f.Lotta est une flottille militante qui occupera symboliquement la Méditerranée centrale mi-septembre avec l’objectif de dénoncer les politiques européennes de contrôle des frontières et rendre visibles les drames humains qui s’y déroulent. Elle s’allie avec le mouvement de la Global Summud Flottila contre le génocide en Palestine, côte à côte dans la lutte pour le peuple palestinien. Rassemblant des collectifs aux revendications diverses mais convergentes — anti-impérialistes, antimilitaristes, antifascistes et féministes —, f.Lotta permet de relier les luttes locales en Sicile contre la militarisation de l’île et contre la criminalisation de l’aide aux personnes migrantes aux actions transnationales de solidarité. Maé, membre de Bordiel, groupe en mixité choisie sans mec cis de l’association Lounapo, prépare la traversée depuis Marseille avant de se rendre elle-même en Sicile. Le but de Bordiel et Lounapo est aussi une réappropriation horizontale de la mer, historiquement dominée par des hommes cis blancs bourgeois. Une campagne de financement participatif pour soutenir le voyage de la flottielle est disponible ici :

Soutenir Lounapo

Peux-tu présenter le Lounapo et le Bordiel ?

En 2014, Lounapo a repris la gestion d’un voilier en propriété partagée, l’Albatros 2. C’est une association qui organise de nombreuses activités autour de la mer et de la voile. Ce qui m’a incitée à rejoindre Lounapo, c’est l’importance accordée à la transmission : comment transmettre et de quelle manière, dans une dynamique horizontale.

Dans cette même veine de réflexion, le Bordiel a été créé comme groupe en mixité choisie sans mecs cis. Il existe un autre groupe au sein de l’association qui se réunit en mixité choisie entre personnes racisées qui s’appelle Lounapoc. Je ne saurais pas dire depuis combien de temps exactement, mais c’est un groupe formé au sein de Lounapo, au Centre d’Animation du Frioul. L’idée est similaire : s’emparer de l’espace de la voile et de la mer, encore largement occupé par des hommes cis blancs bourgeois.



© Bordiel

Combien êtes-vous pour cette traversée ?

Pour le voyage, nous avons organisé trois bords successifs, afin d’assurer une continuité et de permettre à plus de monde de participer.

Le premier équipage, composé de six ou sept personnes, a ramené le bateau jusqu’en Sicile.

Le deuxième bord comptera aussi six ou sept personnes, selon si quelqu’un nous rejoint.

Enfin, le dernier équipage, également de six ou sept personnes, ramènera le bateau à Marseille.

Peux-tu expliquer ce qu’est f.Lotta, d’où elle vient, et comment vous y participez ?

f.Lotta est une flottille qui essaie de rassembler un maximum de bateaux en Méditerranée centrale, au large notamment de la Libye. De nombreux collectifs très différents y participent et mènent des campagnes depuis leurs bateaux.

Je n’ai pas la genèse exacte, mais de ce que je comprends, elle a été portée par plusieurs collectifs issus du Search and Rescue. Face à l’impuissance provoquée par la criminalisation de leurs actions en mer Méditerranée et les politiques mises en place dans cet espace, l’idée a émergé : occuper la mer, massivement et symboliquement, pour visibiliser ce qui s’y passe.



© Bordiel

Quelles sont les revendications portées par f.Lotta ?

Elles sont très claires : visibiliser ce qui se passe en mer Méditerranée, dénoncer l’Europe forteresse et le système des frontières qui tue. Mais il s’agit aussi de revendiquer la liberté de circulation, le droit à la dignité et à la vie.

Au-delà de la question migratoire, la Méditerranée centrale est devenue un espace hyper militarisé et stratégique. On y teste de nouvelles technologies militaires, on y observe des transits liés à l’industrie de l’armement. C’est donc à la fois un cimetière où les politiques publiques n’assurent pas des passages sûrs, et un espace commercial et militaire démesuré. Occuper cet espace, c’est reprendre un lieu qui nous échappe.

Quelles autres actions accompagnent f.Lotta ?

En parallèle, il y aura de nombreuses actions sur terre : marches, sit-in, conférences, et aussi sur d’autres espaces aquatiques, fluviaux ou lacustres. L’idée est de se déployer à de multiples endroits et de multiplier les formes d’action. Ces initiatives auront lieu avant, pendant et après l’occupation maritime.

Pourquoi avoir choisi spécifiquement la Méditerranée centrale ?

Parce que c’est un espace symbolique et tragique. C’est un des principaux parcours migratoires, qui continue de provoquer des milliers de morts chaque année. L’objectif est de rendre cela visible et de dénoncer la responsabilité de l’Europe et de l’Union européenne.

© Maé

Je suis de Sicile, et en France, on connaît rarement vraiment cette réalité. Déjà, c’est beaucoup si les gens savent situer la Sicile sur une carte… Actuellement, je travaille sur ce sujet et j’écris un livre sur ce qu’on appelle la « question méridionale italienne », c’est-à-dire la colonisation interne de l’Italie du nord vers le sud. Je me demandais jusqu’à quel point vous vous étiez renseigné·es sur les conséquences de la militarisation et sur les luttes locales. En Sicile, il y a depuis longtemps des mouvements antimilitaristes, car l’île accueille six bases états-uniennes et onusiennes. Ces territoires ont littéralement été arrachés aux Sicilien·nes pour servir de plateformes militaires : à chaque guerre, les avions partent de Sicile pour aller en Afghanistan, en Israël, ailleurs. Or, ces voix antimilitaristes sont totalement réduites au silence en Europe. Est-ce que vous aviez conscience de cette réalité-là ?

Pour être honnête, je suis peu renseignée sur ce sujet, mais je pense que la rencontre avec les collectifs locaux en Sicile, prévue la semaine prochaine, nous donnera davantage de clés. J’ai hâte de rencontrer ces luttes, car ce sont des problématiques dont on parle rarement. Je sais que l’organisation de f.Lotta a cherché à créer des liens avec des collectifs locaux en tout cas.

Pour ma part, je vois cela comme une opportunité de créer des liens avec des luttes locales, mais aussi transnationales. Il y aura des collectifs siciliens, d’Europe, de Libye, de Tunisie… Ce qui me parle beaucoup dans f.Lotta, c’est la manière dont elle relie des collectifs aux revendications diverses mais convergentes : anti-impérialistes, antimilitaristes, antifascistes, féministes.

À Marseille, par exemple, l’un des collectifs impliqués est Marseille Antifasciste Club. J’aime cette capacité à fédérer des revendications différentes mais liées, et à les faire converger dans une même action.

© Maé

La Méditerranée centrale est aussi une zone très touristique, consommée par le touirisme de masse. Dans le village sicilien où je vais chaque été, cette année, cent migrant·es sont arrivé·es. Et à seulement quelques kilomètres, affluent des touristes venus du nord de l’Europe : Angleterre, France, Allemagne. Ce contraste est violent et l’inconscience de mes adelphes à ce sujet est, selon moi, assez grave. Quand on va en Sicile, on voit deux flux : celui des riches qui viennent du nord, et celui des migrant·es qui arrivent du sud, criminalisé·es. Sur les côtes nord, on trouve les vacanciers ; sur les côtes sud, les exilé·es. C’est vertigineux. Comment cette réalité résonne-t-elle pour vous ?

Nous avons été surtout mobilisé·es sur les enjeux logistiques, sur le Search and Rescue, sur Frontex, sur l’accord Italie-Libye. Mais certaines campagnes, comme Ferries not Frontex, m’ont fait réfléchir à ce sujet. Elles mettent en évidence l’injustice : on fait payer aux touristes des ferries chers, mais ces voyages leur permettent de circuler librement. Alors que d’autres, migrant·es et exilé·es, doivent payer de leur vie. C’est le deux poids, deux mesures du régime des visas et des frontières.

© Maé

Lors d’une réunion de f.Lotta, un témoignage t’a marquée. Peux-tu en parler ?

Oui. Une migrante vivant en Italie, sans papiers, nous a dit : « Je ne peux pas participer à l’action, mais je vous soutiens. C’est important que vous preniez conscience de vos privilèges. Vous allez voir des réalités qui vous sauteront aux yeux. »

J’ai trouvé cela très fort. Cela montrait que nous allons nous confronter collectivement à quelque chose qui nous dépasse. Ce n’est pas un exercice de Search and Rescue : ce sera humainement difficile. Mais rester soudé·es sera essentiel pour continuer à visibiliser ces réalités.

Qu’est-ce que cela t’inspire sur le rôle de f.Lotta ?

C’est une chance de se rassembler avec des collectifs venus d’un peu partout et de dire : « On le fait ensemble, avec nos corps et une ligne politique claire. » Dans un contexte où l’Italie est gouvernée par l’extrême droite et où l’aide en mer est criminalisée, cette action prend une urgence particulière.

Marseille, bien qu’elle ne soit pas une ville du Sud de la Méditerranée, porte en elle une histoire singulière d’accueil des diasporas méditerranéennes. Cette richesse historique et sociale en fait un point de départ stratégique pour f.Lotta, capable de relier les luttes locales et transnationales et de participer à la réappropriation politique et symbolique de la Méditerranée.

Depuis que je vis à Marseille, je me sens plus proche de ces enjeux. Cette ville, avec son histoire de rencontres et de migrations, m’ouvre un regard neuf sur la Méditerranée. Dans la flottille, il n’y a pas de personnes directement concernées par ces diasporas, et je sais combien nos privilèges nous placent en position d’observateur·rice et d’intermédiaire. C’est avec conscience de cette position que nous souhaitons mettre ces privilèges au service de celles et ceux qui subissent directement les violences et l’injustice, et participer humblement à cette réappropriation collective de la mer.

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