Les confidences du commissaire des services secrets en charge des attentats du 13-Novembre [article en commentaires]

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  1. **Le commissaire divisionnaire SI 562 – le nom de code le désignant – a dirigé la section chargée des enquêtes judiciaires liées au terrorisme islamique à la DGSI, entre 2013 et 2020. Il offre à Mediapart une plongée inédite dans les arcanes du service de renseignement.**

    Nous ne le désignerons que sous un nom de code. De 2013 à 2020, le « commissaire divisionnaire SI 562 » a dirigé la section « terrorisme islamique » à la sous-direction chargée des enquêtes judiciaires au sein de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI). L’interroger permet d’effectuer une plongée inédite dans les arcanes du service de renseignement, et dans le déroulé des attentats survenus le 13 novembre 2015 à Paris.

    Qu’étiez-vous en train de faire au moment où vous avez reçu le coup de fil qui vous a annoncé le premier attentat au Stade de France ?

    **Commissaire divisionnaire SI 562 :** Je venais de rentrer à mon domicile une demi-heure auparavant. N’étant pas un fan de foot, je ne savais même pas qu’il y avait un match… Je me trouvais en famille lorsque j’ai reçu un appel de mon chef m’indiquant qu’il y avait des tirs à Saint-Denis. Deux-trois minutes plus tard, il me rappelle, me parle d’explosions. Il y a également des tirs dans Paris et, clairement, on n’est pas sur une hypothèse de règlement de comptes. C’est bien une attaque terroriste.

    **À quoi pensez-vous dans ces moments-là ?**

    Aux explosions, aux tirs. Le peu d’informations que j’ai à cet instant-là laisse penser qu’on est confrontés à une attaque d’une ampleur sans commune mesure avec les précédentes. Il y a des attaques simultanées en différents endroits de la région parisienne, cela laisse augurer du pire.

    **Dans les premières heures, quelle est votre priorité ?**

    Quand je reviens au bureau, on est assaillis d’appels. La première priorité consiste à s’assurer des remontées d’informations qui nous viennent des différents états-majors, le nôtre mais aussi celui de la préfecture de police, du ministère. On fait le point avec nos collègues de la SDAT [la sous-direction antiterroriste de la police judiciaire] et de la SAT [la section antiterroriste de la brigade criminelle de Paris], tout en sachant que nous n’aurons pas d’informations consolidées dans les premiers instants. C’est un processus qui s’affine au fil des heures.

    **Et en interne, à la DGSI ?**

    Je dois m’assurer que tous les agents nécessaires sont bien là. Pour le coup, je me suis retrouvé avec tout l’effectif qui arrivait. On a des collègues qui étaient en vacances qui sont rentrés, très vite, en région parisienne. Par la suite, il faudra gérer les amendes pour excès de vitesse de ceux qui étaient rentrés un peu trop rapidement au service…

    **Sur les 3 000 hommes et femmes qui composaient la DGSI, combien sont mobilisés cette nuit-là ?**

    Je ne saurais dire sur le 13 même. Mais l’ensemble de la boîte a été sollicité sur cette affaire, pas seulement nos effectifs chargés de la branche judiciaire. Les antennes locales de la DGSI ont été mises à contribution pour vérifier des informations. Par exemple, si la SDAT nous faisait savoir que tel témoin avait vu tel terroriste sur l’autoroute, on participait à l’effort en envoyant une équipe interroger qui un routier, qui un membre de la famille du suspect.

    **Lors de son audition au procès en cours, votre collègue, l’enquêteur SI 209, a évoqué « la sidération » qui régnait au service. « Ça n’a pas été évident, cette soirée », a-t-il ajouté…**

    Oui, il y avait des yeux rougis. Des collègues étaient effondrés. Ces attentats sont les événements que nous sommes chargés d’éviter. Quand ils surviennent, cela nous affecte. Maintenant, une fois que vous vous mettez au travail, vous passez à autre chose.

    **Comment démarre l’enquête de la DGSI ?**

    D’abord, il s’agit de ne pas partir dans tous les sens. Avant le 13 au soir, 2015 est déjà une année particulièrement dense en attentats. Charlie Hebdo, Montrouge, l’Hyper Cacher, le commando de Verviers en Belgique, Sid-Ahmed Ghlam à Villejuif, le Thalys… Plus les revenants de Syrie. Donc, avant de savoir ce qu’on va faire sur cette enquête précise, la première démarche consiste à déterminer si ceux qu’on a déjà pris en compte ne sont pas liés à cet attentat.

    La branche judiciaire et la branche renseignement de la DGSI vérifient où se trouvent nos objectifs respectifs. Est-ce qu’ils répondent au téléphone ? Est-ce qu’il y a des surveillances en cours sur tel individu ? Tel autre est-il visible, etc. ? On s’assure qu’aucun de nos « clients » n’a borné aux environs du Bataclan ou du Stade de France. Cela nous permet d’exclure un certain nombre de suspects. En réalité, le travail va au-delà de l’enquête judiciaire proprement dite.

    **C’est-à-dire ?**

    Une de nos préoccupations est la prévention de la réitération. Cette nuit-là, on fait un plan de bataille pour éviter des copycats, des attentats inspirés par ceux du 13-Novembre. L’état d’urgence a permis de prendre des mesures conservatoires (assignations à résidence, perquisitions administratives) à l’encontre de personnes qui étaient ciblées comme pouvant à leur tour passer à l’acte. En judiciaire, dès le premier soir, nous avons également listé les objectifs qui nous semblaient eux aussi susceptibles de commettre l’irréparable. Pour ceux-là, nous avons décidé d’accélérer le tempo des enquêtes les concernant.

    **Cela a abouti à des interpellations ? À des attentats déjoués ?**

    Dans le mois qui a suivi, nous avons démantelé un réseau de revenants situé en Normandie. En fait, cela concerne plusieurs dizaines de dossiers qui ont été gérés dans le temps. Il faut bien mesurer que cela ne se fait pas du jour au lendemain. Nous sommes un service judiciaire, on utilise le droit pénal. D’abord, on fait une première recherche, après, on évalue. Mais à chaque fois, les vérifications à faire sont justifiées.

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