Ce vendredi 19 décembre, les dirigeants européens ont acté un nouveau prêt à l’Ukraine d’une valeur de 90 milliards d’euros, destiné à financer l’armée ukrainienne pendant les deux prochaines années. L’utilisation des 210 milliards d’euros d’avoirs gelés a été écartée, en raison des divisions internes des principales puissances du continent et de la réticence de la Belgique, qui détenait les fonds.
Presque au même moment, Vladimir Poutine a prononcé une allocution dans laquelle il a réaffirmé les conditions russes, tout en considérant que « la balle est entièrement dans le camp de nos adversaires occidentaux, les dirigeants du régime de Kiev et leurs sponsors européens en premier lieu ». Au Caire, c’est le ministre des Affaires étrangères russes qui a fait part de son opposition à l’accord sur les garanties de sécurité trouvées lors du sommet de Berlin : « Il ne s’agit pas tant de sécurité que d’une nouvelle tentative impudente, insolente, de mettre en œuvre un contrôle militaire du territoire ukrainien afin d’en faire un tremplin pour menacer la Russie ».
Un nouveau plan en vingt points
De fait, depuis le sommet de Berlin, ce lundi, une nouvelle mouture du plan de Trump est en circulation. Parmi les points d’accord trouvés, l’Ukraine renoncerait à entrer dans l’OTAN. En contrepartie, elle bénéficierait de certaines garanties de sécurité : une armée de 800 000 soldats, soutenue par une « force multinationale pour l’Ukraine » composée de soldats venus des principales puissances impérialistes du continent, elle-même « soutenue » par les États-Unis. Comme le note le général Jérôme Pellistrandi, « le terme de “soutien” américain est volontairement large. Il ne s’agirait pas de troupes américaines au sol, mais d’un appui déterminant en matière de renseignement, de logistique, de capacités de défense sol-air et de coordination stratégique. Ce sont précisément ces éléments qui donnent de la crédibilité militaire à une force européenne ».
Restent cependant des inconnues majeures : de l’aveu même de Merz, les concessions territoriales font toujours l’objet d’un désaccord. Pour les États-Unis, l’option la plus évidente consisterait en un retrait unilatéral de l’Ukraine hors des territoires qu’elle contrôle, qui seraient alors démilitarisés, sans avancée russe d’autre part. De son côté, l’Ukraine a accepté le principe d’une zone démilitarisée : de part et d’autre de la ligne de front, les forces de chaque camp reculeraient d’une même distance. Une proposition qui exigerait de l’armée russe qu’elle renonce à une partie de ses conquêtes territoriales. Vraisemblablement, le plan inclinerait vers l’option étasunienne mais il est impossible d’en savoir davantage.
Dans tous les cas, il est peu probable que cette nouvelle mouture en vingt points soit approuvée par la Russie. De fait, le plan initial de Trump apparaissait déjà insuffisant pour le Kremlin : la possibilité pour l’Ukraine de conserver une armée de 600 000 hommes et d’accueillir des armées de pays membres de l’OTAN sur son sol constitue une « ligne rouge » pour le Kremlin, qui craint de se retrouver engagé sur deux fronts, alors que les États-Unis ont lancé une offensive diplomatique dans le Caucase du Sud, un autre point de contact entre la Russie et l’OTAN (en l’occurrence, la Turquie). D’autre part, Trump ne promettait qu’une reconnaissance de fait des conquêtes territoriales, et non une annexion de droit, demandée par Moscou.
Une chaîne interminable de contradictions
Dans ce contexte, on voit mal comment la proposition amendée des Européens pourrait susciter une réponse différente. De fait, la présence de 800 000 hommes en Ukraine, renforcés par des contingents étrangers venus de pays membres de l’OTAN et soutenus par les États-Unis, apparaît inacceptable pour Poutine : alors que l’expansion de l’OTAN a encouragé la Russie à agresser l’Ukraine, le plan européen ratifierait une forme d’extension indirecte de l’alliance.
Le « yoyo diplomatique » ne semble donc pas près de s’arrêter et les contradictions du plan de Trump ne cessent de s’exacerber. Bien qu’il se félicite des « avancées » des négociations, Trump marche sur une ligne de crête. D’un côté, il craint un effondrement de l’armée ukrainienne, qui se solderait par une défaite cinglante pour l’OTAN et les États-Unis, directement impliqués dans la conduite quotidienne de la guerre. Pour éviter une humiliation militaire majeure, il tente de mettre fin au conflit en satisfaisant certaines exigences russes. Mais il ne peut guère aller au-delà de ce qui était déjà sur la table des négociations lors des pourparlers d’Istanbul en 2022. Des termes que la Russie ne peut vraisemblablement pas accepter alors qu’elle se trouve en meilleure posture qu’au début de la guerre, où son offensive avait été sérieusement compromise par des erreurs tactiques et des difficultés logistiques.
Mais Trump ne peut guère aller au-delà : s’il cédait davantage, il donnerait la victoire à Moscou. En conséquence, les négociateurs étasuniens tentent vraisemblablement de donner le minimum à la Russie tout en lui offrant plusieurs « compensations » : en proposant, par exemple, de lever les sanctions économiques et de réintégrer le capitalisme russe dans l’ordre économique mondial, tout en esquissant des projets économiques communs. Une stratégie qui permettrait également d’avancer les intérêts de Washington en mettant fin à la guerre tout en desserrant les liens entre la Russie et la Chine.
Mais, d’autre part, Trump ne peut pas faire grand-chose sans les Européens, de telle sorte que les négociations ne cessent de faire des allers-retours entre Bruxelles et Washington, plus qu’entre Kiev et Moscou. Trump aspire en effet à se désengager partiellement d’Europe tout en se dotant de relais sur le continent qui puissent assurer à sa place le maintien de l’ordre impérialiste. Il est donc contraint de tenir compte de leurs exigences, quand bien même elles n’ont aucune chance d’être acceptées par la Russie.
Mais la situation apparaît très dangereuse : si les Européens veulent forcer les États-Unis à rester sur le continent, notamment pour leur permettre de conserver leur mainmise sur l’Europe de l’Est, le cirque des négociations prolonge dangereusement la guerre. Si l’armée ukrainienne devait s’effondrer, il s’agirait d’une situation catastrophique pour les principales puissances du continent : tant sur le plan extérieur, avec un recul majeur en Europe de l’Est, que sur le plan intérieur, alors que la guerre en Ukraine leur permet de justifier le réarmement, une austérité débridée et des attaques anti-ouvrières à répétition.
D’où le va et vient interminable des négociations et le changement de pied constant de Trump, qui a poussé l’Ukraine à accepter des concessions territoriales la semaine dernière et accepte désormais les propositions bellicistes des Européens. Un balancier diplomatique permanent qui ne peut qu’aggraver le conflit, ouvrant la voie à des mesures de plus en plus aventuristes. Au regard de la situation très compliquée de l’armée ukrainienne sur le front, les Européens pourraient être tentés de fournir des armes de plus en plus dangereuses. Alors que les Russes ont apparemment pris Pokrovsk et se trouvent au sud de Kostyantynivka, la ceinture fortifiée qui contenait leurs avancées, avec Druzhkivka, Kramatorsk et Sloviansk, pourrait céder. À l’ouest de cette ligne, les fortifications sont beaucoup plus légères et le terrain propice à une avancée rapide. En cas de rupture de cette ceinture de bastions, les impérialistes européens pourraient réagir de manière incontrôlable.
Dans l’immédiat, les négociations agissent comme des facteurs d’instabilité qui ne peuvent qu’accélérer la militarisation du continent et les attaques anti-ouvrières destinées à la financer. Pris de panique face au désengagement partiel des États-Unis et désireux de poursuivre la guerre, la politique de l’Europe ouvre sur le pire. Mais quelle que soit l’issue des négociations, ce sont les travailleurs ukrainiens qui en paieront le prix, qu’ils soient sous le joug d’une occupation russe ou qu’ils vivent dans une Ukraine vassalisée par les impérialistes, européens ou étasuniens, qui pillent le pays, privatisent à tour de bras ses entreprises d’État et implantent leurs capitaux pour utiliser une main-d’œuvre ukrainienne, privée de droits et surexploitée.
Plus que jamais, il faut dénoncer les manœuvres des impérialistes et réaffirmer la nécessité d’une troisième voie : celle des travailleurs ukrainiens, en toute indépendance de l’OTAN et de l’impérialisme, qui, en alliance avec les travailleurs et les secteurs opprimés de la société russe, pourront enfin mettre fin à cette guerre réactionnaire, nourrie par les ambitions expansionnistes du régime réactionnaire de Poutine et les plans de vassalisation des impérialistes étasuniens et européens.