>*Fondateur du think tank EuropaNova et du mouvement démocratique Civico Europa, conseiller spécial pour la présidence française de l’UE de 2008, essayiste, Guillaume Klossa a vécu de l’intérieur les crises qui ont forgé l’Union européenne ces vingt dernières années. Il publie Fierté européenne, manifeste pour une civilisation d’avenir (préface de Jean-Claude Juncker, édition Télémaque, disponible le 25 mai). De la crise financière à la guerre en Ukraine, en passant par la pandémie et le Brexit, il raconte dans son nouvel essai les vertus d’un continent traversé par les doutes, qui apprend à penser son futur en commun.*
>
>**L’Express : Dans Fierté européenne, vous racontez comment la pandémie a révélé l’Union européenne en tant que projet politique et civilisationnel. Avez-vous le sentiment que l’histoire européenne s’accélère ?**
>
>**Guillaume Klossa :** Nous passons d’une histoire, celle de ces soixante-dix dernières années, qui est celle de la naissance, de l’enfance et de l’adolescence de l’Union européenne, à l’entrée dans l’âge adulte. L’époque que nous vivons depuis vingt ans, celle des grandes crises entamées par la guerre en Irak et l’échec du traité constitutionnel, et qui se prolonge de manière accélérée et amplifiée ces dernières années avec le Brexit, la pandémie et la guerre à nos frontières, accompagne ce passage vers l’âge adulte.
>
>Il s’agit d’une période d’émancipation des contraintes et de l’indispensable apprentissage d’une nouvelle réalité géopolitique qui n’est plus celle de la domination occidentale, qui démultiplie nos vulnérabilités, met en lumière nos dépendances et nous soumet à une succession continue de situations imprévues qui nous conduisent à faire preuve de créativité politique et à prendre des décisions inédites et courageuses.
>
>La pandémie a révélé cette transition, mais surtout le Brexit avant elle, ce choc complètement inattendu mais également libératoire. Tant que les Britanniques étaient là, il était interdit de penser aux frontières de l’Union, à un plan de relance, à une dette commune pour un plan d’investissement solidaire, à une défense européenne. Nous étions enchaînés dans des contraintes qui empêchaient l’Union d’avancer. Le départ du Royaume-Uni a levé les tabous, puis le Covid-19 a créé la nécessité d’une solidarité sans précédent après une période de tâtonnement et d’adaptation. Lors de cette pandémie, les leaders ont souvent eu du retard sur l’opinion publique. Ainsi, si Angela Merkel a opté pour le plan de relance européen et accepté une dette commune, c’est qu’Emmanuel Macron a pesé de tout son poids mais aussi que les citoyens allemands, spontanément, se sont prononcés en sa faveur.
>
>**La guerre en Ukraine et les mots de Volodymyr Zelensky ont aussi rappelé aux Européens leurs valeurs communes et fondatrices. Pourquoi a-t-il fallu attendre Kiev pour entendre un tel message ?**
>
>Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’Europe a abandonné le mot de “civilisation” car nous avions prétendu, à partir de la première moitié du XIXème siècle, développer le plus haut niveau de civilisation dans l’histoire. Cette civilisation européenne d’avant Seconde Guerre mondiale, qui s’était donnée comme mission de répandre les Lumières dans le monde, a dévoilé sa face sombre avec la Shoah, une colonisation parfois barbare, la montée des nationalismes et finalement la destruction de l’idéal qu’elle portait. En a émergé un tabou autour du concept de civilisation en Europe et, dans certains pays, de l’idée même d’une histoire européenne.
>
>Volodymyr Zelensky nous a rappelé, à nous Européens, qu’il existait aujourd’hui une civilisation européenne extrêmement attractive, porteuse de sens collectif et de valeurs d’avenir et dont l’incarnation politique est l’Union européenne. Une civilisation qui s’est revitalisée et émancipée de ses démons passés. Il nous rappelle que, contrairement à une idée qui est enracinée dans beaucoup d’esprits, l’Union européenne n’est pas d’abord le projet d’une construction technocratique, mais avant tout un projet politique et civilisationnel de réinvention collective qui place la dignité humaine en son coeur.
>
>**La réaction européenne à ces crises successives constitue-t-elle un bon point de départ pour bâtir l’Europe de demain ?**
>
>Le point de départ, c’est le Brexit : dès les semaines précédant le référendum britannique de 2016, les opinions publiques européennes prennent conscience que l’Union européenne est mortelle et presque partout, un peu moins en France, le niveau d’attachement à l’Union remonte de manière spectaculaire, si bien qu’aujourd’hui il est aussi élevé, voire plus élevé qu’avant la crise de 2008.
>
>A partir de la moitié de la décennie précédente, de nombreux Européens ont perçu que nous étions finalement seuls au monde face aux stratégies de désinformation politique initiées par la Russie, face au comportement des Etats-Unis de Donald Trump visant à nous stigmatiser, face aux Turcs qui ne pensaient qu’à nous rançonner, face à la Chine qui cherche à nous instrumentaliser. La géopolitique est revenue dans les esprits progressivement et finalement, la crise ukrainienne se révèle le catalyseur d’un processus antérieur et profond de marche de l’Union vers la puissance.
>
>De quel type de dynamique s’agit-il ? Non pas d’un retour à une puissance impériale et dominatrice mais de l’affirmation d’une puissance démocratique, transformatrice, écologique, en dialogue avec le monde. Ne sous-estimons pas dans ce processus l’influence de la France et d’Emmanuel Macron, qui en a eu l’intuition très tôt en se faisant l’avocat déterminé d’une souveraineté européenne qui complète et garantisse nos souverainetés nationales. L’ensemble des chefs d’Etat et de gouvernement ont d’ailleurs endossé ce concept de souveraineté européenne au Sommet de Versailles en mars dernier.
>
>**Comment matérialiser ce tournant historique pour l’Europe, et par quel récit ?**
>
>Dirigeants et citoyens ont pris conscience que nous sommes dans une guerre de récits mondiaux. Les Américains ont redynamisé un vieux récit, celui de l’Amérique leader mondial du camp du bien contre celui du mal, aujourd’hui de la démocratie contre l’autocratie. Les Chinois, ou plus exactement le parti communiste chinois, portent le récit d’une grande harmonie mondiale au sein de laquelle la Chine aura retrouvé sa place centrale, naturelle, d’Empire du Milieu. Les autocraties russes comme turques vantent la restauration impériale, virile, religieuse, millénaire. Nous, Européens, manquons de récit commun.
>
>Nous n’avons pas à inventer un récit fictif, mais à mettre en perspective ce que nous avons entrepris en commun depuis 70 ans et à trouver un mode narratif qui permette une appropriation collective de ce nouveau récit européen. L’enjeu véritable se trouve ici. Il ne s’agit pas d’inventer une fiction, mais de s’appuyer sur les réalisations de ce que nous avons mené à bien ensemble pour les raconter, en associant les citoyens, les artistes, les intellectuels à cette écriture collective, pour lui donner une dimension beaucoup plus ascendante que descendante. Cet exercice de narration collective, les Etats-Unis l’ont réussi avant nous dans les années 1930 avec le Federal One project initié par Eleanor Roosevelt durant le New deal.
>
>**Comment appréhender ce récit civilisationnel et sur quels principes repose-t-il ?**
>
>D’abord, regarder la réalité en face et prendre conscience que nous avons bâti une vraie société européenne partageant des préoccupations, des valeurs, des attentes par rapport à l’avenir, des principes communs qui nous sont très largement spécifiques. Il s’agit de marqueurs civilisationnels différenciants qui se sont affirmés progressivement depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale : la dignité de la personne humaine et l’interdiction de la peine de mort, un droit européen commun qui encadre la toute-puissance des Etats qui avait conduit à deux guerres mondiales, un capitalisme régulé, un attachement très fort à l’environnement, à la culture et à la dimension sociale, le caractère central de l’égalité homme femme… L’Union est la communauté politique continentale qui comprend le plus de femmes dirigeantes, à la fois à la tête des États membres mais aussi à la tête des principales institutions de l’Union (Commission, Parlement, Banque centrale européenne, Comité économique et social).
>
>Nous avons mis au coeur de notre système politique ce principe de responsabilité à la fois à l’égard des générations futures et à l’égard de l’environnement qui se traduit concrètement aujourd’hui par le Green deal européen. Les Européens sont ainsi les plus avancés dans la transition écologique dont l’urgence est accrue par la guerre en Ukraine. Dernier marqueur de cette société européenne en construction, l’idée que la science, la technologie, le numérique doivent être mis au service de l’humain, et ne pas servir uniquement le marché ou le pouvoir, en rupture avec les approches américaine et chinoise.
1 comment
Paywall :
>*Fondateur du think tank EuropaNova et du mouvement démocratique Civico Europa, conseiller spécial pour la présidence française de l’UE de 2008, essayiste, Guillaume Klossa a vécu de l’intérieur les crises qui ont forgé l’Union européenne ces vingt dernières années. Il publie Fierté européenne, manifeste pour une civilisation d’avenir (préface de Jean-Claude Juncker, édition Télémaque, disponible le 25 mai). De la crise financière à la guerre en Ukraine, en passant par la pandémie et le Brexit, il raconte dans son nouvel essai les vertus d’un continent traversé par les doutes, qui apprend à penser son futur en commun.*
>
>**L’Express : Dans Fierté européenne, vous racontez comment la pandémie a révélé l’Union européenne en tant que projet politique et civilisationnel. Avez-vous le sentiment que l’histoire européenne s’accélère ?**
>
>**Guillaume Klossa :** Nous passons d’une histoire, celle de ces soixante-dix dernières années, qui est celle de la naissance, de l’enfance et de l’adolescence de l’Union européenne, à l’entrée dans l’âge adulte. L’époque que nous vivons depuis vingt ans, celle des grandes crises entamées par la guerre en Irak et l’échec du traité constitutionnel, et qui se prolonge de manière accélérée et amplifiée ces dernières années avec le Brexit, la pandémie et la guerre à nos frontières, accompagne ce passage vers l’âge adulte.
>
>Il s’agit d’une période d’émancipation des contraintes et de l’indispensable apprentissage d’une nouvelle réalité géopolitique qui n’est plus celle de la domination occidentale, qui démultiplie nos vulnérabilités, met en lumière nos dépendances et nous soumet à une succession continue de situations imprévues qui nous conduisent à faire preuve de créativité politique et à prendre des décisions inédites et courageuses.
>
>La pandémie a révélé cette transition, mais surtout le Brexit avant elle, ce choc complètement inattendu mais également libératoire. Tant que les Britanniques étaient là, il était interdit de penser aux frontières de l’Union, à un plan de relance, à une dette commune pour un plan d’investissement solidaire, à une défense européenne. Nous étions enchaînés dans des contraintes qui empêchaient l’Union d’avancer. Le départ du Royaume-Uni a levé les tabous, puis le Covid-19 a créé la nécessité d’une solidarité sans précédent après une période de tâtonnement et d’adaptation. Lors de cette pandémie, les leaders ont souvent eu du retard sur l’opinion publique. Ainsi, si Angela Merkel a opté pour le plan de relance européen et accepté une dette commune, c’est qu’Emmanuel Macron a pesé de tout son poids mais aussi que les citoyens allemands, spontanément, se sont prononcés en sa faveur.
>
>**La guerre en Ukraine et les mots de Volodymyr Zelensky ont aussi rappelé aux Européens leurs valeurs communes et fondatrices. Pourquoi a-t-il fallu attendre Kiev pour entendre un tel message ?**
>
>Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’Europe a abandonné le mot de “civilisation” car nous avions prétendu, à partir de la première moitié du XIXème siècle, développer le plus haut niveau de civilisation dans l’histoire. Cette civilisation européenne d’avant Seconde Guerre mondiale, qui s’était donnée comme mission de répandre les Lumières dans le monde, a dévoilé sa face sombre avec la Shoah, une colonisation parfois barbare, la montée des nationalismes et finalement la destruction de l’idéal qu’elle portait. En a émergé un tabou autour du concept de civilisation en Europe et, dans certains pays, de l’idée même d’une histoire européenne.
>
>Volodymyr Zelensky nous a rappelé, à nous Européens, qu’il existait aujourd’hui une civilisation européenne extrêmement attractive, porteuse de sens collectif et de valeurs d’avenir et dont l’incarnation politique est l’Union européenne. Une civilisation qui s’est revitalisée et émancipée de ses démons passés. Il nous rappelle que, contrairement à une idée qui est enracinée dans beaucoup d’esprits, l’Union européenne n’est pas d’abord le projet d’une construction technocratique, mais avant tout un projet politique et civilisationnel de réinvention collective qui place la dignité humaine en son coeur.
>
>**La réaction européenne à ces crises successives constitue-t-elle un bon point de départ pour bâtir l’Europe de demain ?**
>
>Le point de départ, c’est le Brexit : dès les semaines précédant le référendum britannique de 2016, les opinions publiques européennes prennent conscience que l’Union européenne est mortelle et presque partout, un peu moins en France, le niveau d’attachement à l’Union remonte de manière spectaculaire, si bien qu’aujourd’hui il est aussi élevé, voire plus élevé qu’avant la crise de 2008.
>
>A partir de la moitié de la décennie précédente, de nombreux Européens ont perçu que nous étions finalement seuls au monde face aux stratégies de désinformation politique initiées par la Russie, face au comportement des Etats-Unis de Donald Trump visant à nous stigmatiser, face aux Turcs qui ne pensaient qu’à nous rançonner, face à la Chine qui cherche à nous instrumentaliser. La géopolitique est revenue dans les esprits progressivement et finalement, la crise ukrainienne se révèle le catalyseur d’un processus antérieur et profond de marche de l’Union vers la puissance.
>
>De quel type de dynamique s’agit-il ? Non pas d’un retour à une puissance impériale et dominatrice mais de l’affirmation d’une puissance démocratique, transformatrice, écologique, en dialogue avec le monde. Ne sous-estimons pas dans ce processus l’influence de la France et d’Emmanuel Macron, qui en a eu l’intuition très tôt en se faisant l’avocat déterminé d’une souveraineté européenne qui complète et garantisse nos souverainetés nationales. L’ensemble des chefs d’Etat et de gouvernement ont d’ailleurs endossé ce concept de souveraineté européenne au Sommet de Versailles en mars dernier.
>
>**Comment matérialiser ce tournant historique pour l’Europe, et par quel récit ?**
>
>Dirigeants et citoyens ont pris conscience que nous sommes dans une guerre de récits mondiaux. Les Américains ont redynamisé un vieux récit, celui de l’Amérique leader mondial du camp du bien contre celui du mal, aujourd’hui de la démocratie contre l’autocratie. Les Chinois, ou plus exactement le parti communiste chinois, portent le récit d’une grande harmonie mondiale au sein de laquelle la Chine aura retrouvé sa place centrale, naturelle, d’Empire du Milieu. Les autocraties russes comme turques vantent la restauration impériale, virile, religieuse, millénaire. Nous, Européens, manquons de récit commun.
>
>Nous n’avons pas à inventer un récit fictif, mais à mettre en perspective ce que nous avons entrepris en commun depuis 70 ans et à trouver un mode narratif qui permette une appropriation collective de ce nouveau récit européen. L’enjeu véritable se trouve ici. Il ne s’agit pas d’inventer une fiction, mais de s’appuyer sur les réalisations de ce que nous avons mené à bien ensemble pour les raconter, en associant les citoyens, les artistes, les intellectuels à cette écriture collective, pour lui donner une dimension beaucoup plus ascendante que descendante. Cet exercice de narration collective, les Etats-Unis l’ont réussi avant nous dans les années 1930 avec le Federal One project initié par Eleanor Roosevelt durant le New deal.
>
>**Comment appréhender ce récit civilisationnel et sur quels principes repose-t-il ?**
>
>D’abord, regarder la réalité en face et prendre conscience que nous avons bâti une vraie société européenne partageant des préoccupations, des valeurs, des attentes par rapport à l’avenir, des principes communs qui nous sont très largement spécifiques. Il s’agit de marqueurs civilisationnels différenciants qui se sont affirmés progressivement depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale : la dignité de la personne humaine et l’interdiction de la peine de mort, un droit européen commun qui encadre la toute-puissance des Etats qui avait conduit à deux guerres mondiales, un capitalisme régulé, un attachement très fort à l’environnement, à la culture et à la dimension sociale, le caractère central de l’égalité homme femme… L’Union est la communauté politique continentale qui comprend le plus de femmes dirigeantes, à la fois à la tête des États membres mais aussi à la tête des principales institutions de l’Union (Commission, Parlement, Banque centrale européenne, Comité économique et social).
>
>Nous avons mis au coeur de notre système politique ce principe de responsabilité à la fois à l’égard des générations futures et à l’égard de l’environnement qui se traduit concrètement aujourd’hui par le Green deal européen. Les Européens sont ainsi les plus avancés dans la transition écologique dont l’urgence est accrue par la guerre en Ukraine. Dernier marqueur de cette société européenne en construction, l’idée que la science, la technologie, le numérique doivent être mis au service de l’humain, et ne pas servir uniquement le marché ou le pouvoir, en rupture avec les approches américaine et chinoise.
[suite ->]