*Après 250 missions en près de cinquante-cinq ans, c’est en Ukraine, à bientôt 81 ans, que Jacques Bérès, cofondateur de Médecins sans frontières, a choisi de tirer sa révérence. Il incarne une part de l’histoire de l’humanitaire. Et une certaine vision de cet engagement aussi.* – Marc Roussel
Avec ses façades ornées de pilastres et ses frontons Empire, l’Université nationale de médecine de Lviv pourrait être située à Budapest ou à Vienne. Les réminiscences de l’architecture austro-hongroise font oublier un instant que l’on est bien en Ukraine, dans un pays en guerre. Quelques sacs de sable blancs et des inscriptions « Oukritia » (« Abri ») suivies d’une flèche rappellent qu’en cas d’alerte antiaérienne il est recommandé d’aller sans tarder se mettre à couvert.
Épargnée par les combats et, jusqu’à il y a peu, par les bombardements, Lviv sert de base arrière à tous les commerces de la guerre. Denrées alimentaires, carburant, armes, soutiens et conseillers en tout genre affluent ici sans distinction – et sans modération, si l’on en juge par les embouteillages incessants depuis que la population s’est brutalement accrue de 200 000 personnes, réfugiés venus de l’Est et étrangers confondus. On accède facilement à la capitale de Galicie depuis la Pologne. Une heure de route, une fois franchie la frontière de Rava Rouska, et la plus occidentale des villes ukrainiennes s’ouvre aux bonnes volontés.
Ce matin, ces bonnes volontés ont rendez-vous avec Alexeï*, une éminence de l’université. Elles s’appellent Judah, Nahreen, Conrad, Kathleen, Christopher… Une dizaine de médecins venus de Chicago, New York ou Nashville pour aider leurs confrères ukrainiens. Comme Jacques Bérès, ils se sont portés volontaires, à leurs frais, auprès de MedGlobal. Cette ONG médicale, fondée aux États-Unis par Zaher Sahloul, un urgentiste américain d’origine syrienne, intervient sur tous les théâtres d’opérations où une expertise des situations extrêmes est nécessaire. Et l’extrême, Jacques Bérès connaît bien.
**Compétences singulières**
C’est au Vietnam que le jeune chirurgien fait ses armes. Il est orthopédiste de formation, et, en guise de service militaire, se retrouve à Saigon au cœur de la guerre. Il est affecté dans un très bel hôpital colonial, côté américain. Nous sommes en 1968, et, bien qu’il soit loin de l’agitation parisienne, il décide alors d’embrasser ses affinités politiques. Un pont le sépare des premières lignes Viêt-cong communistes ; il s’engage, seul, avec l’intention de rejoindre de futurs camarades, d’être utile aux plus démunis. Il n’a pas le temps de franchir le pont qui enjambe un maigre cours d’eau que les « Viêts » se saisissent de lui. Dans la brèvebousculade qui s’ensuit, le passeport français qu’il tente de montrer tombe dans la rivière. Faute de preuve contraire, on l’accuse aussitôt d’être un espion américain. Après un simulacre de justice, il est conduit devant un peloton d’exécution et mis en joue. Les soldats tirent. « À côté. C’était juste pour me faire peur, puis ils se sont mis à rire » précise le chirurgien miraculé. C’est en réalité à quelques mots d’un vietnamien encore approximatif (« Je ne suis pas américain, je suis un médecin français ») qu’il doit d’avoir la vie sauve. Désormais considéré comme un de leurs frères, il choisit de rester aux côtés des combattants du Viêt-cong pour soigner les blessés.
Il ne cessera plus de s’engager auprès des victimes du monde entier. Avec pour credo : « Quelqu’un est blessé, je le soigne. Point. » Quelles que soient sa religion, ses opinions politiques ou sa couleur de peau. En 1971, avec Bernard Kouchner et une poignée de précurseurs, il fonde Médecins sans frontières. Puis ce sera Médecins du monde, en 1980, avec le même Kouchner. Les missions s’enchaînent, le chirurgien des débuts se spécialise, développe des compétences uniques en médecine de guerre et demeure, jusqu’à aujourd’hui, le seul « french doctor » des origines toujours en activité. Des dizaines de conflits, 250 missions, un nombre impressionnant de pays et près de cinquante-cinq années de pratique ininterrompue. Jacques Bérès incarne une part de l’histoire de l’humanitaire. Et une certaine vision de cet engagement aussi.
**Enseignement**
Fier d’accueillir un précurseur, Alexeï en a oublié que son pays lui-même entre dans une septième semaine de combats. Et voilà donc la petite délégation MedGlobal en visite guidée dans les allées de l’Université, au musée du Département d’anatomie ou circulant parmi les bocaux de formol qui présentent une riche collection d’êtres à deux têtes, six doigts ou quatre bras. Manière triviale de rappeler que Tchernobyl est en Ukraine et qu’une menace de catastrophe analogue n’est pas à prendre à la légère. De même que l’utilisation d’armes chimiques. Zaher, en expert syrien, a d’ailleurs prévu une formation sur ce dernier sujet. La salle d’honneur de l’hôpital régional pédiatrique de Lviv, qui accueille le premier des trois cycles de « training », est comble. Khrystyna*, l’interprète, précise d’ailleurs que par une forme d’humour noir les Galiciens l’appellent « hôpital Tchernobyl ». Jacques a rejoint la tribune. Il témoigne devant médecins et infirmières ukrainiens de son expérience irakienne, quand « Ali le Chimique » (cousin de Saddam Hussein) avait ordonné, au printemps 1988, de gazer la population kurde de Halabja. Les bombardements aux gaz moutarde et sarin provoquèrent alors la mort de près de 5 000 civils.
Un frisson parcourt soudain la salle lorsque le bruit d’un avion tout proche se fait entendre. Chacun se tourne vers son voisin, incrédule. Aucun aéronef n’est supposé voler dans le ciel de Lviv à basse altitude. Les sirènes de l’hôpital se déclenchent aussitôt, accompagnées d’une voix lancinante qui répète en boucle les consignes de sécurité. Il faut descendre aux abris. Toutes affaires cessantes. Dans une précipitation raisonnée, une petite foulese met immédiatement en marche vers les escaliers.
Trois niveaux plus bas, une immense salle carrelée de blanc et jaune dont les rares vantaux ont été obstrués par des sacs de sable. Au centre de la salle en partie délabrée, un bassin de piscine vide. Des lits ont été disposés sur le fond qu’occupent déjà les enfants les plus prompts à rejoindre l’abri. Il y a là peut-être 100 personnes. Des petits groupes se forment. Certains jouent aux cartes, d’autres cherchent vainement du réseau pour connaître les nouvelles. Comme si rien ne s’était passé, une jeune éducatrice poursuit sur un coin de table improvisé son enseignement. Étrange communauté de femmes, d’hommes et d’enfants liés par un destin provisoire en sous-sol. Une demi-heure a passé. L’application Trivoga (« Alarme »), dont disposent tous les Ukrainiens sur leur smartphone, indique que l’alerte est terminée. Dans le même calme apparent, tout ce petit monde remonte vers les étages. Jacques, qui déjà souffre d’un hématome au visage après une mauvaise chute, estessoufflé.
Un autre jour est consacré à la chirurgie des polytraumatisés. Comment stabiliser un blessé, l’intuber, traiter un choc hémorragique, évaluer les traumatismes ? Cette formation, c’est là le cœur du savoir de Jacques Bérès. À l’hôpital-clinique municipal communal pour enfants – que, pour une raison bien compréhensible, on préfère appeler hôpital no 8 –, Youri, son directeur, accueille le chirurgien en héros. En un demi-siècle, MSF est devenue la référence mondiale pour la médecine de guerre et de catastrophe. En être un des fondateurs, même et peut-être surtout si l’on peine à marcher, provoque une admiration légitime. Comme bien des personnalités, Jacques Bérès est un modeste orgueilleux qui ne boude pas son plaisir. Le voici maintenant face à une quinzaine de jeunes chirurgiens auxquels il révèle les nécessités, en cas d’attaque massive, du « triage ». Comment distinguer ceux que l’on pourra sauver par une intervention immédiate des autres, moins chanceux, dont l’espérance de vie est faible ou dont la survie exigerait de mobiliser trop de ressources ?
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*Après 250 missions en près de cinquante-cinq ans, c’est en Ukraine, à bientôt 81 ans, que Jacques Bérès, cofondateur de Médecins sans frontières, a choisi de tirer sa révérence. Il incarne une part de l’histoire de l’humanitaire. Et une certaine vision de cet engagement aussi.* – Marc Roussel
Avec ses façades ornées de pilastres et ses frontons Empire, l’Université nationale de médecine de Lviv pourrait être située à Budapest ou à Vienne. Les réminiscences de l’architecture austro-hongroise font oublier un instant que l’on est bien en Ukraine, dans un pays en guerre. Quelques sacs de sable blancs et des inscriptions « Oukritia » (« Abri ») suivies d’une flèche rappellent qu’en cas d’alerte antiaérienne il est recommandé d’aller sans tarder se mettre à couvert.
Épargnée par les combats et, jusqu’à il y a peu, par les bombardements, Lviv sert de base arrière à tous les commerces de la guerre. Denrées alimentaires, carburant, armes, soutiens et conseillers en tout genre affluent ici sans distinction – et sans modération, si l’on en juge par les embouteillages incessants depuis que la population s’est brutalement accrue de 200 000 personnes, réfugiés venus de l’Est et étrangers confondus. On accède facilement à la capitale de Galicie depuis la Pologne. Une heure de route, une fois franchie la frontière de Rava Rouska, et la plus occidentale des villes ukrainiennes s’ouvre aux bonnes volontés.
Ce matin, ces bonnes volontés ont rendez-vous avec Alexeï*, une éminence de l’université. Elles s’appellent Judah, Nahreen, Conrad, Kathleen, Christopher… Une dizaine de médecins venus de Chicago, New York ou Nashville pour aider leurs confrères ukrainiens. Comme Jacques Bérès, ils se sont portés volontaires, à leurs frais, auprès de MedGlobal. Cette ONG médicale, fondée aux États-Unis par Zaher Sahloul, un urgentiste américain d’origine syrienne, intervient sur tous les théâtres d’opérations où une expertise des situations extrêmes est nécessaire. Et l’extrême, Jacques Bérès connaît bien.
**Compétences singulières**
C’est au Vietnam que le jeune chirurgien fait ses armes. Il est orthopédiste de formation, et, en guise de service militaire, se retrouve à Saigon au cœur de la guerre. Il est affecté dans un très bel hôpital colonial, côté américain. Nous sommes en 1968, et, bien qu’il soit loin de l’agitation parisienne, il décide alors d’embrasser ses affinités politiques. Un pont le sépare des premières lignes Viêt-cong communistes ; il s’engage, seul, avec l’intention de rejoindre de futurs camarades, d’être utile aux plus démunis. Il n’a pas le temps de franchir le pont qui enjambe un maigre cours d’eau que les « Viêts » se saisissent de lui. Dans la brèvebousculade qui s’ensuit, le passeport français qu’il tente de montrer tombe dans la rivière. Faute de preuve contraire, on l’accuse aussitôt d’être un espion américain. Après un simulacre de justice, il est conduit devant un peloton d’exécution et mis en joue. Les soldats tirent. « À côté. C’était juste pour me faire peur, puis ils se sont mis à rire » précise le chirurgien miraculé. C’est en réalité à quelques mots d’un vietnamien encore approximatif (« Je ne suis pas américain, je suis un médecin français ») qu’il doit d’avoir la vie sauve. Désormais considéré comme un de leurs frères, il choisit de rester aux côtés des combattants du Viêt-cong pour soigner les blessés.
Il ne cessera plus de s’engager auprès des victimes du monde entier. Avec pour credo : « Quelqu’un est blessé, je le soigne. Point. » Quelles que soient sa religion, ses opinions politiques ou sa couleur de peau. En 1971, avec Bernard Kouchner et une poignée de précurseurs, il fonde Médecins sans frontières. Puis ce sera Médecins du monde, en 1980, avec le même Kouchner. Les missions s’enchaînent, le chirurgien des débuts se spécialise, développe des compétences uniques en médecine de guerre et demeure, jusqu’à aujourd’hui, le seul « french doctor » des origines toujours en activité. Des dizaines de conflits, 250 missions, un nombre impressionnant de pays et près de cinquante-cinq années de pratique ininterrompue. Jacques Bérès incarne une part de l’histoire de l’humanitaire. Et une certaine vision de cet engagement aussi.
**Enseignement**
Fier d’accueillir un précurseur, Alexeï en a oublié que son pays lui-même entre dans une septième semaine de combats. Et voilà donc la petite délégation MedGlobal en visite guidée dans les allées de l’Université, au musée du Département d’anatomie ou circulant parmi les bocaux de formol qui présentent une riche collection d’êtres à deux têtes, six doigts ou quatre bras. Manière triviale de rappeler que Tchernobyl est en Ukraine et qu’une menace de catastrophe analogue n’est pas à prendre à la légère. De même que l’utilisation d’armes chimiques. Zaher, en expert syrien, a d’ailleurs prévu une formation sur ce dernier sujet. La salle d’honneur de l’hôpital régional pédiatrique de Lviv, qui accueille le premier des trois cycles de « training », est comble. Khrystyna*, l’interprète, précise d’ailleurs que par une forme d’humour noir les Galiciens l’appellent « hôpital Tchernobyl ». Jacques a rejoint la tribune. Il témoigne devant médecins et infirmières ukrainiens de son expérience irakienne, quand « Ali le Chimique » (cousin de Saddam Hussein) avait ordonné, au printemps 1988, de gazer la population kurde de Halabja. Les bombardements aux gaz moutarde et sarin provoquèrent alors la mort de près de 5 000 civils.
Un frisson parcourt soudain la salle lorsque le bruit d’un avion tout proche se fait entendre. Chacun se tourne vers son voisin, incrédule. Aucun aéronef n’est supposé voler dans le ciel de Lviv à basse altitude. Les sirènes de l’hôpital se déclenchent aussitôt, accompagnées d’une voix lancinante qui répète en boucle les consignes de sécurité. Il faut descendre aux abris. Toutes affaires cessantes. Dans une précipitation raisonnée, une petite foulese met immédiatement en marche vers les escaliers.
Trois niveaux plus bas, une immense salle carrelée de blanc et jaune dont les rares vantaux ont été obstrués par des sacs de sable. Au centre de la salle en partie délabrée, un bassin de piscine vide. Des lits ont été disposés sur le fond qu’occupent déjà les enfants les plus prompts à rejoindre l’abri. Il y a là peut-être 100 personnes. Des petits groupes se forment. Certains jouent aux cartes, d’autres cherchent vainement du réseau pour connaître les nouvelles. Comme si rien ne s’était passé, une jeune éducatrice poursuit sur un coin de table improvisé son enseignement. Étrange communauté de femmes, d’hommes et d’enfants liés par un destin provisoire en sous-sol. Une demi-heure a passé. L’application Trivoga (« Alarme »), dont disposent tous les Ukrainiens sur leur smartphone, indique que l’alerte est terminée. Dans le même calme apparent, tout ce petit monde remonte vers les étages. Jacques, qui déjà souffre d’un hématome au visage après une mauvaise chute, estessoufflé.
Un autre jour est consacré à la chirurgie des polytraumatisés. Comment stabiliser un blessé, l’intuber, traiter un choc hémorragique, évaluer les traumatismes ? Cette formation, c’est là le cœur du savoir de Jacques Bérès. À l’hôpital-clinique municipal communal pour enfants – que, pour une raison bien compréhensible, on préfère appeler hôpital no 8 –, Youri, son directeur, accueille le chirurgien en héros. En un demi-siècle, MSF est devenue la référence mondiale pour la médecine de guerre et de catastrophe. En être un des fondateurs, même et peut-être surtout si l’on peine à marcher, provoque une admiration légitime. Comme bien des personnalités, Jacques Bérès est un modeste orgueilleux qui ne boude pas son plaisir. Le voici maintenant face à une quinzaine de jeunes chirurgiens auxquels il révèle les nécessités, en cas d’attaque massive, du « triage ». Comment distinguer ceux que l’on pourra sauver par une intervention immédiate des autres, moins chanceux, dont l’espérance de vie est faible ou dont la survie exigerait de mobiliser trop de ressources ?