En novembre 1589, Jane Throgmorton, 9 ans, est prise de convulsions. Elle en accuse une vieille voisine, Alice Samuel, bientôt imitée par ses sœurs aînées et les servantes, victimes des mêmes symptômes, qui disparaissent dès qu’elles quittent leur maison. Lady Cromwell, épouse du chevalier, vient interroger Alice Samuel ; elle est par la suite la proie de cauchemars, puis tombe malade et meurt en 1592. Pour les autorités de l’époque, c’est la preuve que la mère Samuel est une sorcière. Elle est interrogée, avoue, se rétracte, mais n’en est pas moins jugée, déclarée coupable et pendue avec sa fille et son mari en avril 1593.
Tel est le scénario de l’un des cas de sorcellerie les plus notables de l’Angleterre de la fin du 16è siècle, qui influença sans doute la loi promulguée en 1604. Le pays est alors rattrapé par la vague de paranoïa anti-sorcellerie qui sévit sur le continent européen depuis longtemps, une diversion bien commode pour masquer les réels problèmes tels que la peste ou les guerres incessantes. Ce treizième des 25 épisodes de la série de Catherine Bourdet et Henri Soubeyrand, “Les Grandes Heures de la Sorcellerie”, propose une mise en scène radiophonique des événements, suivie par les tentatives d’analyse et d’explications du professeur de psychologie Enrico Fulchignoni et de l’historien Jean-Pierre Peter. Première diffusion le 31 mars 1974.
Une doctrine omniprésente
Jean-Pierre Peter précise qu’à la fin du 16e siècle, l’Angleterre, jusque-là restée à l’écart, se met aussi, par diversion, à la chasse aux sorcières. “Les théologiens fabriquent un corpus de doctrine entre le diabolisme et la sorcellerie, qui finit par être vulgarisé. Il est alors très facile, pour des jeunes filles, d’utiliser ce qui traîne dans leur tête de ce corpus quand elles voient quelqu’un qui leur fait peur ou horreur, comme ici une pauvre vielle femme, de dire :”C’est à cause d’elle que ça ne va pas”.”
Pas de simulation
Enrico Fulchignoni explique que pour lui, il ne s’agit pas de simulation de la part des filles Throgmorton quand ils accusent la mère Samuel. “Dans un état de transe hystérique, les enfants dédoublent leur personnalité, comme un médium convoquant les esprits autour d’une table. À un certain âge, comme Jane, la tendance de l’enfant à l’invention, à l’affabulation est intense. Elle n’entend ni ne voit personne, puis dialogue avec les esprits. Dans ses études bien plus tard, Charcot évoque une “stupeur”, suivie d’un “temps onirique”, un délire verbal qui succède à une perte totale de la conscience lucide.”
Un monde de croyances
Jean-Pierre Peter conclut : “N’oublions pas qu’à l’époque, nous sommes dans un monde où la psychologie est très différente de la nôtre, où la croyance permanente en des forces occultes a des effets concrets. C’est un monde totalement religieux, où la réalité du surnaturel, si on peut utiliser cette expression paradoxale, fait l’objet d’une foi universelle. Même les plus grands savants de l’époque ne sont pas réellement sceptiques, ils sont croyants.”
Par Catherine BourdetRéalisation Henri SoubeyranAvec Jean-Pierre Peter, historien (EPHE) ; Enrico Fulchignoni, professeur de psychologie à l’université de RomeInterprétation : Gérard Thirion, Inès Nazaris, Catherine Laborde, Françoise Caillaud, Liliane Gaudet, Ginette Franck, Annie Dana, Yves Peneau, Roger Bret, Jean Pierre PeterLes grandes heures de la sorcellerie 13/25 : Les sorcières de Warboys (1ère diffusion : 31/03/1974)Edition web : Valérie Ernould, Documentation de Radio FranceArchive Ina-Radio France