Alain Finkielkraut reçoit Laurent Mauvignier pour explorer La Maison vide, roman où l’écrivain mêle enquête familiale et imagination pour faire revivre les figures de son passé. L’émission s’ouvre sur l’épipraphe du livre, de René Boylesve : « Des paroles ou des bruits entendus et qui nous ont pénétrés, peut-être à notre insu, remuent en nous un monde ignoré de nous-mêmes. »
Ils reviennent sur la genèse du livre et la manière dont la fiction peut combler les vides de la mémoire familiale, tout en mettant en lumière les silences transmis de génération en génération, l’influence des contraintes sociales et la question du destin familial.
Combler les vides de la mémoire
« Je ne fais que des suppositions, des spéculations, du roman. » En assumant cette part d’imaginaire, Laurent Mauvignier cherche moins à établir une vérité historique qu’à faire barrage à l’oubli. Les souvenirs fragmentés, les récits contradictoires et les silences imposés par la honte ou la douleur ne peuvent livrer qu’une image incomplète. Alors, l’écrivain choisit d’inventer des passerelles : « J’avais des éléments totalement éloignés les uns des autres. La question de l’imaginaire, ça a été de créer des passerelles entre des images dont j’avais à peu près la certitude qu’elles étaient vraies. »
Cette démarche répond aussi à une interrogation intime : le suicide de son père, quand l’auteur avait seize ans. Laurent Mauvignier refuse d’y voir une fatalité : « J’ai essayé de remonter une machine, comme si c’était un moteur, de rationaliser, en me demandant ce qui avait pu se passer pour mener un homme au suicide. »
« Le noir du piano porte le deuil de son avenir »
L’enquête prend racine avec une figure originelle : Marie-Ernestine, l’arrière-grand-mère, douée pour le piano mais condamnée à un mariage arrangé. « Le noir du piano porte le deuil de son avenir », écrit Mauvignier. Cette nuit de noces, racontée comme une scène terrible, marque le point de départ d’une longue chaîne de blessures.
Pour l’écrivain, ce drame intime reflète une contrainte sociale : « Je voulais montrer que certes, il y a évidemment la violence patriarcale pour les femmes, mais pour les hommes aussi, dominés par la société dans laquelle ils vivent. Soit ils se tuent au travail, soit ils deviennent de la chair à canon. Personne n’est propriétaire de son corps. »
Ce sentiment d’impuissance résonne avec l’Histoire : la guerre de 14, l’exode, puis la guerre de 40. « Tout se déroule dans l’ombre de la mort », note Alain Finkielkraut, soulignant l’usage de la prolepse dans le récit, cette façon d’écrire les destins à partir de leur fin annoncée.
Sauver une part d’humanité
De Marie-Ernestine à sa fille Marguerite, l’histoire familiale se transmet par le manque, le rejet, les humiliations. Marguerite, « posée en fille d’un héros », n’a plus de place pour exister. Mariée à un notaire, elle impose une vie de chambre à part. Avec Paulette, Marguerite découvre une forme de liberté : « Il faut te laisser faire pour ne pas te laisser faire », lui conseille son amie de manière pragmatique. Mauvignier explique que c’est un « travail d’émancipation par en dessous », que Marguerite tente d’accomplir, mais qu’elle n’arrive pas à mettre en œuvre, trop isolée dans un environnement rigide.
À la Libération, sa relation avec un officier allemand entraîne pour Marguerite le rejet de sa mère, la répudiation par son mari et une tonte publique. « Ce que j’ai entendu toute ma vie, c’est mon père regarder à sept ans sa mère se faire humilier », raconte Mauvignier. Marguerite se réfugie dans l’alcool et meurt à 41 ans. « Ce n’est pas un livre de réparation, mais il vise à retrouver la part d’humanité de chacun », insiste l’auteur, qui refuse les oppositions manichéennes.
Au fil de cette enquête romanesque, Mauvignier s’interroge sur ce qui nous traverse à notre insu : « Je m’obstine à croire qu’on peut lire à travers l’épaisseur des siècles qui nous façonnent une partie non négligeable de ce que nous pensons être nous-mêmes. »
Sources bibliographiquesLaurent Mauvignier, La Maison vide, Editions de Minuit, 2025.Laurent Mauvignier, Quelque chose qui me tourmente. Entretiens avec Pascaline David, Editions de Minuit, 2025.Gérard Genette, Figures III, Editions du Seuil, 1972.Louis Aragon, Le roman inachevé, Gallimard, 1966.Alain Finkielkraut, L’après littérature, Gallimard, 2023.