Le Monde – Thomas Piketty : « L’accord conclu par les partis de gauche marque le retour de la justice sociale et fiscale »

4 comments
  1. **Dans sa chronique, l’économiste salue la naissance de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale et estime qu’en ces temps marqués par l’inflation, il sera « indispensable de mettre à contribution les plus aisés ».**

    Disons-le d’emblée : l’accord conclu par les partis de gauche est une excellente nouvelle pour la démocratie française et européenne. Ceux qui y voient le triomphe de la radicalité et de l’extrémisme n’ont visiblement rien compris aux évolutions du capitalisme et aux défis sociaux et environnementaux auxquels nous faisons face depuis plusieurs décennies.

    En réalité, si l’on examine les choses sereinement, le programme de transformation proposé en 2022 est plutôt moins ambitieux que ceux de 1936 ou de 1981. Plutôt que de céder au conservatisme ambiant, mieux vaut le prendre pour ce qu’il est : une bonne base de départ sur laquelle il est possible de s’appuyer pour aller plus loin.

    Le programme adopté marque d’abord le retour de la justice sociale et fiscale. Alors que l’inflation a déjà commencé à amputer les revenus et les économies des plus modestes, il est urgent de changer de cap. Ceux qui prétendent que le « quoi qu’il en coûte » ne sera payé par personne mentent aux citoyens. Pour protéger les plus fragiles des effets de l’inflation et pour financer les investissements dans la santé, l’éducation et l’environnement, il sera indispensable de mettre à contribution les plus aisés.

    **Curieux sens des priorités**

    Entre 2010 et 2021, les 500 plus grandes fortunes françaises sont passées, d’après le magazine Challenges (peu suspect de gauchisme), de 200 milliards à près de 1 000 milliards, c’est-à-dire de 10 % du PIB à près de 50 % du PIB. La hausse est plus forte encore si l’on élargit la focale et que l’on examine les 500 000 plus grandes fortunes (1 % de la population adulte), qui dépassent aujourd’hui les 3 000 milliards d’euros [(6 millions d’euros par personne, selon la World Inequality Database)](https://wid.world/share/#0/countrytimeseries/ahweal_p99p100_z/FR/2015/eu/k/p/yearly/a/false/173735.088/7000000/curve/false/1807/2021), contre à peine 500 milliards pour les 25 millions les plus pauvres (50 % de la population adulte, détenant [chacun 20 000 euros en moyenne](https://wid.world/share/#0/countrytimeseries/ahweal_p0p50_z/FR/2015/eu/k/p/yearly/a/false/0/25000/curve/false/1807/2021) ). Choisir au milieu d’une telle période de prospérité spectaculaire des plus hauts patrimoines et de stagnation des plus modestes de supprimer le maigre impôt sur la fortune, alors que, de toute évidence, il aurait fallu l’alourdir, témoigne d’un curieux sens des priorités. Les historiens qui se pencheront sur cette période ne seront pas tendres pour les gouvernements Macron et leurs soutiens.

    Le premier mérite des partis de gauche est d’avoir su dépasser leurs conflits afin de s’opposer ensemble à cette dérive. Au-delà du rétablissement de l’impôt sur la fortune, il est proposé de transformer la taxe foncière en un impôt progressif sur le patrimoine net, ce qui permettrait de fortes réductions d’impôt pour des millions de Français surendettés des classes populaires et moyennes. Pour favoriser l’accès à la propriété, l’ensemble pourrait être complété, à terme, par [un système d’héritage minimum pour tous](https://www.lemonde.fr/blog/piketty/2021/05/18/du-revenu-de-base-a-lheritage-pour-tous/).

    [L’accord conclu entre « insoumis » et socialistes](https://lafranceinsoumise.fr/2022/05/04/accord-entre-la-france-insoumise-et-le-parti-socialiste-pour-les-prochaines-elections-legislatives/) prévoit aussi d’étendre le droit salarial aux travailleurs des plates-formes et de renforcer la présence des salariés dans les conseils d’administration. Un tel système existe depuis l’après-guerre en Suède et en Allemagne (avec jusqu’à 50 % des sièges dans les grandes entreprises) et a permis une meilleure implication de tous dans les stratégies d’investissement à long terme. Il reste malheureusement embryonnaire en France : la droite s’y est toujours montrée hyper hostile (les gaullistes ont parfois fait mine de favoriser la participation aux bénéfices, en réalité quelques miettes, mais sans jamais remettre en cause le monopole du pouvoir actionnarial), et la gauche a longtemps tout misé sur les nationalisations (comme en 1981).

    Le virage actuel vers une approche moins étatique et plus participative rappelle les conventions collectives de 1936 et ouvre la voie vers un nouveau paradigme. Là aussi, il faudrait, à terme, aller beaucoup plus loin, par exemple en garantissant 50 % des sièges pour les salariés dans toutes les entreprises (petites et grandes) et en plafonnant à 10 % les droits de vote d’un actionnaire individuel dans les grandes sociétés.

  2. Très intéressant, merci pour le partage.

    > Espérons que la campagne législative sera l’occasion de sortir des caricatures et de progresser sur ces questions essentielles.

    Un vœu pieux, mais je doute qu’on soit partis pour avoir une campagne de qualité vu comme ça a débuté.
    Entre la désinformation pure et simple sur le programme de la NUPES et les procès systématiques en extrême-gauchisme, si on espère un débat d’idées intéressant on a pas le cul sorti des ronces.

  3. Rien sur cette fameuse retraite à 60 ans avec 40 annuités que peu en profiteront. Sans oublier une retraite convenable et les ajustements sociaux pour éviter au maximum la pauvreté

  4. Est-ce que Piketty a une idée précise du temps nécessaire pour que des effets ‘visibles’ du programme de NUPES se fassent sentir auprès des plus démunis ?

    En économiste aguerri il doit sûrement avoir des modèles qui dans un scénario idéal pour le nouveau gouvernement ( de Mélenchon donc ) peuvent estimer grosse maille l’augmentation du pouvoir d’achat pour les premiers déciles ; ceux dans l’urgence de la fin de mois ?

    J’en viens à mon commentaire qui est que je redoute que le gvt Mélenchon « déçoive » car il donne beaucoup d’espoir mais s’appuie sur des réformes structurelles ( nécessaires ) longues.

    Soyons aussi honnête, une partie ( même si limitée ) du capital va fuir assez rapidement si le NUPES obtient une majorité suffisante à l’AN. Le capital immobilier est certes important mais justement peu liquide si l’état devait le taxer directement. L’expropriation serait aussi assez stupide dans la mesure où il n’y aurait aucun sens à reloger des personnes en difficulté dans des immeubles du XVIeme ( coût de la vie à Paris trop importante meme hors loyer )…

    Je demande aux sympathisants, juste pour que je sache bien pourquoi je devrai voter pour eux aux législatives.

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