomètres au sud-est et occupée par l’armée russe. Treize personnes, dont trois enfants, et deux chiens sortent du véhicule pour se dégourdir les jambes après dix heures d’un trajet pénible, ponctué de fouilles aux points de contrôle de l’armée russe.
« On vient de passer deux mois à se faire bombarder nuit et jour », raconte cet entrepreneur, copropriétaire d’une ferme piscicole. Sa voix grave, sa posture un peu en arrière et son attitude envers les autres passagers de la camionnette suggèrent un homme ayant l’habitude de commander et de dominer ses émotions. Mais, aujourd’hui, il ne tient pas en place et parle sans reprendre son souffle. « Des avions [russes] tournaient sans cesse dans le ciel au-dessus de nos têtes, très haut. Ils tirent des [missiles] Kinjal, paraît-il, et lâchent des bombes énormes. C’était des Souchki [Soukhoï], ils volaient très haut, par groupe de deux ou quatre. La défense antiaérienne [ukrainienne] a essayé de les abattre au début, mais sans succès. »
Evgueni sait qu’il est désormais en sécurité à Zaporijia, à plus de 30 kilomètres du front, mais il reste fébrile et affligé du tic consistant à scruter en permanence le ciel. « Ça tirait de tous les côtés. Des navires de guerre russes au large, l’artillerie, des tanks… Nous étions terrés en permanence dans la cave. La nuit, j’ai vu plusieurs fois des trucs bizarres, très lumineux, des bombes qui explosent dans le ciel et illuminent la moitié de la ville pendant plusieurs minutes. Je crois que c’était des bombes au phosphore », dit-il.
Le phosphore blanc est parfois utilisé de manière défensive pour créer un écran de fumée ou pour éclairer une vaste zone de combat. Il devient une arme chimique lorsqu’il est utilisé pour ses capacités offensives, incendiaires et toxiques. En 1983, l’Organisation des Nations unies a interdit son utilisation offensive et classe son utilisation en crime de guerre.
Tirant un smartphone de sa poche, Evgueni montre une vidéo de la cour d’une maison détruite avec un brasero de fortune installé rapidement pour préparer un repas. Soudain, une violente explosion retentit et une fumée apparaît sur les ruines de la maison d’en face. Puis des gravats soulevés par la déflagration s’abattent dans la cour, du sable, des cailloux. A l’évidence, c’est tombé tout près. Une seconde explosion retentit quelques secondes plus tard, l’image devient saccadée. On comprend que celui qui tient la caméra court vers un abri, puis la vidéo s’arrête. « C’était comme ça tous les jours », conclut Evgueni.
Séquelles
Pour sortir de Marioupol, il a dû effacer presque toutes les vidéos témoignant du calvaire. « A chaque poste de contrôle – et on en a franchi treize pour arriver ici –, les militaires russes fouillent dans les téléphones, et s’ils trouvent quelque chose qui ne leur plaît pas, c’est fini pour toi. N’importe quoi peut t’arriver. »
Le plus dur, poursuit-il, c’était l’amoncellement de cadavres. « Durant les premiers jours, ils [les services communaux] ramassaient encore les cadavres, ensuite c’était fini, trop dangereux. Il y en avait partout dans la rue. Dans l’immeuble voisin, des croix partout dans le terre-plein, à l’entrée. On ne savait plus quoi faire. il n’y avait plus de place pour enterrer, c’était dangereux à cause des bombardements incessants. Des voisins sont partis chercher de la chaux, parce qu’on n’en pouvait plus de l’odeur, et parce que les chiens commençaient à dévorer les cadavres. »
Pour protéger son fils de 8 ans des horreurs de la guerre, Evgueni et son épouse ont imaginé un jeu consistant à imiter le bruit des explosions pendant les bombardements. « Mon épouse et moi, nous riions à chaque explosion. Ça nous aide à masquer notre peur et lui, ça l’amuse beaucoup. Bon, je pense qu’il comprend maintenant ce qui se passe, mais j’ai l’impression qu’il n’a pas été abîmé. »
« Les personnes que nous voyons arriver ici et qui ont enduré le siège de Marioupol ont toutes gardé des séquelles, les enfants comme les adultes », explique Valeri Boulanov, psychologue au Centre de réhabilitation Metinvest, installé dans un bâtiment du centre de Zaporijia. Metinvest appartient au milliardaire ukrainien Rinat Akhmetov, qui possède deux immenses usines métallurgiques à Marioupol, Illitch et Azovstal. « Les Marioupolitains souffrent de syndrome post-traumatique. Leur corps est ici, mais leur esprit est resté là-bas, dans la zone de souffrance. Notre tâche est de réunir le corps et l’esprit, de les faire se concentrer sur le présent. Si ce travail n’est pas fait rapidement, ces personnes courent le risque, à moyen terme, de sombrer dans des dépressions graves. »
Egalement réfugiée à Zaporijia, l’administration municipale de Marioupol s’efforce de comptabiliser les morts et les disparus. « Nous estimons qu’au moins 21 000 Marioupolitains sont morts depuis le début du siège, indique au Monde Sergueï Orlov, adjoint du maire aux affaires économiques et financières. Nous savons que les Russes tentent d’effacer les traces du massacre en faisant disparaître les cadavres. Trois énormes fosses communes ont déjà été localisées. En outre, ils déportent un très grand nombre d’habitants vers la Russie, y compris en Extrême-Orient. Nous recevons déjà des listes de noms et nous finirons par établir la vérité. »
Bombardements continus
Sur place, le calvaire des Marioupolitains se poursuit. Cent mille d’entre eux vivent toujours dans les ruines d’une ville où 95 % des logements seraient inhabitables, selon la mairie. Il n’y a plus ni eau potable, ni gaz, ni électricité, et les combats se poursuivent au cœur de la ville. Quelque 2 000 militaires ukrainiens résistent encore aux assauts russes dans l’aciérie Azovstal, transformée en camp retranché et disposant d’un réseau de souterrains capables de résister à un bombardement nucléaire. Avant les premières évacuations commencées samedi 30 avril, un peu moins d’un millier de civils survivaient, depuis un mois, dans cet abri coupé du monde et manquant cruellement de vivres.
« Nous sommes continuellement bombardés et attaqués », raconte par une messagerie sécurisée Mikhaïl Verchinine, chef de la police de patrouille pour la région de Donetsk. « Nous n’avons eu des pauses que tout récemment, lorsque nous avons procédé à des évacuations de civils. Pour l’instant, les Russes respectent ces pauses, mais sinon c’est un déluge de tout ce qui peut être imaginé comme moyen de destruction : artillerie, canons des navires au large, aviation avec des bombes ultra-puissantes, mortier. Les Russes ont aussi utilisé des munitions au phosphore contre nous », témoigne le policier, qui se bat aux côtés des militaires ukrainiens dans l’usine Azovstal.
Il affirme que les forces russes ont utilisé des armes interdites pour s’emparer du dernier foyer de résistance de Marioupol, mais n’est pas en capacité de le prouver. « Comme nous sommes complètement isolés, que nous n’avons pas de laboratoire et que nous ne sommes pas des spécialistes, nous ne pouvons pas identifier quelle substance a été utilisée contre nous », dit-il.
Plusieurs centaines de combattants ukrainiens, dont certains grièvement blessés, survivent dans des souffrances terribles au sous-sol de l’aciérie assiégée où ne peuvent parvenir ni médicaments ni personnel soignant. « Je vois autour de moi des combattants qui se battent depuis deux mois. Ils sont épuisés, mais déterminés et invaincus, affirme cependant Mikhaïl Verchinine. Nous savons que nous sommes soutenus moralement à travers le monde et c’est très important pour nous. »
Bordel, on dirait vraiment que les Russes c’est un peuple qui passe son temps à faire subir aux autres les traumatismes qu’ils ont vécu…
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Par Emmanuel Grynszpan (Zaporijia, Ukraine, envoyé spécial)
Publié aujourd’hui à 13h00, mis à jour à 17h39
REPORTAGE Des civils parvenus à quitter la ville du sud-est de l’Ukraine bombardée depuis deux mois par les forces russes décrivent des cadavres partout dans les rues.
Evgueni, 37 ans, jette un regard craintif vers le ciel plusieurs fois par minute. Juste un bref coup d’œil, comme un réflexe après deux mois de bombardements intenses. Au volant d’une vieille camionnette jaune arrêtée sur le parking d’un supermarché de Zaporijia, il arrive tout juste, ce jeudi 28 avril, de Marioupol, une ville qui comptait 500 000 habitants avant-guerre, située à 150 kilomètres au sud-est et occupée par l’armée russe. Treize personnes, dont trois enfants, et deux chiens sortent du véhicule pour se dégourdir les jambes après dix heures d’un trajet pénible, ponctué de fouilles aux points de contrôle de l’armée russe.
« On vient de passer deux mois à se faire bombarder nuit et jour », raconte cet entrepreneur, copropriétaire d’une ferme piscicole. Sa voix grave, sa posture un peu en arrière et son attitude envers les autres passagers de la camionnette suggèrent un homme ayant l’habitude de commander et de dominer ses émotions. Mais, aujourd’hui, il ne tient pas en place et parle sans reprendre son souffle. « Des avions [russes] tournaient sans cesse dans le ciel au-dessus de nos têtes, très haut. Ils tirent des [missiles] Kinjal, paraît-il, et lâchent des bombes énormes. C’était des Souchki [Soukhoï], ils volaient très haut, par groupe de deux ou quatre. La défense antiaérienne [ukrainienne] a essayé de les abattre au début, mais sans succès. »
Evgueni sait qu’il est désormais en sécurité à Zaporijia, à plus de 30 kilomètres du front, mais il reste fébrile et affligé du tic consistant à scruter en permanence le ciel. « Ça tirait de tous les côtés. Des navires de guerre russes au large, l’artillerie, des tanks… Nous étions terrés en permanence dans la cave. La nuit, j’ai vu plusieurs fois des trucs bizarres, très lumineux, des bombes qui explosent dans le ciel et illuminent la moitié de la ville pendant plusieurs minutes. Je crois que c’était des bombes au phosphore », dit-il.
Le phosphore blanc est parfois utilisé de manière défensive pour créer un écran de fumée ou pour éclairer une vaste zone de combat. Il devient une arme chimique lorsqu’il est utilisé pour ses capacités offensives, incendiaires et toxiques. En 1983, l’Organisation des Nations unies a interdit son utilisation offensive et classe son utilisation en crime de guerre.
Tirant un smartphone de sa poche, Evgueni montre une vidéo de la cour d’une maison détruite avec un brasero de fortune installé rapidement pour préparer un repas. Soudain, une violente explosion retentit et une fumée apparaît sur les ruines de la maison d’en face. Puis des gravats soulevés par la déflagration s’abattent dans la cour, du sable, des cailloux. A l’évidence, c’est tombé tout près. Une seconde explosion retentit quelques secondes plus tard, l’image devient saccadée. On comprend que celui qui tient la caméra court vers un abri, puis la vidéo s’arrête. « C’était comme ça tous les jours », conclut Evgueni.
Séquelles
Pour sortir de Marioupol, il a dû effacer presque toutes les vidéos témoignant du calvaire. « A chaque poste de contrôle – et on en a franchi treize pour arriver ici –, les militaires russes fouillent dans les téléphones, et s’ils trouvent quelque chose qui ne leur plaît pas, c’est fini pour toi. N’importe quoi peut t’arriver. »
Le plus dur, poursuit-il, c’était l’amoncellement de cadavres. « Durant les premiers jours, ils [les services communaux] ramassaient encore les cadavres, ensuite c’était fini, trop dangereux. Il y en avait partout dans la rue. Dans l’immeuble voisin, des croix partout dans le terre-plein, à l’entrée. On ne savait plus quoi faire. il n’y avait plus de place pour enterrer, c’était dangereux à cause des bombardements incessants. Des voisins sont partis chercher de la chaux, parce qu’on n’en pouvait plus de l’odeur, et parce que les chiens commençaient à dévorer les cadavres. »
Pour protéger son fils de 8 ans des horreurs de la guerre, Evgueni et son épouse ont imaginé un jeu consistant à imiter le bruit des explosions pendant les bombardements. « Mon épouse et moi, nous riions à chaque explosion. Ça nous aide à masquer notre peur et lui, ça l’amuse beaucoup. Bon, je pense qu’il comprend maintenant ce qui se passe, mais j’ai l’impression qu’il n’a pas été abîmé. »
« Les personnes que nous voyons arriver ici et qui ont enduré le siège de Marioupol ont toutes gardé des séquelles, les enfants comme les adultes », explique Valeri Boulanov, psychologue au Centre de réhabilitation Metinvest, installé dans un bâtiment du centre de Zaporijia. Metinvest appartient au milliardaire ukrainien Rinat Akhmetov, qui possède deux immenses usines métallurgiques à Marioupol, Illitch et Azovstal. « Les Marioupolitains souffrent de syndrome post-traumatique. Leur corps est ici, mais leur esprit est resté là-bas, dans la zone de souffrance. Notre tâche est de réunir le corps et l’esprit, de les faire se concentrer sur le présent. Si ce travail n’est pas fait rapidement, ces personnes courent le risque, à moyen terme, de sombrer dans des dépressions graves. »
Egalement réfugiée à Zaporijia, l’administration municipale de Marioupol s’efforce de comptabiliser les morts et les disparus. « Nous estimons qu’au moins 21 000 Marioupolitains sont morts depuis le début du siège, indique au Monde Sergueï Orlov, adjoint du maire aux affaires économiques et financières. Nous savons que les Russes tentent d’effacer les traces du massacre en faisant disparaître les cadavres. Trois énormes fosses communes ont déjà été localisées. En outre, ils déportent un très grand nombre d’habitants vers la Russie, y compris en Extrême-Orient. Nous recevons déjà des listes de noms et nous finirons par établir la vérité. »
Bombardements continus
Sur place, le calvaire des Marioupolitains se poursuit. Cent mille d’entre eux vivent toujours dans les ruines d’une ville où 95 % des logements seraient inhabitables, selon la mairie. Il n’y a plus ni eau potable, ni gaz, ni électricité, et les combats se poursuivent au cœur de la ville. Quelque 2 000 militaires ukrainiens résistent encore aux assauts russes dans l’aciérie Azovstal, transformée en camp retranché et disposant d’un réseau de souterrains capables de résister à un bombardement nucléaire. Avant les premières évacuations commencées samedi 30 avril, un peu moins d’un millier de civils survivaient, depuis un mois, dans cet abri coupé du monde et manquant cruellement de vivres.
« Nous sommes continuellement bombardés et attaqués », raconte par une messagerie sécurisée Mikhaïl Verchinine, chef de la police de patrouille pour la région de Donetsk. « Nous n’avons eu des pauses que tout récemment, lorsque nous avons procédé à des évacuations de civils. Pour l’instant, les Russes respectent ces pauses, mais sinon c’est un déluge de tout ce qui peut être imaginé comme moyen de destruction : artillerie, canons des navires au large, aviation avec des bombes ultra-puissantes, mortier. Les Russes ont aussi utilisé des munitions au phosphore contre nous », témoigne le policier, qui se bat aux côtés des militaires ukrainiens dans l’usine Azovstal.
Il affirme que les forces russes ont utilisé des armes interdites pour s’emparer du dernier foyer de résistance de Marioupol, mais n’est pas en capacité de le prouver. « Comme nous sommes complètement isolés, que nous n’avons pas de laboratoire et que nous ne sommes pas des spécialistes, nous ne pouvons pas identifier quelle substance a été utilisée contre nous », dit-il.
Plusieurs centaines de combattants ukrainiens, dont certains grièvement blessés, survivent dans des souffrances terribles au sous-sol de l’aciérie assiégée où ne peuvent parvenir ni médicaments ni personnel soignant. « Je vois autour de moi des combattants qui se battent depuis deux mois. Ils sont épuisés, mais déterminés et invaincus, affirme cependant Mikhaïl Verchinine. Nous savons que nous sommes soutenus moralement à travers le monde et c’est très important pour nous. »
Bordel, on dirait vraiment que les Russes c’est un peuple qui passe son temps à faire subir aux autres les traumatismes qu’ils ont vécu…