Au Sahel, Paris échoue à contrer la propagande russe

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  1. Au Mali et au Tchad, la France est débordée sur les réseaux sociaux par les relais de Moscou.

    Par Christophe Châtelot et Cyril Bensimon
    Publié aujourd’hui à 18h00, mis à jour à 18h00
    Temps de Lecture 5 min.

    Des drapeaux russes brandis pendant que ceux de la France flambent dans les manifestations de l’opposition au Tchad. Une junte au pouvoir au Mali qui, avec un certain appui populaire, rompt tous les ponts avec Paris pour se rapprocher de Moscou. Des réseaux sociaux qui ne semblent bourdonner que d’une seule musique. La France a-t-elle déjà perdu la bataille de l’opinion au Sahel face à la Russie ?

    Les objectifs et la pérennité du réinvestissement de la Russie en Afrique sont encore incertains mais sa stratégie est désormais mieux connue. Si son activité économique est limitée à quelques exploitations minières, Moscou a su s’implanter grâce à une offre sécuritaire sans pareille : un combiné d’accords de défense officiels et de liens officieux avec le Groupe Wagner, nébuleuse proche du Kremlin, fournissant mercenaires comme au Mali, en République centrafricaine ou en Libye, et experts en « guerre informationnelle ». Avec un évident succès jusque-là.

    ’histoire récente du vrai-faux charnier de Gossi, dans le centre du Mali, est, à ce titre, un cas d’école. Fin avril, l’état-major des armées françaises dévoile, pour la première fois, une vidéo filmée par l’un de ses drones. Y apparaissent une dizaine d’hommes en uniforme, non français, enterrant des corps dans une fosse commune. Deux jours plus tôt, les militaires français avaient transféré leur base aux forces armées maliennes (FAMa) dans le cadre de leur retrait du pays. La diffusion de ces images avait pour objectif de désamorcer une opération d’intoxication élaborée, selon Paris, par Wagner, le nouvel allié russe de Bamako, et destinée à accuser les Français d’être les responsables de ce crime.

    « VRP des Russes »
    Paris pensait prendre l’autre camp de vitesse et gagner une bataille dans ce que le chef d’état-major des armées, le général Thierry Burkhard, nomme la « guerre des perceptions », mais l’argumentation lui est revenue comme un boomerang, renvoyée sur les réseaux sociaux par des activistes maliens. Notamment l’un des plus bruyants d’entre eux, Adama Diarra, dit « Ben le Cerveau ». Sur sa page Facebook en date du 26 avril, ce fondateur du mouvement panafricaniste Yéréwolo debout sur les remparts voyait dans ces images la preuve que « “Barkhane” a volontairement espionné le camp de Gossi pour coller la responsabilité du charnier sur les FAMa ». Dans la foulée, il demandait le départ de toutes « les forces d’occupation étrangères ».

    Selon un patron de presse malien qui préfère conserver l’anonymat, « Ben le Cerveau » est « le VRP des Russes ». Plusieurs spécialistes des réseaux sociaux le rattachent à la « galaxie Prigojine », du nom d’Evguéni Prigojine, le parrain du Groupe Wagner, dont un millier d’hommes sont arrivés au Mali depuis début 2022 pour épauler la junte au pouvoir.

    Le nom de M. Prigojine est cependant devenu célèbre dans un autre domaine que la sécurité. C’était lors de l’élection américaine de 2016. Des experts de l’université d’Oxford puis les enquêteurs du FBI ont démontré que les réseaux sociaux avaient été instrumentalisés par une « usine à trolls », l’Internet Research Agency basée à Saint-Petersbourg et détenue par l’oligarque russe, au profit de Donald Trump.

    « Les entrepreneurs d’influence comme Prigojine sont alors apparus sur le radar des services américains, ils ont dû chercher d’autres horizons à prospecter. Ce sera l’Afrique où des régimes faibles sont demandeurs des prestations de sécurité, de conseils politiques, également de montage d’opérations d’influence informationnelle », explique Kevin Limonier, maître de conférences en géographie et en études slaves à l’Institut français de géopolitique.

    Cela nécessite de travailler les opinions publiques. « Après le coup d’Etat au Mali, ils ont créé des centaines de comptes sur les réseaux sociaux qui sont pilotés depuis l’extérieur. On les reconnaît car ils n’ont pas beaucoup de publications, mettent souvent des photos des chefs de la junte en profil et s’expriment en bon français », observe le patron d’un site d’information. « Mais, depuis quelque temps, les Russes internalisent la gestion de ces comptes au Mali », ajoute-t-il.

    Réponse timide de Paris
    Selon plusieurs analystes, le Burkina Faso, le Niger et le Tchad sont désormais dans leur collimateur. Directeur des projets et partenariats numériques au centre d’analyses et de prévention des conflits, Timbuktu Institute, Jean Bruno décortique les « interactions » sur Facebook, autrement dit les likes, clics, partages ou commentaires, générées par un message. « Le fait est qu’il n’y a pratiquement aucun discours positif sur Macron. Tout est pro-Poutine. La France est en position défensive partout », résume-t-il après avoir décrypté les messages diffusés au Burkina Faso, Mali, Niger et Tchad.

    Il est difficile, voire impossible, de mesurer l’incidence profonde de ces campagnes auprès des populations, ni d’établir de liens directs, financiers notamment, entre ces chambres d’écho prorusses et leurs commanditaires. « Mais l’activité sur les réseaux sociaux n’est pas anecdotique, souligne Jean Bruno. Facebook, avec WhatsApp et Instagram, est devenu le premier média en Afrique, celui par lequel l’opinion publique s’informe. »

    Une source officielle française perçoit trois cercles dans la diffusion des campagnes hostiles à la France. « Il y a tout d’abord les têtes de gondole, comme les activistes Kémi Séba ou Nathalie Yamb, qui lancent les sujets sur lesquels polémiquer. Puis arrive un deuxième cercle qui relaye et amplifie. Et, enfin, survient l’avalanche de trolls russes qui diffusent largement. Depuis deux mois, nous sommes passés à une échelle industrielle. »

    Si Paris reconnaît s’être « réveillé très tard », sa réponse est encore timide. Un poste d’envoyé spécial pour la diplomatie publique a été créé fin 2020. Son titulaire, l’ambassadeur Sylvain Itté, a été chargé de valoriser les actions de la France en Afrique et de riposter aux « attaques informationnelles », mais avec deux salariés et un stagiaire sous ses ordres et des méthodes bien moins agressives que ses détracteurs, « on a l’impression de vider avec une petite cuillère une baignoire aux robinets grands ouverts », dit-on dans son entourage.

    L’ex-colon français demeure une puissance moyenne
    Reste que le flux peut s’arrêter brutalement. Le début de la guerre en Ukraine a ainsi entraîné une réorganisation de Wagner en République centrafricaine. Selon plusieurs sources, des combattants sont partis, très vraisemblablement vers les théâtres d’opérations plus actifs, Ukraine et Mali. La radio Lengo Songo, qui relayait la propagande prorusse, n’émet plus que de la musique. « Ils ont quasiment coupé les vivres », explique une source française.

    « La Russie a adopté la stratégie du coucou, sortant la tête dès qu’il y a une opportunité à saisir », estime l’officiel français précédemment cité. La Guinée, forte de son passé révolutionnaire marxiste durant la dictature d’Ahmed Sékou Touré (1958-1983) et d’intérêts miniers russes déjà présents, est dans sa ligne de mire. Au Cameroun, la Russie aurait cessé de financer Afrique Média, une chaîne dont les débats sont très hostiles à la France, mais Moscou, qui a signé un accord de défense avec Yaoundé le 12 avril, semble vouloir se positionner en vue de la succession de Paul Biya, 89 ans.

    Peut-on pour autant en conclure que la France est la cible unique de la Russie et de ses influenceurs ? Il faut se méfier des effets d’optique. Les principaux intérêts stratégiques de la Russie en Afrique sont en Egypte, en Algérie, en Afrique du Sud voire au Soudan. « Certes, une constante de la politique étrangère russe est de concurrencer les puissances occidentales mais ce n’est pas tant la France qui est ciblée que certaines de ses anciennes colonies en situation d’instabilité et offrant donc de grandes marges de prédation », pense Maxime Audinet, chercheur à l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire et enseignant au département d’études slaves de l’université Paris-Nanterre.

    En effet, même dans son ancien pré carré, l’ancien colon français demeure une puissance moyenne, à la portée des moyens russes et de ses vecteurs d’influence classiques. Notamment ses médias officiels tels Russia Today et Sputnik dont la propagande est moins débridée que celle de la galaxie Prigojine mais qui ne se privent pas de dénoncer le « néocolonialisme » français. « lIs arrivent à produire un récit qui vient se greffer sur des opinions sahéliennes déjà très hostiles à la présence française et à l’opération “Barkhane” », observe Kevin Limonier. Autant d’éléments qui laissent penser que la France est encore loin d’avoir regagné la bataille de l’opinion.

    Christophe Châtelot et Cyril Bensimon

  2. Vrai question parce que j’y connais rien: on peut pas les laisser se demerder et foutre le camp? J’imagine qu’il y a une histoire de ressources et de base militaire la dedans

  3. Il y a en Afrique un certain ressentiment envers l’occident et plus particulièrement les ancienne puissances colonisatrices ; la propagande russe capitalise dessus.

    Faut reconnaitre qu’on a pas mal déconné, d’une part par l’histoire coloniale mais aussi en sous estimant ce ressentiment. On ne l’a pas pris au sérieux, déjà dans les années 70.

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